Bilan

François Schenk veut «100% de vignes bios d’ici à 2030»

Le copropriétaire de la plus grande maison viticole de Suisse a été mandaté par la famille pour insuffler une nouvelle philosophie au groupe Schenk, axée sur la qualité et non plus sur la quantité.

François Schenk évoque une baisse du chiffres d’affaires en Suisse pour 2020 «d’environ 17%».

Crédits: François Wavre/lundi13

Propriétaire d’une quarantaine de domaines en Suisse et à l’étranger, le groupe Schenk entend se repositionner avec son projet de «cité du vin» qui intégrera une nouvelle cave à Rolle. François Schenk, représentant de la quatrième génération du groupe qui détient près de 12% des vins produits en Suisse, s’est prêté au jeu de l’interview sans langue de bois.

Quel est votre rôle au sein du groupe familial?

François Schenk Historiquement, je me suis toujours occupé du développement international du groupe. Durant des années, je suis allé voir de nombreux clients à l’étranger qui veulent rencontrer soit l’œnologue, soit le propriétaire. Plus récemment, j’ai été nommé «ambassadeur» du groupe par le conseil d’administration où je siège également afin de m’occuper des questions stratégiques. De par ma nomination au conseil d’administration, je ne suis aujourd’hui plus vraiment dans l’opérationnel, bonne gouvernance oblige, par contre, je suis en quelque sorte là pour annoncer les bonnes nouvelles (porter la bonne parole) aux clients et aux journalistes.

Racontez-nous en quelques mots votre parcours…

Au début des années 1990, j’ai fait un parcours initiatique de cinq ans aux Etats-Unis, dont deux ans en Californie dans des caves. Les Américains m’ont appris la stratégie de marque et le marketing. En 1996, je suis rentré en Europe pour intégrer le groupe Schenk où j’ai travaillé en Allemagne, en Italie, au Benelux et en France avant de revenir en Suisse.

Le groupe Schenk, ça représente quoi?

Schenk est une grosse machine, car il y a une multitude de propriétés, de domaines, de vignobles et de caves. Nous sommes une entreprise familiale présente dans quatre pays depuis plus d’un siècle (Suisse, France, Espagne et Italie). Aujourd’hui, nous avons une quarantaine de propriétés, marques ou vignobles dans ces quatre pays de production. En Suisse, les domaines phares sont la Cave Saint-Pierre à Chamoson, Aigle les Murailles Maison Badoux ou encore la Maison Obrist à Vevey. En outre, nous contrôlons notre distribution dans une douzaine de pays via des structures de distribution propres.

Allez-vous continuer vos investissements en Suisse?

Oui, nous pourrions acquérir des domaines en fonction des opportunités, mais nous aimerions avant tout continuer à développer nos marques et domaines. L’an dernier, nous avons racheté le domaine Testuz dans le vignoble du Dézaley, une marque qui date du XVIe siècle que nous allons remettre sur les rails. Un travail que nous avions déjà fait avec Badoux Vins – Aigle les Murailles quand nous l’avons acheté il y a une dizaine d’années.

Avez-vous été sollicités par des propriétaires viticoles à la suite de la crise du Covid-19?

Nous n’avons pas été sollicités, même si nous savons que beaucoup de domaines indépendants souffrent, notamment ceux qui vendent essentiellement au secteur Horeca (hôtels, restaurants, cafés).

Votre groupe a-t-il, lui aussi, beaucoup souffert en raison de la pandémie?

En Suisse, nous avons été pas mal impactés car près d’un tiers de nos ventes sont réalisées dans le secteur Horeca. A l’étranger, nous avons beaucoup mieux résisté car nous travaillons principalement avec des cavistes, la grande distribution et en direct. Nous ne communiquons pas sur notre chiffre d’affaires, mais notre baisse a été d’environ 17% l’an dernier en Suisse, une partie de volumes perdus dans le Horeca a été récupérée par des ventes au détail et en direct.

Avez-vous augmenté vos ventes en ligne depuis le début de la pandémie?

