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Fermeture de GEMS: factures impayées et interrogations

Annoncée tardivement, la fermeture de l’école privé GEMS à Etoy laisse sur le carreau une grande partie du personnel enseignant et des arriérés de factures de plusieurs centaines de milliers de francs. Dans le même temps, le groupe GEMS annonce des investissements à hauteur de 600 millions en Arabie Saoudite.

L'école privée GEMS a fermé ses portes et le personnel comme les élèves sont nombreux à avoir rencontré des difficultés pour la suite de leurs parcours.

Crédits: Keystone

Ce vendredi 28 juin, dernier jour avant la fermeture de l’école privé GEMS à Etoy, impossible de joindre qui que ce soit par téléphone, la ligne ne répond déjà plus. Un courrier adressé une semaine auparavant au personnel éducatif invitait à poser le matériel emprunté -notamment les tablettes, récupérer les effets personnels et «accompagner les étudiants» venus faire de même sous sept jours. Il était rappelé à l’occasion que «l’option de revenir la semaine suivante chercher une lunchbox, un livre ou un pull ne sera plus une possibilité.»

Une enseignante raconte : «Tout s’est déroulé précipitamment. Vendredi encore, il y avait pas mal de monde venu récupérer des livres, costumes pour enfants et autre petit matériel scolaire qui n’avait pas de code barre et n’était donc pas réclamé. Notamment des gens d’écoles voisines.»

Centaines de milliers de francs d’impayés

Menée de manière expéditive, la fermeture laisse derrière elle un certain nombre de problèmes non réglés. En premier lieu, des arriérés de factures auprès de fournisseurs locaux. Andrew Gordon, CEO de la société de restauration collective Eldora, prestataire de GEMS, témoigne: «Mars, avril et mai ne sont toujours pas réglés, ce qui correspond pour Eldora a plusieurs centaines de milliers de francs d’arriérés. Quant à juin, pour être honnête, nos espoirs d’être payés s’amenuisent encore. Nous n’avons même pas reçu de dénonciation officielle du contrat. J’ai six collaborateurs à replacer et six mois de pénalités sont normalement prévus pour rupture anticipée, en plus des factures échues et impayées.»

Même constat pour Gilles Pettolaz, prestataire dans le transport scolaire avec sa société Helvécie: «Nous avons bien compris qu’à partir du 29, plus personne ne répondrait sur site. Finalement, les retards de facture de mars avril et mai ont été payées, mais pour juin et juillet, nous sommes d’autant plus inquiets que nous avons senti une réticence. Nous nous attendions au moins à une information officielle, or nous avons reçu un courriel qui n’émanait pas des personnes qui ont droit de signature, mais d’une personne comptable apparemment nommée pour la liquidation. Nous avons engagé un avocat, car il n’y a pas eu de dénonciation du contrat comme cela devait être fait. Ils ont assuré que les salaires des collaborateurs seraient payés, mais les fournisseurs, si GEMS se déclare en faillite, risquent de ne rien toucher. Or il s’agit d’un contrat de cinq ans qui prévoit une pénalité d’un an en cas de rupture anticipée, soit environ un demi-million.»

Les fournisseurs se disent également préoccupés par les changements d’interlocuteurs intervenus simultanément à l’annonce de la fermeture. En effet les administrateurs historiques de GEMS Swizerland et GEMS Wold Academy, deux sociétés de droit suisse basées à Etoy, les Indiens Dino et Sherly Varkey, ont été radiés le 23 mai au registre du commerce, laissant aux commandes leur fils Jay Varkey et un administrateur britannique résident à Nairobi au Kenya, Tiwari Adrian Simon.

Un homme d’affaire discret sur lequel on trouve peu d’information excepté la citation de son nom dans une affaire de délit d’initié au Kenya révélée en février 2019, comme l'indique le site KenyaTalk.

Annonce retardée, personnel sur le carreau

C’est Jay Varkey qui s’est donc déplacé à la rencontre des parents et du personnel enseignant fin mai. Un parent témoigne: «Nous étions choqués, déçus et un peu paniqués car nous étions hors délai pour replacer nos enfants à la rentrée dans d’autres écoles. Il y a d’ailleurs eu une compétition pour trouver. Le fait que les Varkey, les anciens directeurs, aient envoyé leur fils nous est apparu comme une manière de fuir leurs responsabilités.»

Aujourd’hui, sur les plus de 300 élèves à replacer, il en resterait aux alentours de 30 qui seraient encore en attente. Parmi les accueillants les plus significatifs, La Côte International School, mais aussi l’International School of Lausanne dont le directeur, Frazer Cairns dit avoir «travaillé dur» en collaboration avec GEMS: «Nous sommes parvenus à prendre 60 élèves pour la rentrée et espérons parvenir à 70. Il y a eu beaucoup d’efforts des écoles de la région. Nous avons également pu embaucher quelques professeurs de GEMS, La Côte aussi, mais je pense qu’ils n’ont pas tous trouvé compte-tenu des délais, et que certains risquent même de quitter le pays.»

