Bilan

Flyability n’exclut pas de se faire racheter

Patrick Thévoz, CEO de la jeune société active dans l’inspection industrielle via les drones, souligne qu’intégrer un grand groupe permettrait une croissance accélérée.

  • «Je pense que nous sommes encore trop petits pour songer sérieusement à une cotation dans une bourse comme SIX.»

    Crédits: Darrin Vanselow
  • Flyability emploie 90 personnes, presque toutes actives à son siège à Paudex (VD).

    Crédits: Flyability
  • Les principaux clients sont des propriétaires d’installations techniques et des sociétés d’inspection.

    Crédits: Flyability

C’est dans des bureaux quasiment vides – pandémie oblige – que l’ingénieur de l’EPFL Patrick Thévoz, cofondateur et CEO de Flyability, a reçu Bilan pour une grande interview. Créée il y a six ans, Flyability emploie actuellement 90 personnes, presque exclusivement à son siège à Paudex (VD). Ce jeune spin-off de l’EPFL a collectionné les prix et levé environ 17 millions de francs, notamment lors d’un round de 11 millions de dollars, auprès de Swisscom Ventures, Dow Chemical, GoBeyond et MKS, clôturé en novembre 2018. Spécialisée dans les drones conçus pour voler dans des espaces confinés, Flyability cible principalement le marché des inspections industrielles.

Dans quelle mesure êtes-vous affectés par la pandémie?

Nos ventes ont chuté de 60 à 70%, car nous ne sommes plus à même de nous rendre à des foires commerciales ou sur les sites de nos clients. 97% de nos recettes sont réalisées à l’étranger, mais nous ne savons pas quand la croissance mondiale redécollera.

Bien que nos drones soient commercialisés dans 50 pays, nous n’avons pas encore atteint le seuil de rentabilité. La prochaine levée de fonds – qui devrait avoir lieu dans six à dix-huit mois – sera un défi. Ce ralentissement est d’autant plus regrettable que notre premier trimestre de cette année a été le meilleur de notre histoire.

Avez-vous reçu un soutien étatique?

La plupart de nos 90 employés sont au chômage partiel. Nous avons aussi recouru à un prêt Covid-19, sans intérêt et garanti par l’Etat.

Lorsque vous avez lancé Flyability en 2014, aviez-vous déjà une certaine idée de vos marchés et de leurs canaux de distribution? Ou étiez-vous plutôt axés sur la technologie?

Nous avons fait l’erreur classique de développer une technologie pour ensuite nous poser la question de son utilité. Au début, nous pensions plutôt aux applications ludiques, notamment dans les centres commerciaux. Heureusement, nous nous sommes rapidement rendu compte de notre erreur et nous avons réussi à faire circuler une vidéo visionnée plus de cent mille fois sur les réseaux sociaux. Cela nous a permis d’identifier notre créneau actuel des inspections industrielles.

En 2015 déjà, vous avez eu une première citation dans la presse internationale. Est-ce que cela vous a été utile?

Absolument. En 2015, nous avons gagné une compétition de drones organisée par l’émir de Dubaï. Cela nous a valu un prix d’un million de dollars alors que nous n’avions levé que 300 000 francs jusqu’alors. Mais le plus important a été la couverture médiatique qui a suivi, notamment sur Forbes et CNN global. Cette médiatisation a immédiatement généré un millier de courriels par jour de la part de clients potentiels. Ces nombreux contacts nous ont permis d’affiner notre cible commerciale et d’être retenus pour réaliser des études rémunérées de validation de principe. En outre, cette présence dans la presse a renforcé notre référencement sur internet et nous a permis d’attirer des employés compétents ainsi que des investisseurs.

A l’issue de la crise sanitaire, comment voyez-vous la poursuite de votre croissance commerciale?

Comme notre créneau est complètement nouveau et très spécialisé, nous n’avons pour l’heure aucune véritable concurrence frontale. Pour accélérer notre croissance, le plus important et ardu est d’avoir accès aux grands clients potentiels et de les convaincre de changer la manière d’inspecter leurs installations.

Nous avons deux types de clientèle: les propriétaires d’installations techniques et les sociétés d’inspection comme SGS, Cotecna ou Intertek. Ces dernières facturent à l’heure et ne voient pas toujours d’un bon œil la mise en place de nos solutions plus efficaces. Néanmoins, je suis persuadé que nous allons trouver une manière de coopérer, car ces sociétés d’inspection sont susceptibles d’être de puissants relais de croissance pour nos drones.

Avec quelle structure envisagez-vous de soutenir vos opérations mondiales?

Actuellement, nous travaillons avec 45 revendeurs (généralement non exclusifs) à travers le monde. Par souci de simplification, nous tentons de réduire au maximum ce nombre pour nous focaliser sur les revendeurs qui connaissent le mieux nos produits et qui engrangent un maximum de ventes.

En outre, nous sommes depuis peu propriétaires d’une petite filiale aux Etats-Unis. Le rôle de cette entité est de vendre ainsi que de gérer et soutenir nos revendeurs américains. Nous collaborons également avec une société chinoise qui nous assiste dans nos efforts commerciaux, en plus de fournir certains services comme des traductions.

