Bilan

Ex-mannequin: un physique pour quel emploi?

Même si la mode attire toujours autant les plus jeunes, les suites de ce genre de job «de rêve» et son impact sur un CV sont souvent ignorés. Pour se lancer dans une nouvelle carrière, repasser par la case études s’avère souvent la seule vraie solution.

A Londres, Paris ou New York, l’âge de la retraite chez les mannequins sonne souvent à l’heure où d’autres sont encore sur les bancs d’une université. Sans formation, l’atterrissage est douloureux. Alors que deviennent ces jeunes beautés postadolescentes et déjà déchues? Sans un minimum de talent artistique pour espérer poursuivre dans le stylisme ou la photographie, les portes de sortie sont rares pour celles et ceux dont le cursus scolaire s’arrête souvent à 14 ans.

Même si en Suisse le marché de la mode est bien moins élitiste et concurrentiel que dans les capitales fashion d’Europe ou des Etats-Unis, une trentaine d’agences y sont aujourd’hui répertoriées et gèrent, pour certaines, plusieurs centaines de mannequins, à l’image de l’agence Kai Zen à Lausanne. Et la demande est forte, malgré le peu de débouchés à l’international. En moyenne, seuls 3 à 5% réussissent une vraie carrière à l’étranger. Alexandre Leveau, booker et responsable de cours à l’agence Kai Zen depuis quatre ans: «Notre rôle est d’inculquer les bases du métier aux plus jeunes à travers nos cours et de fournir du travail. Mais en Suisse, il est presque impossible pour un mannequin de vivre de ce métier, le marché ne le permet pas. Pourtant tout le monde veut devenir mannequin, la tendance ne cesse de croître!» Une propension nettement à la hausse du côté des juniors comme des seniors.

Savoir exploiter le milieu

La top-modèle suisse Alizée Gaillard, connue du public depuis son succès en 2005 à l’émission Top Model sur M6, confirme. «Pour espérer faire une carrière dans le mannequinat, il faut forcément s’exporter à l’étranger. En Suisse, le marché est trop petit et très orienté côté commercial. On en a vite fait le tour.» Avec des journées facturées entre 500 et 900 francs, le job pourrait être tentant pour plus d’une gueule d’ange en herbe. Vu comme un bon moyen de financer ses études, il permet pourtant difficilement de suivre une scolarité normale. «Certains mannequins parviennent à coupler les deux activités, explique Alexandre Leveau. Il faut cependant beaucoup de discipline, surtout quand les shootings photos sont organisés à l’étranger. C’est un vrai travail qui demande disponibilité et professionnalisme. Le côté glamour est complètement idéalisé. Beaucoup déchantent très vite et sont amenés à faire un choix.» Lucie Notari, ex-mannequin et aujourd’hui journaliste spécialisée tendances à La Télé, précise encore que «le mannequin est le représentant de l’ombre d’une marque». «Il est choisi pour être «modelé» à son image, il doit être au service du client et non l’inverse. Ce n’est pas un métier d’ambassadeur ni d’égérie, à moins de s’appeler Kate Moss!» Une vision réaliste et désacralisée du métier.

Beaucoup évoquent tout de même le gain de confiance en soi acquis sur le devant de la scène et le précieux réseau tissé avec les métiers de la mode. Mais pas seulement. «L’argent gagné m’a permis de payer mes études de commercialisation de la mode au Canada et un diplôme dans le luxe, raconte Lucie Notari. Car je savais que ma vie ne tournerait pas éternellement autour du mannequinat. Je me voyais mal dans dix ans, ancien mannequin déchu, ne sachant pas quoi faire de ma vie… j’ai vu trop de cas avérés autour de moi!»

Une expérience pas si positive

Selon une étude de l’observatoire français des discriminations, l’inégalité des chances à l’embauche serait nettement à l’avantage des physiques avantageux et aurait une incidence tout au long de la carrière. Mais inscrire sur son CV une expérience dans le mannequinat ne serait pas si positif. Pour Stéphanie Des Arts-Loup, actuelle codirectrice de l’Hôtel des Trois-Couronnes à Vevey, son bref passage dans le mannequinat n’a jamais été un levier pour une quelconque accession à un poste. «Au contraire! La seule et unique fois où je l’ai mentionné sur mon CV, cela a été une catastrophe. La responsable des RH était une femme et pour elle la seule idée d’engager une femme ex-mannequin dans l’équipe promettait de semer trouble et discorde entre collègues!»