Un sentiment confirmé par une enseignante de GEMS. «Il y a eu une concurrence féroce suite à l’annonce de la fermeture. Il y avait parfois six ou sept profs à postuler sur une offre à un taux d’occupation de 30%! Aujourd’hui une grande partie des enseignants n’a encore rien trouvé pour la rentrée.»

Elle estime par ailleurs que la fermeture était pensée à l’avance, mais que les dirigeants ont attendu le dernier moment pour l’annoncer : «De cette façon, ils sont sûrs de ne pas avoir de défection de personnel et d’élèves jusqu’au dernier jour, quitte à réduire les chances de trouver à la rentrée. Il y avait des signes de difficultés depuis plusieurs mois. Par exemple, quand des sorties scolaires étaient annulées parce que une société de transport n’était plus payée.»

Environs 75 enseignants et 25 employés administratifs sont concernés. Des craintes se sont fait jour la dernière semaine quant au paiement des salaires et préavis. D’autant plus que notre enseignante décrit des méthodes et un fonctionnement discutables: «Chaque mois, l’argent arrivait du Moyen-Orient, et le directeur nous a expliqué que les salaires étaient payés en priorité, puis les assurances et enfin les fournisseurs. La gestion interroge. Des incohérences salariales ont été constatées entre enseignants, les premiers embauchés étant mieux payés que les suivants. Alors nous avons demandé la grille des salaires, mais n’avons pas reçu de réponse».

Un courriel interne a circulé quelques jours avant la fermeture, informant que le paiement de certains salaires d’administratifs seraient décalés du 25 au 27 justifié par la «mise en œuvre opérationnelle de ce paiement exceptionnel.» Selon les informations de Bilan, les professeurs auraient été dûment payés, préavis contractuels inclus.

Désaccord entre GEMS et les propriétaires

En plus des prestataires locaux, plusieurs sources nous ont affirmé que plus d’un an de loyer ne serait pas réglé par GEMS, pour une somme «de plus de 10 millions». Des retards de paiement supposés qui étonnent d’autant plus que fin mai, au moment même de l’annonce de la fermeture d’Etoy, GEMS procédait à l’acquisition du plus grand groupe d’écoles privées d’Arabie Saoudite, conjointement avec un fond de pension du royaume, pour un montant estimé entre 500 et 600 millions, ainsi que l'indique le Financial Times.

Face à la charge trop élevée du loyer (l’établissement d’Etoy prévoyant d’accueillir près de 1000 élèves mais n’étant pas parvenu à atteindre les 400) Jay Varkey a déclaré aux parents d’élèves que GEMS avait cherché à racheter les locaux évalués à 60 millions et qu’il aurait essuyé un refus. Les parents ont écrit au propriétaire qui nuancerait l’accusation et parlerait de «désaccord».

Nous avons cherché confirmation de ce retard de paiement de plusieurs millions. Faute d’avoir pu joindre GEMS, Bilan s’est tourné vers le propriétaire, la holding britannique Aerium, qui s’est étendue en Suisse sous le nom Meigerhorn depuis 2006, avec des acquisitions et développements immobiliers sur Etoy ou encore sur Y-Parc à Yverdon. Le maître d’ouvrage, initialement désigné sous Meigerhorn Asset Management, 42 rue Plantamour à Genève, ne figure pas à l’adresse indiquée.

Une société du nom de Galilehorn Asset Management, groupe Aerium, a en revanche quitté la rue Plantamour il y a plus d’un an pour la fiduciaire EVCO au Mont-sur-Lausanne. Administrateur:  Gérard Mojon, associé et cofondateur d’EVCO, qui a déjà liquidé en date du 17 mai une autre entité suisse d’Aerium, Meigerhorn Residential Holding. Il nous confirme: «Suite à un désengagement partiel d’Aerium en Suisse et une baisse des actifs immobiliers, nous liquidons des bureaux suisse d’Aerium. Aerium reste propriétaire dans le pays mais la gestion s’effectue depuis le Luxembourg.»

Malgré nos relances, aucune réponse de la société Meigerhorn II Etoy basée au Luxembourg, propriétaire des locaux et du terrain. Difficile dans ces conditions de se faire une idée du loyer éventuellement impayé, ainsi que du devenir du bâtiment. Une réalité qui impacte la commune d’Etoy dont l’association scolaire et certains clubs utilisaient les infrastructures sportives, comme le rappelle José Manuel Fernandez, syndic: «La piscine risque de se dégrader rapidement si elle n’est pas utilisée. J’ai parlé avec les propriétaires, mais la solution n’est pas encore trouvée. L’été promet d’être studieux.»

La question de la future affectation du bâtiment reste ainsi en suspens. Par ailleurs président du comité de gestion de Littoral Parc, la zone commerciale d’Etoy, le syndic José Manuel Fernandez n’a reçu aucune proposition de repreneur à ce jour.

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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