La profitabilité est souvent générée par des services ou des produits annexes et non par les produits phares. Quid de Flyability?

Pour l’instant, 90% de nos recettes proviennent de la vente de nos drones. Il s’agit de produits concrets qui nous permettent d’avoir relativement facilement accès aux sociétés clientes. A terme, lorsque nous aurons une base installée importante, je conçois tout à fait que la maintenance, les pièces détachées, les accessoires ainsi que la restitution et l’analyse de données deviennent une source clé de revenus et de profits.

Presque la totalité de vos 90 employés, y compris ceux qui assemblent manuellement vos drones, sont basés à Paudex (VD). Quelle est votre politique d’externalisation en Suisse ou à l’étranger?

En tant que société pionnière dans notre créneau, il nous semble important de regrouper toutes les fonctions sur un seul site. Cela nous permet de raccourcir les cycles de développement et de mise sur le marché. A plus long terme, lorsque nous aurons des volumes beaucoup plus significatifs, il est possible que nous décidions de produire à l’étranger, d’une manière plus automatisée, voire externalisée.

Vos drones sont-ils fabriqués sur mesure?

Pour nos deux modèles de drones, nous avons pris la décision stratégique d’éviter des solutions sur mesure, sauf bien sûr pour quelques études de validation de principe. Légalement, nous ne sommes pas soumis aux nombreuses réglementations nationales sur les vols, car nos drones sont utilisés pour des inspections internes. Par contre, concernant la transmission des données, nous devons adapter certains paramètres (puissance, fréquence…) aux normes locales.


La libre circulation des personnes en Europe est vitale pour Flyability

Votre gouvernance est peu commune, car votre chief technology officer (Adrien Briod, cofondateur) est également le président de votre conseil d’administration…

Nous ne faisons pas grand cas de nos titres. Dans la pratique, nous gérons ensemble Flyability.

Vous comptez Dow Chemical parmi vos investisseurs. Est-il spécialement difficile d’acquérir comme clients des concurrents de cet investisseur?

C’est plutôt le contraire qui est vrai, car Dow Chemical nous crédibilise. De plus, les collaborations techniques entre différents groupes concurrents ne sont pas rares, en particulier concernant des solutions considérées par nos clients comme non stratégiques, à l’instar de nos drones.

Planifiez-vous une entrée en bourse pour financer votre croissance?

Je pense que nous sommes encore trop petits pour songer sérieusement à une cotation dans une bourse comme SIX. Un «trade sale» (vente à une grande société) nous semble être plus réaliste.

Ne tenez-vous pas religieusement à votre indépendance entrepreneuriale?

Cela n’est pas le cas puisque faire partie d’un grand groupe – par exemple une société d’inspection – nous permettrait d’accélérer notre croissance grâce à un accès facilité à de nouveaux grands clients. En cas de «trade sale», le plus important pour nous est de conserver notre esprit d’entreprise et nos valeurs. Dans ce contexte, notre ambition est d’éviter que tout travail dangereux soit réalisé par des humains et d’automatiser au maximum les activités d’inspection.

Est-ce que la Suisse est le pays rêvé pour créer et faire croître une société internationale de haute technologie?

En Suisse, nous avons accès à beaucoup d’excellents ingénieurs, notamment en microtechnique. Ce point est essentiel pour Flyability, car nous sommes très focalisés sur la recherche et le développement. Ce qui manque le plus en Suisse, ce sont des cadres capables de gérer la croissance exponentielle d’une jeune pousse. Pour compenser partiellement ce manque, nous avons engagé plusieurs cadres au bénéfice d’expériences au sein de grands groupes mondiaux. Néanmoins, travailler pour une grosse entreprise établie est une chose et faire croître une startup de 50 à 1000 employés en est une autre complètement différente. Finalement, l’imposition des actionnaires sur leur fortune virtuelle est très problématique; heureusement, le fisc vaudois sait parfois faire preuve de flexibilité.

Quid de l’attractivité en Suisse des talents étrangers?

Notre cadre de vie est exceptionnel, y compris nos bureaux au bord du lac Léman. Cela permet d’attirer des talents de l’étranger malgré toutes les démarches administratives nécessaires pour obtenir des permis de travail dans le cas des ressortissants extraeuropéens. Heureusement, il existe un vaste pool d’employés compétents résidant en Europe. A ce sujet, si le peuple suisse devait refuser la libre circulation des personnes en Europe, nous serions obligés de quitter immédiatement la Suisse.

Monnier Philippe
Philippe Monnier

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Philippe D. Monnier interviewe des leaders économiques et politiques depuis une vingtaine d’années, en parallèle avec d’autres activités. De nationalité suisse et mexicaine, il a grandi au Japon, en Suisse et au Mexique et a résidé dans une dizaine pays où il a étudié et dirigé plusieurs entreprises. Il a aussi été en charge pendant cinq ans du Greater Geneva Berne area. Actuellement, il est également actionnaire et administrateur de plusieurs entreprises internationales.

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