Repasser par la case étude s’avère souvent la seule vraie solution. A l’instar de la top-modèle américain Tyra Banks, aujourd’hui inscrite à Harvard ou Xenia Tchoumitcheva, sulfureuse première dauphine du concours Miss Suisse 2006 et fraîchement diplômée en sciences économiques, beaucoup ont repris le chemin de l’école. Comme elles, à 25 ans, Alizée s’impose un bilan. Le glamour, c’est bien, mais HEC, c’est mieux. «Dans mon métier, j’ai déjà une vision d’ensemble d’un produit, du client à l’acheteur. J’ai aujourd’hui besoin de comprendre comment fonctionne une structure d’entreprise.»

 

«Je veux devenir manager de mes entreprises»

Xenia Tchoumitcheva, mannequin et dauphine de Miss Suisse en 2006.

«La finance me manquait.» A priori déconcertante, la remarque lancée par celle dont le visage habillé de lunettes noires est placardé dans toutes les villes de Suisse romande devient logique quand on prend connaissance du parcours de Xenia Tchoumitcheva. Avant de terminer son bachelor en sciences économiques à l’Université de Lugano en 2010, la Tessinoise à l’accent chantant intègre le temps d’un stage la Banque Merrill Lynch à Zurich. Et part ensuite à Londres compléter ses connaissances en finance dans un établissement spécialisé dans les hedge funds. Sans pour autant lâcher sa carrière de mannequin devenue très lucrative depuis qu’elle gère seule son image. «Après avoir été longtemps liée à l’organisation de Miss Suisse, j’ai décidé depuis une année de traiter en direct mes contrats. Je contrôle et négocie mon image comme une marque. Aujourd’hui, les enseignes qui achètent ma présence ou me choisissent comme égérie savent qu’elles auront un retour sur investissement de près de 100%.»

Débuté à 12 ans avec quelques concours régionaux, son parcours s’est lentement étoffé au fil de ses contrats. Il connaît un virage décisif lors de l’élection de Miss Suisse en 2006. Et pour la première fois dans l’histoire du concours, la dauphine devenait aussi médiatique et rentable que la gagnante. Marques de voiture, montres, vêtements, tous ont très vite compris le potentiel de cette sulfureuse beauté. Xenia Tchoumitcheva aussi. A 22 ans, son bachelor en poche et en pleine ascension, elle s’impose un bilan de carrière, dicté par la nécessité de voir au-delà d’un marché suisse devenu trop étriqué pour elle. «J’avais le choix de poursuivre mes études ou tenter une carrière dans le show-business. Encore jeune, j’ai décidé de suivre une formation intensive à la New York Film Academy.» Ses chances de devenir actrice à Hollywood se concrétisent rapidement avec le tournage d’un long-métrage qui a notamment pour actrice Eva Longoria, puis d’un film français. Mais le milieu ne lui convient pas. Trop précaire et tendancieux à ses yeux. Alors elle tourne la page.

«Mon rêve a toujours été de devenir manager de mes propres entreprises. Et le capital investissement me semble la meilleure façon de l’aborder. L’avantage de mon métier de mannequin? Il m’a permis de faire la connaissance d’un grand nombre d’investisseurs. Alors je dois profiter de ma motivation aujourd’hui et construire en parallèle cette nouvelle carrière, même si les gains ne sont pas les mêmes.» Le 20 juin, le top-modèle débarquera à Londres, un contrat auprès d’une grande banque d’investissement dans ses valises griffées.

 

«J’ai repris mon premier métier par besoin de stabilité»

Lionel Clerc, mannequin international et analyste financier.

Le shooting photo est prévu en fin d’après-midi. L’emploi du temps est serré. Aussi Lionel Clerc court changer de tenue: «Le look costume-cravate du bureau n’est pas vraiment approprié!» Depuis quatre mois, le mannequin international a troqué ses books de photos contre des bilans financiers pour le compte de Nestrade. Avant d’avoir arpenté avec succès les podiums des couturiers, ce Fribourgeois d’origine de 29 ans a d’abord écumé les bancs de l’Ecole de commerce de Lausanne lors de son apprentissage dans une fiduciaire. A 16 ans, il tombe un peu par hasard dans les chiffres mais y prend goût. Après quatre ans passés chez KPMG, Lukoil, puis Galderma comme analyste financier, il réussit en 2005 son brevet fédéral de spécialiste en finance et comptabilité. Il part alors parfaire son anglais aux Etats-Unis, dernier atout à maîtriser avant de propulser sa carrière sur orbite. Mais elle s’arrêtera net.

«En Californie, j’ai découvert une autre culture, une façon plus décontractée de voir la vie. Moi qui venais de passer plusieurs années le nez dans les bouquins de finance, je pouvais enfin vivre. La carrière de mannequin est arrivée très vite, même si à l’époque je n’avais pas une très haute estime du métier.» De retour en Suisse, il se constitue immédiatement un premier book de photos et part à l’étranger. Carlsberg, Samsung et d’autres marques le sollicitent pour des campagnes de publicité. Certaines lui rapportent jusqu’à 20 000 dollars. Sa carrière est lancée à 27 ans. Car contrairement aux mannequins femmes, l’homme peut vraiment espérer tirer profit de son image bien au-delà des 30 ans. Et Lionel Clerc va la gérer avec la même ambition qu’on lui connaît dans la finance. «Contrairement à d’autres mannequins, j’ai toujours pris les devants. D’une part parce que les agences suisses n’ont aucune idée du marché international et, d’autre part, parce que j’avais cet avantage de débarquer avec un vrai bagage confirmé dans l’analyse des marchés et le business.»

