Bilan

Hêtre ou ne pas être, le défi de Caran d’Ache

C’est une petite révolution. L’unique fabricant de crayons du pays a trouvé une alternative locale au bois de cèdre californien: le hêtre jurassien. Un nouveau débouché prometteur?
  • Pari gagnant pour Carole Hubscher, présidente, et Walter Dei-Agnoli, directeur production et technique? Crédits: Thierry Parel
  • Swiss Wood est le dernier-né de la collection de crayons graphite de Caran d’Ache. Crédits: Thierry Parel

Le dernier-né de la maison Caran d’Ache sent la réglisse. S’agirait-il d’une diversification dans la confiserie du fabricant genevois d’instruments d’écriture? Bien au contraire! «Swiss Wood» est le dernier-né de sa collection de crayons graphite. Sa particularité? Avoir été réalisés avec du hêtre jurassien.

La nouvelle n’a rien d’anecdotique. Depuis ses origines en 1915, la PME a toujours utilisé le cèdre californien pour ses crayons de couleur et graphite. «C’est un joli bois, pas trop veiné et qui se taille bien», argumente Carole Hubscher, présidente. La seule tentative sérieuse d’utiliser une autre essence est intervenue pendant la Seconde Guerre mondiale avec de l’arolle du Haut-Valais.

«En trente  ans, j’ai connu une bonne vingtaine d’essais de bois différents. Outre l’arolle, Caran d’Ache a testé le peuplier, le pulai thaïlandais (très spongieux et trop blanc), mais aucun n’était concluant. L’arolle a beaucoup de nœuds et ne pousse pas bien droit, contrairement au hêtre, témoigne Walter Dei-Agnoli, directeur du Département production et technique. Nous avions fait faire une étude à la division recherche et développement architecture, bois et génie civil de la Haute Ecole spécialisée bernoise (HESB) à Bienne. Sa conclusion plaidait en faveur du hêtre, en profusion dans les forêts suisses.»

Cela tombe particulièrement bien pour l’industrie forestière suisse. En effet, les feuillus (essentiellement le hêtre et le chêne) ont perdu de nombreux débouchés en Suisse depuis quelques décennies. Le béton, le plastique, le carton, les panneaux contreplaqués ont pris leur place.

La filière suisse du bois massif a vu de nombreux fabricants locaux de meubles et de cuisines disparaître, du fait de coûts de production trop élevés. Cela n’a pas découragé le groupe Corbat, situé sur trois sites dans le Jura bernois. Sa parqueterie Les Breuleux est une des rares entreprises romandes à fabriquer du parquet avec du bois issu de nos forêts.

C’est elle qui s’est chargée de la salle Stravinski à Montreux, du Théâtre de Beaulieu à Lausanne ou encore du Victoria Hall à Genève. C’est elle qui a livré des fines plaquettes de 5  mm d’épaisseur à Caran d’Ache.

Ce bois possède encore d’autres atouts: alors que le bois importé doit subir des traitements avec des fongicides pour qu’il soit exempt de bactéries, le hêtre suisse a été placé sous vide puis chauffé à la vapeur entre 150 et 200  degrés, cela chez Röthlisberger à Glovelier. Qu’il s’agisse de cèdre ou du hêtre, Caran d’Ache continue de se fournir en bois au bénéfice du label FSC (Forest Stewardship Council).

La défense du Swiss made

L’enjeu était de taille pour la maison genevoise qui mise à fond sur la responsabilité sociale d’entreprise. Mais cela a un prix: le crayon Swiss Wood se vend 3  fr. 50 à l’unité, alors que le crayon Edelweiss (scolaire) est à 0  fr. 65 et le Grafwood (professionnel) à 2  fr. 65.

«Le Swiss made reste un avantage indéniable à l’heure où certains producteurs se permettent en toute impunité d’utiliser la croix suisse alors que le crayon est fabriqué en Chine», commente Carole Hubscher. Avec cette matière première, la société familiale genevoise vient de fabriquer plus de 80 000 crayons graphite baptisés «Swiss Wood». Leur vente a commencé discrètement dans les boutiques de Genève et Zurich.

«Lorsque nous leur présentons le produit, ils achètent tous le Swiss Wood, quel que soit leur profil», relève Jean-François de Saussure, le nouveau directeur général. Une manière intelligente de se différencier de la concurrence, notamment allemande avec Staedtler et Faber-Castell, lesquels tentent de jouer sur le «made in Germany» alors que leurs crayons sont principalement fabriqués en Indonésie et au Brésil. «Le consommateur n’est plus seulement à la recherche d’un beau produit. Il veut aussi un produit vrai, avec une histoire derrière», résume Nicole Boghossian, en charge de la communication internationale chez Caran d’Ache.

Comment s’est déroulée la genèse du Swiss Wood? Après avoir mandaté la HESB de Bienne et reçu son rapport, la PME genevoise a été approchée par le président de l’association Lignum Vaud qui les a mis en contact avec le groupe Corbat (90 collaborateurs) en décembre 2011. Rares sont les professionnels suisses à pouvoir couper du bois dans les dimensions requises par Caran d’Ache: les planchettes mesurent 5   mm d’épaisseur, 74   mm de largeur et 185  mm de longueur. Cela n’est possible que si le fabricant est doté des équipements utilisés dans la parqueterie, par exemple.

Six mois plus tard, Mark Teutsch, directeur de la parqueterie Les Breuleux, était en mesure de livrer les premières planchettes pour effectuer des essais. Les premiers crayons étaient prêts dès septembre 2012. Restait à les baptiser et à faire les premiers essais de commercialisation.

Dans la foulée, la maison de haute écriture vient de dévoiler une collection inédite de crayons inspirés par des essences de bois nobles: l’ébène Macassar (un noir ténébreux), le chêne titane (un gris mat), le noyer américain (un camaïeu de couleurs) et le lati gris (une palette infinie de nuances de blanc). Une collection réalisée en collaboration avec une firme italienne, spécialisée depuis plus de cinquante ans dans le travail de bois originaux.

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN DE 2019 A 2021

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Serge Guertchakoff a été rédacteur en chef de Bilan de 2019 à 2021, et est l'auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin 2019, avant de céder la place à Julien de Weck à l'été 2021.

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