Oui, nous avons augmenté nos ventes en ligne ainsi que nos ventes au détail dans la grande distribution et chez les cavistes. Nous vendons beaucoup de vin en Finlande, par exemple. L’an dernier, les Finlandais ont acheté 20% de vin en plus dans les magasins par rapport à l’année précédente.

Racontez-nous le projet de développement de votre cave à Rolle?

Au départ, il y a plus de dix ans, quand le projet a été initié, nous souhaitions réaliser un projet industriel et très technique. A la suite de nombreuses oppositions, nous l’avons repensé pour en faire quelque chose de plus moderne et surtout plus adapté au marché suisse. Ce dernier a effectivement beaucoup évolué ces dix dernières années au niveau de la production, de la distribution et de la consommation. Les Suisses consomment très différemment avec plus de vins aromatiques, plus de rosés, plus de mousseux aux dépens des vins rouges charpentés et des vins d’apéritif type chasselas.

Ces changements de consommation viennent-ils du fait que les femmes achètent plus de vin?

Effectivement, dans les marchés européens, les femmes achètent la majorité des vins car ce sont elles qui font les courses. Ces changements de consommation nous ont poussés à nous repositionner, à évoluer et à nous adapter. On se repositionne aujourd’hui par rapport à ces nouveaux consommateurs. A savoir également que les Suisses consomment moins mais mieux.

Pour votre projet à Rolle, vous avez fait appel à l’architecte suisse Jean-Frédéric Luscher, un ancien de chez Herzog & de Meuron qui a déjà plusieurs caves à son actif autour du monde…

L’idée est-elle de faire un nouveau temple du vin à Rolle?

Oui, je le suis depuis quelques années, car j’ai toujours aimé les beaux sites de production. Nous sommes partis sur un projet ambitieux au niveau volume et capacité avec Jean-Frédéric. Nous projetons, par ailleurs, de rénover nos autres sites de production en réalisant des caves qui seront adossées à des marques. Chaque marque doit avoir son «temple», surtout si elle est liée à une appellation.

Est-ce que le groupe Schenk va développer des offres œnotouristiques en Suisse?

Il est vrai que l’œnotourisme est assez récent en Suisse. Nous le pratiquons déjà dans les autres pays où nous travaillons, mais pas encore suffisamment en Suisse. Toutefois, à terme, nous souhaitons élargir notre offre avec plus de lieux de dégustation et pourquoi pas le lancement d’une route du vin, partant du canton de Vaud jusqu’en Valais proposant une visite de nos différents domaines.

Schenk souhaite être 100% bio d’ici à 2030?

C’est en effet très ambitieux. En réalité, nous produisons déjà beaucoup en bio dans les quatre pays où nous sommes présents sans être forcément certifiés. Malgré la tendance, il faut savoir, qu’en Suisse, la demande pour les vins bios n’est, paradoxalement, pas très forte. Malgré cela, nous avons décidé d’aller de l’avant, car la nouvelle génération d’actionnaires, d’administrateurs et de directeurs est très concernée par le développement durable. D’ici à 2025, nous prévoyons d’avoir un minimum de 75% de vignes bios et d’ici à 2030, 100%. A savoir que l’ensemble des vignes bios en Suisse représente moins de 10% du vignoble helvétique. Nous souhaitons vraiment donner l’exemple et pousser les autres domaines à prendre la même voie.

«Nous n’avons pas prévu d’augmenter les prix, mais plutôt de rendre nos produits plus désirables» François Schenk, administrateur du groupe Schenk (François Wavre/lundi13)


Qu’est-ce que cela engendrera concrètement pour le groupe?

Il y a un fort risque de perdre une partie des récoltes. Il faut avoir les reins solides pour produire moins. Nous n’avons pas prévu d’augmenter les prix, mais plutôt de contribuer à les stabiliser et de rendre nos produits plus désirables.

Vous avez aussi parlé de vouloir promouvoir les vins d’altitude?