Après quatre ans de mannequinat intense et des pied-à-terre à Milan, Mexico, puis Istanbul, il rentre s’installer en Suisse pour reprendre son premier métier, pratiquement là où il l’avait laissé. «J’ai eu besoin de stabilité. Chez Nestrade, ils ont eu quelques craintes que je ne me lasse rapidement. Au contraire!» Lionel Clerc a les idées bien ancrées dans la finance. Au point de lancer bientôt sa première entreprise, LeShowroom.ch, un site de vente en ligne de vêtements créés en Turquie selon ses idées et grâce au solide réseau de contacts tissé derrière l’objectif pendant ses heures de gloire.

 

«Je connaissais mes capacités de leader»

Nadja Schildknecht, ex-mannequin et directrice générale du Festival du film de Zurich.

Dans les bureaux du Festival du film de Zurich, Nadja Schildknecht et son équipe s’activent. Fin septembre, l’événement réunira stars mondiales et jeunes talents sur tapis rouge. En compétition pour les quatre «Golden Eye», des longs métrages et des reportages suisses et internationaux. Côté légendes, Morgan Freeman, Stephen Frears, Milos Forman ou encore Ken Loach sont déjà venus partager leurs expériences du métier avec la génération montante du cinéma.

Alors on comprend mieux cette légère appréhension chez Nadja Schildknecht à parler de son ancienne vie de mannequin. D’autant que plus rien ne la ramène à ce passé. Et l’idée même de poser devant l’objectif pour un portrait provoque chez elle une certaine gêne: «Aujourd’hui, je ne joue plus un rôle pour les besoins d’une pub ou d’un magazine, je suis juste Nadja Schildknecht et cette vérité m’intimide.» Cofondatrice avec Karl Spoerri du Festival du film de Zurich il y a sept ans, elle s’est réinventée un autre monde de l’image, aujourd’hui tourné vers les autres. Même si à 37 ans son allure n’a rien perdu de sa superbe. Physique filiforme, sourire franc et regard volontaire, on décèle rapidement les atouts qui ont porté sa photogénie bien au-delà des frontières suisses.

Le métier s’est pourtant imposé malgré elle. Repérée à maintes reprises, elle rejette longtemps l’idée d’une carrière de modèle. Jusqu’au jour où elle gagne un concours auquel elle ne s’inscrit pas. «A l’époque en apprentissage dans l’immobilier, mon patron envoie ma photo à l’organisation du célèbre «Gesicht des Jahres» sans m’en parler. Après cette victoire totalement inattendue, ma conscience s’est peu à peu ouverte. J’avais déjà 21 ans et une solide éducation. J’ai pu heureusement faire face à la dureté du métier, dont je ne connaissais rien. Le succès est venu en voyageant de Milan à New York.» Elle défile pour les grands couturiers, concentre sa carrière dans les photos pour catalogue, là où elle est particulièrement efficace. Elle gagne beaucoup d’argent, parfois jusqu’à 7000 francs par jour. Mais ses ambitions sont plus larges. «Je connaissais mes capacités de leader, j’avais besoin de pouvoir offrir plus. J’étais en constante écoute, assoiffée d’apprendre et consciente que ma carrière ne pouvait durer éternellement. L’opportunité de fonder ce festival s’est présentée. Et depuis sept ans, je déplace des montagnes pour réussir. Le management, la stratégie, le sponsoring me passionnent. Par rapport à ma carrière de mannequin, je suis cent pas devant, je n’ai aucun regret.»

Crédit photo:Dominic Büttner/Pixsil.com

Cristina d'Agostino

RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE EN CHARGE DE BILAN LUXE

Lui écrire

Licenciée en Sciences politiques à l’Université de Lausanne puis spécialisée en marketing et économie à HEC Lausanne en 1992, Cristina d’Agostino débute sa carrière dans l’industrie du luxe, et occupe les fonctions de responsable marketing et communication pour diverses marques horlogères. En 2008, elle décide de changer radicalement d’orientation, et débute une carrière de journaliste. En freelance d’abord, elle collabore aux titres Bilan, Bilan Luxe, Encore, avant d’intégrer la rédaction de Bilan en 2012. Depuis 2012, elle occupe la fonction de rédactrice en chef adjointe et responsable des hors-série Bilan Luxe.

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