Bilan

Faillite de Switcher "fort probable" le 26 mai

La société a été déficitaire depuis 2013. L'Office des faillites a de fortes chances de sceller son sort le 26 mai. Les deux actionnaires espèrent malgré tout éviter la faillite.

Le fondateur de Switcher, Robin Cornelius, qui a reçu les 10,5 millions en 2011, en a réinvesti 9 millions en achetant des parts dans PGC.

Crédits: Martin/24Heures

Les jours de Switcher, qui doit plus de 4,5 millions de francs à ses créanciers, seraient désormais comptés. La marque textile de Mont-sur-Lausanne, dont le chiffre d’affaires a reculé de 40% entre 2010 et 2014, s’est avérée un gouffre financier pour ses actionnaires.

Dans un courrier daté du 20 mai, qu’a pu consulter Bilan, l’Office des faillites écrit, à propos de l’audience de faillite qui se tiendra ce 26 mai: « Il est fort probable que la présidente du Tribunal d’arrondissement de Lausanne prononce la faillite de Switcher SA. Les éléments en notre possession ne nous permettent pas d’entrevoir le dépôt d’une requête de sursis concordataire ou d’ajournement de faillite en vue d’un éventuel assainissement de la société. »

Pourtant, rien n’est encore définitivement joué: en coulisses, les employés, les actionnaires et le fondateur veulent, chacun de leur côté, éviter à tout prix ce scénario.

Toutefois, si aucune solution viable n’est trouvée d'ici jeudi, la saga Switcher pourrait bien arriver à son terme, après 35 ans d’existence.

Déficits accumulés

Pour l’actionnaire majoritaire, le temps du soutien financier est révolu. « Nous ne voulons pas devoir injecter 10 à 15 millions dans la société », a indiqué à Bilan le représentant de PGC, la société de la famille Duraiswamy basée en Inde et actionnaire à 86% de Switcher. PGC est, elle-même, en difficultés financières, s’étant endettée de 11 millions auprès d’une banque mauricienne pour investir 26 millions dans la société. La participation s’est opérée en deux étapes : 15,3 millions en 2010 pour le rachat de 51% des parts, puis 10,5 millions en 2011 pour 35% de parts supplémentaires. A noter que le fondateur, Robin Cornelius, qui a reçu les 10,5 millions en 2011, en a réinvesti 9 millions en achetant des parts dans PGC.

« PGC n'était pas endettée avant 2010, nous avons contracté cette dette pour prendre la participation dans Switcher ; la société n’a pas été rentable et nous n’avons pas touché de dividendes qui puissent nous permettre de rembourser nos investissements», résume le directeur de PGC. Robin Cornelius dit aussi n’avoir pas touché de dividendes de Switcher, et ce même durant les exercices bénéficiaires 2011 et  2012.

Depuis avril, Switcher a cessé de payer aussi bien ses employés que ses fournisseurs, y compris les usines de PGC. Mais les problèmes de l'emblématique marque à la baleine jaune ne remontent pas à ce printemps: depuis 2010, l'enseigne vaudoise a en réalité accumulé les déficits. Seuls les exercices 2011 et 2012 ont été rentables. «En six ans, nous avons essuyé 35 millions de pertes », ajoute le représentant de la famille indienne, dont l’engagement était lié, selon lui, « à la grande confiance qui unissait, depuis 30 ans, la famille Duraiswamy et le fondateur de Switcher, Robin Cornelius ».

Le Suédois d'origine, qui a créé Switcher en 1981, détient 14% de Switcher depuis 2011. Il a quitté la présidence du conseil d’administration à la fin de 2014 mais revient aujourd’hui au devant de la scène pour proposer des solutions de sauvetage de la société : «Les employés, les clients, les fournisseurs se tournent aujourd’hui vers moi, dit-il. Dans une heure si grave, ils ne savent à quel interlocuteur se fier. Il ne m’est pratiquement rien resté des 26 millions que m’ont payé les principaux actionnaires. Ma seule motivation, aujourd’hui, est que Switcher survive.»