Pour les étrangers, tous les vins suisses sont des vins d’altitude. L’idée est d’augmenter nos exportations, de participer à plus de concours, d’offrir une meilleure visibilité à nos vins à l’international.

Quelle est l’image des vins suisses à l’étranger?

A l’étranger, les gens ne pensent déjà pas que la Suisse peut produire du vin. Nous avons des terroirs et des noms de cépages inconnus ainsi que des prix élevés. Pour couronner le tout, nous avons de petites bouteilles avec des capsules à vis qui ont une image bas de gamme. Les Suisses devraient ajuster leur marketing et leur communication pour mieux exporter. Il faudrait déjà que les cantons du Valais et de Vaud collaborent, car ils représentent deux tiers de la production de vin en Suisse.

Comment concrètement dynamiser le secteur viticole en Suisse?

Il faut déjà que les Suisses arrêtent de tout faire en vase clos: produire et consommer en Suisse. Ensuite, il faut d’abord travailler sur les produits, les packagings et les prix, puis la promotion, car il y a beaucoup d’amateurisme à ce niveau-là en Suisse.

Quels sont les projets à moyen-long terme du groupe Schenk?

Nous allons continuer à investir malgré les difficultés que connaît le secteur. A savoir que le retour sur investissement est beaucoup moins intéressant en Suisse que dans les autres pays où nous sommes présents. Mais nous appartenons à cette région, donc nous souhaitons nous engager dans le long terme en Suisse. Notre objectif est également de faire connaître nos vins à l’étranger. Sans compter qu’il faut redonner confiance et de l’intérêt pour les vins suisses en Suisse car 35% des vins consommés en Suisse sont helvétiques alors qu’en Autriche ce chiffre se monte à 60%.

Votre groupe est resté familial depuis six générations. Comment l’expliquez-vous?

Nous n’avons jamais ouvert notre capital à l’extérieur, car l’indépendance est ce qu’il y a de mieux pour nous. Aujourd’hui, nous sommes une dizaine d’actionnaires avec une charte familiale très forte.

Vous avez reçu le titre de «Meilleur entrepreneur de l’année» par The Meininger Award Excellence in Wine & Spirit 2019 à Düsseldorf. Ce prix couronne-t-il tous vos efforts fournis pour le groupe?

Oui, probablement. J’ai tellement attendu avant de pouvoir enfin insuffler mes idées au groupe que je méritais ce prix (rires). En réalité, ce prix récompense mes idées stratégiques et de développement pour le groupe depuis de nombreuses années, car dans ce contexte très conservateur, il m’a fallu être aussi patient que résilient.


(Régis Colombo)

Le groupe Schenk, en bref

- Chiffre d’affaires estimé: plus de 500 millions de francs
- Plus de 300 marques déposées
- L’équivalent de 3500 hectares de vignes en Europe est vinifié pour les marques et domaines du groupe.
- Marchés principaux: Allemagne, Suisse, Benelux, Royaume-Uni, Italie, France, Scandinavie, Etats-Unis et Chine
- 700 collaborateurs dans le monde, dont plus de 200 en Suisse
- 12% des vins suisses sont produits par le groupe Schenk

Chantal De Senger
Chantal de Senger

JOURNALISTE

Lui écrire

Licenciée des Hautes Etudes Internationales de Genève (IHEID) en 2001, Chantal de Senger obtient par la suite un Master en médias et communication à l'Université de Genève. Après avoir hésité à travailler dans une organisation internationale, elle décide de débuter sa carrière au sein de la radio genevoise Radio Lac. Depuis 2010, Chantal est journaliste pour le magazine Bilan. Elle contribue aux grands dossiers de couverture, réalise avec passion des portraits d'entrepreneurs, met en avant les PME et les startups de la région romande. En grande amatrice de vin et de gastronomie, elle a lancé le supplément Au fil du goût, encarté deux fois par année dans le magazine Bilan. Chantal est depuis 2019 rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan et responsable du hors série national Luxe by Bilan et Luxe by Finanz und Wirtschaft.

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