Bilan

Etranges arrangements entre le Congo et une société genevoise

Alors inconnue dans l’univers du négoce des produits pétroliers, l’entreprise Philia a obtenu en 2013 un droit exclusif sur l’exportation du fioul congolais. Un contrat signé par le fils du président. « Il n’y a rien d’illégal », répond la société genevoise.

En dépit d'énormes ressources de pétrole au Congo, un habitant sur deux vit sous le seuil de pauvreté.

La société anonyme Philia, fondée le 26 octobre 2012, avec un capital de 100 000 francs, n’a pas attendu très longtemps avant de gagner le gros lot. Le 30 mai 2013, elle signe un « contrat à terme d’enlèvement de fuel oil destiné à l’export » avec la Congolaise de raffinage (CORAF). Celle-ci appartient à 100 % à la Société nationale des pétroles congolais (SNPC), elle-même détenue intégralement par la République du Congo. Le contrat a été paraphé par Denis Christel Sassou Nguesso, le fils du président Denis Sassou Nguesso, au pouvoir presque sans interruption depuis 1979. Denis « junior » est à la fois directeur général adjoint de la SNPC et administrateur général de la CORAF. Il est aussi connu pour ses dépenses somptuaires, révélées en France dans « l’affaire des biens mal acquis ». La famille du président possèderait, entre autres, une vingtaine de luxueuses résidences parisiennes.      

Bref, cette réussite aussi rapide de la part d’une PME genevoise a sans doute provoqué le courroux de certains jaloux. Une main anonyme adresse à l’ONG la Déclaration de Berne des documents, non pas compromettants, mais intrigants. Ils révèlent que Philia a acheté le 15 octobre 2013 à la Congolaise de raffinage (CORAF) 43 981 tonnes de fioul. Elle les revend le jour même à une autre société suisse, AOT Trading AG, domiciliée à Zoug. Moins de dix jours plus tard, cette dernière verse à Philia 29 361 692 dollars. En revanche, Philia attend presque deux mois pour payer à la Congolaise de raffinage 29 070 460 dollars. C’est de l’argent vite gagné (presque 300 000 dollars), en ne remplissant que quelque paperasse. Mais toujours rien d’illégal. Selon la Déclaration de Berne : « En 2013, Philia n’a pas réalisé la plupart des opérations physiques liées à neuf transactions ».             

Un Congolais sur deux sous le seuil de pauvreté  

Réponse mardi 19 janvier de l’entreprise de négoce, domiciliée rue du Rhône : « La majorité des cargaisons sont vendues par Philia directement à des grandes sociétés de raffinage de pétrole au meilleur prix possible sur le marché. La valeur ajoutée qu’apporte Philia à la CORAF, et donc indirectement à la République du Congo, est de garantir un prix de base stable pour ce produit, ce qui résulte en un revenu stable et prévisible ». La société ajoute que les revenus issus de ce partenariat ont permis à la Congolaise de raffinage « de se constituer des fonds propres et de se lancer dans des travaux d’extension afin d’augmenter ses capacités de production et reste à ce jour la seule raffinerie rentable en Afrique sub-saharienne ».        

Bien évidemment, la Déclaration de Berne, dans un document d’une petite cinquantaine de pages, intitulé « Un contrat raffiné », tient un tout autre discours. Il parle « d’arrangements douteux », et constate que malgré ses ressources en pétrole, le Congo n’arrive qu’en 140e position sur un total de 187 pays, concernant l’indice de développement humain, et qu’un Congolais sur deux vit au-dessous du seuil de pauvreté. Les accusations portées par Le Matin Dimanche du 17 janvier sont plus ennuyeuses. L’hebdomadaire dominical affirme que des documents provenant de la comptabilité de Philia tendraient à prouver que la société aurait payé 4 271 francs susses pour des séjours à La Réserve le 4 décembre 2012, le 28 janvier et le 29 mars 2013 offerts à Jean-Jacques Makaya, le directeur financier de la Congolaise de raffinage. Des séjours tombant quelques semaines avant la signature du fameux contrat.      

Avantages à un agent public étranger

Autre facture révélée : 18 084 euros, en août 2013, laissés dans un palace à Ramatuelle, dans le sud de la France. L’hebdomadaire évoque une rencontre entre Jean-Jacques Makaya et Jean-Philippe Amvame Ndong, l’actionnaire unique de Philia. Ce dernier, selon la Déclaration de Berne, serait un ancien enseignant gabonais, qui disposerait d’un appartement à Monaco, et vivrait entre Nice, Paris et Genève. Avant de rejoindre les bords du lac Léman, il aurait dirigé en France, à Mougins, Philia Consulting. Cette mise en cause, si elle était avérée, serait plus grave. En effet, « en droit suisse, un privé ou une entreprise a l’interdiction d’octroyer des avantages à un agent public étranger », rappelle Le Matin Dimanche.

Des soupçons de corruption que l’entreprise de négoce balaye : « Philia n’a aucune accointance d’affaires avec des personnes exposées politiquement, que ce soit en République du Congo ou ailleurs. Philia est un établissement sérieux et professionnel et mène toutes ses affaires dans le respect scrupuleux des lois des pays dans lesquels elle opère. Philia n’a jamais eu de pratiques ne correspondant pas aux pratiques commerciales établies et aux règles juridiques ». Depuis 2013, Philia semble s’être rapidement développée, puisqu’elle annonce sur son site, outre son siège à Genève, des bureaux à Singapour, Pointe-Noire, Abuja et aux Emirats Arabes Unis.            

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