Pour les Duraiswamy, la pilule est amère, car l’investissement a été décevant dès le début. Lorsque PGC envisage en 2009 d’entrer dans le capital, le bénéfice de Switcher atteint alors 1,9 millions de francs, et un rapport de PwC prévoit 3,5 millions de bénéfices en 2010, pour 65 millions de chiffre d’affaires. Selon les projections à 5 ans (2010-2015) du rapport d’audit reprises par PwC, la marge opérationnelle devait se situer entre 8 et 10% et le bénéfice net devait dépasser les 4 millions par an. Des chiffres encourageants, qui décident les Indiens à entrer dans le capital.

Mais six mois plus tard, alors que la transaction est conclue, les Duraiswamy tombent de haut : le chiffre d’affaires à fin 2010 s’établit à 48 millions (et ne cessera de baisser par la suite) et il y a 4,9 millions de pertes nettes au bilan. Les années qui suivront seront d’abord profitables (2011 et 2012) puis les suivantes seront déficitaires. La société avait déjà connu des difficultés financières en 2006, lorsque Robin Cornelius avait ouvert le capital à un investisseur, qui a cédé quatre ans plus tard la place aux Indiens.

Confiance mise à mal 

En 2011, le CEO d’alors, Patrick Headon, cède la place à Alban Dupuis, qui, près de six ans après, a démissionné le 2 mai dernier. C’est en 2012 que les choses commencent à se compliquer. Suite au vote unanime du conseil d’administration, Switcher, dont PGC était le fournisseur attitré jusque-là, décide – sous l’impulsion de Robin Cornelius - de se fournir au Portugal. « En effet, confirme l’ancien président de la société, le cahier des charges pour cette mission de rapatriement de la production vers le Portugal était : régler certains problèmes de qualité, améliorer les délais d’approvisionnement et avoir des conditions de paiement favorables ».

Les actionnaires indiens acceptent le changement, à contre-cœur. Assez vite, des tensions naissent; les pertes de Switcher causent une accumulation des impayés auprès du fournisseur portugais, qui interrompt les livraisons. Dans le courant de l’été 2014, PGC impose que la production retourne chez la famille en Inde; Robin Cornelius, en désaccord avec cette stratégie, quitte la présidence du conseil à ce moment, puis quitte l’entreprise, en signant des accords pour le remboursement par Switcher de ses créances d’actionnaire.

La confiance est alors mise à mal entre les deux partenaires, mais le fondateur conserve ses 14% au capital. Fin 2015, alors que les plans de remboursement n’étaient pas tenus depuis avril 2015, le fondateur engage cinq procédures de recouvrement de dette contre Switcher SA, pour un total de 700'000 francs. PGC tire en conséquence la prise et ne souhaite plus soutenir la société. 

Le départ soudain du CEO Alban Dupuis et la tourmente financière ont alors laissé la société sur le carreau, ses magasins n’étant plus approvisionnés. Côté PGC, lassitude et amertume dominent : « Si la faillite est prononcée, indique le directeur, je prendrai toutes les mesures légales pour me battre afin que justice soit faite».

Les actionnaires indiens ont en effet le plus à perdre en cas de faillite, leur part de 86% ayant perdu l’essentiel de sa valeur. Mais ils y sont désormais pratiquement résignés. PGC estime à 40 millions de francs les pertes totales essuyées dans l’aventure Switcher. La famille Duraiswamy sera-t-elle ruinée?« PGC en tant qu’entité ne sera pas en faillite, répond son directeur. La famille n’est pas milliardaire, mais sa fortune dépasse significativement 40 millions ».

Robin Cornelius estime lui aussi n’avoir rien gagné financièrement depuis 2010: « Sur les 26 millions que m’a payés PGC pour acheter mes parts, j’ai dû payer 15 millions pour sortir l’actionnaire précédent, et j’ai retourné 9 millions à la famille Duraiswamy; il est resté 1 million, que j’ai prêté à Switcher ».

Depuis le 12 avril dernier, des contacts ont eu lieu entre Robin Cornelius et PGC au sujet d’investisseurs potentiels, mais sont restés pour l’heure infructueux.

Est-il trop tard ? Ni le fondateur historique, ni l’actionnaire majoritaire, malgré leurs nombreuses divergences, ne veulent le penser.  

 

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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