Bilan

Horlogerie: ces jeunes qui font revivre l’histoire

Rencontre avec quatre entrepreneurs qui misent sur des montres mécaniques historiques. Quatre visions mais un même espoir: le succès dans un univers à l’offre déjà pléthorique.
  • David Gagnebin (en haut à dr.) a su convaincre le tennisman Marco Chiudinelli d’être ambassadeur de ses montres G. Gagnebin & Cie.

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  • Damian Lavergnat a relancé Silvana à 36 ans.

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  • Edouard Meylan dirige la société H. Moser & Cie, fondée en 1828.

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  • Enzo Ide, 23 ans, gère la manufacture IMH (Julien Coudray 1518) rachetée par son père Joris.

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A l’heure de l’Apple Watch, tous les entrepreneurs ne rêvent pas de connectivité et d’ordinateur de poignet. L’horlogerie traditionnelle fait encore rêver et, au-delà, incite des jeunes à inscrire leur carrière dans une voie horlogère. Ceux-là prennent des risques pour essayer de se faire une place dans cette industrie atypique.

David Gagnebin en fait partie. Celui qui se présente comme «le représentant de la 5e génération d’une famille d’horlogers» rêvait depuis tout jeune de relancer la marque jurassienne familiale, G. Gagnebin & Cie. Fondée par son arrière-grand-père, elle s’était éteinte dans les années 1960. Agé aujourd’hui de 34 ans, David Gagnebin a commencé par étudier le dessin technique avant de suivre des cours de design industriel pour se rapprocher de l’activité horlogère. «J’ai vu du potentiel avec internet et je me suis lancé. Mais comme je suis de nature prudente, j’ai gardé mon job de designer de montres et je m’occupe de ma marque à côté.»

De fait, c’est essentiellement via internet que les montres G. Gagnebin & Cie sont vendues aujourd’hui (entre 1190 et 1550 francs), hors des trois points de vente de Zurich, Gstaad et Neuchâtel. L’activité est encore balbutiante – une centaine de montres ont été vendues depuis début 2014 – mais David Gagnebin y croit plus que jamais.

«Je savais dès le départ que ça allait être difficile, mais je constate que l’horlogerie suisse suscite toujours de l’intérêt. Le fait d’avoir relancé la marque familiale, donc d’avoir une légitimité à le faire, est sans conteste un atout, au point que certains investisseurs potentiels m’ont déjà fait connaître leur intérêt.»

Avec Silvana, c’est une autre marque jurassienne historique que Damian Lavergnat a choisi de relancer l’an dernier. A 36 ans, cet ancien de Longines, soutenu dans cette entreprise par son beau-père Jürg Kirchhofer – un important détaillant suisse – a procédé à une étude quasi clinique pour définir le périmètre d’activité essentiel de la marque. C’est pourquoi Silvana vise avant tout – mais pas seulement – le segment féminin dans une fourchette de prix oscillant entre 350 et 1600 francs.

«Si vous analysez le marché, vous constatez effectivement qu’il n’y a plus grand monde pour proposer des montres féminines Swiss made à 700 ou 800 francs. Et encore moins des marques indépendantes», souligne Damian Lavergnat. C’est donc en misant sur ce créneau pas trop encombré que la marque a pris son envol.

Quelques milliers de montres vendues plus tard, Damian Lavergnat estime que la plus grande difficulté de cette entreprise est de se bâtir une distribution qualitative: «Le concept et le produit, voire même le financement, sont des éléments avec un certain degré d’accessibilité, mais sans la distribution rien ne peut se faire.» Reste que des premiers succès ont été enregistrés sur ce point par Silvana car, outre la Suisse, la marque est parvenue à ouvrir des points de vente en Corée et sera disponible sur les vols Swiss dès octobre. Un bon début.

En croissance

Ingénieur de formation, Edouard Meylan se retrouve dès Baselworld 2013 à la tête de la société H. Moser & Cie. Une marque historique fondée en 1828 par l’entrepreneur Heinrich Moser à Saint-Pétersbourg et qui développera une activité au Locle. Relancée il y a une dizaine d’années, la marque, alors en difficulté, est rachetée en 2012 par Georges-Henri Meylan, ex-CEO d’Audemars Piguet. Un an plus tard, son fils Edouard Meylan, alors âgé de 36 ans, prend la direction de l’entreprise «car il y avait une histoire fabuleuse, un outil industriel performant, l’envie de prendre des risques et un vrai défi à relever».

Dotées de mouvements mécaniques développés et produits à l’interne, les montres H. Moser & Cie sont vendues entre 15 000 et 128 000 francs. Un créneau lui aussi bien occupé, mais qui n’effraie guère le CEO, tant les résultats enregistrés semblent conforter les nouveaux propriétaires dans leur choix. «Alors que cette année est difficile pour beaucoup, nous sommes en croissance, nous enregistrons des records en termes de montres vendues aux clients finaux et nous devrions atteindre l’équilibre l’an prochain», se réjouit Edouard Meylan.

Lebeau-Courally est au fusil de chasse ce que Patek Philippe est à l’horlogerie: une référence incontestée. L’exclusivité en plus car l’entreprise liégeoise Lebeau-Courally ne produit que 20 à 25 fusils de chasse par an. En difficulté, la marque est reprise en 2010 par l’industriel belge Joris Ide qui entend en faire une plateforme pour développer d’autres activités dans le luxe. Il commencera par la montre, un secteur qui connaît beaucoup de similitudes avec les fusils de chasse, à commencer par le vocabulaire. Calibres, bascules, ressorts, boîtiers ou même manufactures sont des termes partagés par les deux univers. Au-delà, on retrouve des métiers de part et d’autre, à l’image des graveurs – très recherchés – qui passent parfois d’un type de manufacture à l’autre.

Reste qu’après une première immersion horlogère réalisée avec l’aide de sous-traitants Enzo Ide, 23 ans, en charge de la diversification horlogère, décide que l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même et rachète au début de cette année la manufacture locloise IMH ainsi que la marque qui y est liée, Julien Coudray 1518. La priorité des nouveaux propriétaires a été de relancer l’outil de production afin de continuer à satisfaire les marques tierces clientes.

Pour Enzo Ide, l’activité horlogère de Lebeau-Courally doit naturellement chercher à toucher une clientèle bien au-delà des seuls chasseurs car, lance-t-il en souriant: «Dans le monde de la chasse, il y a beaucoup d’argent, mais il n’y a pas beaucoup de chasseurs!» Et ce défi l’enthousiasme plus que tout autre: «Lorsque nous avons commencé, nous avions cru que ce serait plus facile. Mais nous apprenons tous les jours et avons de l’ambition, y compris celle de nous entourer des meilleures compétences. Et, à titre personnel, il est naturellement plus stimulant de développer une nouvelle activité que de gérer les entreprises de mon père, qui fonctionnent déjà fort bien.»

Michel Jeannot
Michel Jeannot

FONDATEUR DE WTHEJOURNAL.COM

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Journaliste spécialisé, fondateur du site WtheJournal.com et des applications iPhone, iPad et Android associées, Michel Jeannot est à la tête du Bureau d’Information et de Presse Horlogère (BIPH), un team de journalistes collaborant avec une quinzaine de médias dans le monde, dont Bilan et le Figaro. Sa plume sûre et parfois acérée est aussi à l’aise sur les questions techniques que sur les enjeux liés à la branche et à son économie. Michel Jeannot est également éditeur et rédacteur en chef du magazine Montres Le Guide / Uhren von A bis Z / 顶级钟表鉴 (225 000 exemplaires).

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