Bilan

Et si on travaillait comme on pilote un avion?

Se préparer méticuleusement, savoir lâcher-prise, des débriefings précis: les méthodes utilisées dans l’aéronautique sont un modèle idéal pour une application managériale.
  • Tandem de haut vol:Constance Rivier, coach, et Philippe Chandelle, spécialiste en voltige aérienne.

    Crédits: Olivier Evard
  • Christophe Keckeis, ex-chef de l’armée: «Pas mal de métiers feraient mieux d’apprendre ça.»

    Crédits: Samuel Fromhold/EOL

L’ancien chef de l’armée suisse Christophe Keckeis le soulignait en septembre sur la RTS: le management devrait s’inspirer plus souvent des techniques appliquées dans l’aéronautique. «J’ai un ou deux copains qui enseignent le crew management (gestion d’équipe, ndlr) en Australie, par exemple en salle d’opération où il y a 16 spécialistes, pour leur apprendre comment faire un travail en toute sérénité, sans les tensions humaines inutiles qui absorbent une partie de l’énergie. En Suisse, on est encore timide. Pas mal de métiers feraient mieux d’apprendre ça.»

Cette notion, Constance Rivier, coach et codirectrice de l’entreprise Life Dynamic, l’a bien saisie. Passionnée par le domaine de l’aéronautique, ayant elle-même expérimenté la voltige aérienne, elle planche sur ce sujet depuis six ans. Et utilise cette métaphore lors de ses cours et séminaires de management, en reprenant les trois temps clés que sont le briefing-préparation, la phase de vol et le débriefing-feedback. Les parallèles sont en effet nombreux.

Ainsi, elle coanime un concept d’ateliers interdisciplinaires «Maîtrise et lâcher-prise, techniques inédites issues de la voltige aérienne pour garder le cap en toute situation». Désormais, elle s’apprête à concrétiser des projets (dont un livre) qui devraient interpeller le monde de l’entreprise.

C’est également par ce biais qu’elle a rencontré le spécialiste en voltige aérienne Philippe Chandelle. «La voltige en solo, c’est un travail appliqué au self management. En patrouille, c’est la communication avec l’autre sur un objectif commun», précise Constance Rivier. Rôles parfaitement définis, complémentarité, rigueur, humilité, précision de langage, confiance, lâcher-prise, briefing, débriefing: «Je me suis dit qu’il faudrait pouvoir «downloader» leur fonctionnement!»

Cette modélisation semble coller parfaitement au secteur médical mais peut très bien s’appliquer à d’autres domaines et situations. L’exemple que chacun vit, c’est la bonne organisation d’une réunion dont la préparation est maîtrisée, permettant à l’imprévu d’être accueilli de façon fluide et constructive.

Le tandem Constance Rivier et Philippe Chandelle nous fournit en exclusivité quelques pistes de réflexion…

1. La préparation

Faire une check-list précise, ne rien oublier, tout contrôler plusieurs fois, planifier, se préparer mentalement, prévoir un plan A, B et C… Avant de décoller, un pilote ne peut rien laisser au hasard. «L’improvisation ne fait pas partie du jeu», assure Philippe Chandelle, agent de coordination des opérations à l’aéroport de Genève et spécialiste en voltige aérienne. «On prévoit l’imprévu. Et si un événement auquel on n’avait pas pensé survient, on l’ajoute sur la liste pour la fois suivante.»

Carsten Laue, principal chez Remora Partners et entrepreneur, a adopté cette méthode. Le manager, qui possède également son brevet de pilote, a assisté à des opérations des yeux dans le cadre de son travail. «Cela m’a rappelé les contrôles que l’on fait quand on vole, explique-t-il. Au bloc opératoire, tout est répété plusieurs fois pour être sûr que tout est OK. Dans le domaine médical, tout ce qui est décidé doit l’être de manière unanime et doit être clair. Dans le monde du travail, de manière plus générale, on ne le fait pas assez», observe-t-il.

Toujours dans un mode préparatoire, qui pourrait être utilisé avant une conférence par exemple, Philippe Chandelle relève l’importance de se mettre un moment «dans sa bulle». «C’est une préparation mentale. Je fais le déroulement de tout ce que je vais accomplir. En meeting, avant de voler, on se met dans un hangar discrètement. Et il faut savoir dire non. Ne plus accepter les sollicitations. Visage fermé, écoutilles fermées! Rien ne doit perturber ce qu’on appelle «la musique». C’est seulement quand le moteur se met à tourner que je peux lâcher prise. Là, je sais que je suis chez moi. Si vous n’arrivez pas à trouver cette force, vous vous laisserez atteindre par une torpille, c’est-à-dire une personne qui vous balance une phrase déstabilisante au mauvais moment.»

2. La mission

Le vol peut être comparé à une réunion importante, un projet, un événement. Il représente le moment crucial, mais il est aussi celui où, si l’on est parfaitement préparé, il y a un certain lâcher-prise. 

«Les choses se passent comme au ralenti», confie Philippe Chandelle. Mais cette notion capitale va de pair avec le fait de se lancer: il faut être capable de renoncer ou de changer de cap en cours de vol. De corriger le tir. Et, dans l’aéronautique, si le copilote estime qu’il ne faut pas atterrir alors que le commandant de bord pense le contraire, il a le droit de ne pas atterrir.

«Il ne faut pas être pris par son ego, détaille Philippe Chandelle, mais être capable d’écouter un membre de l’équipe qui est observateur.» Pour Carsten Laue, «il faut beaucoup de facultés d’adaptation. Evaluer la situation en permanence: la météo, l’altitude, la condition des passagers, etc. Pour un entrepreneur ou un manager, c’est pareil. Mais dans le monde du travail, on est tellement focalisés sur le plan A que l’on néglige parfois le plan B. Alors que dans la formation de pilote on est beaucoup plus sensibilisés au fait de devoir trouver une alternative.»

Evidemment, cet équilibre fragile tient aussi sur le fait d’avoir une équipe ou un tandem solide et complémentaire. Chacun, à sa place, a une forme de leadership et doit être aligné sur la même vision. «Idéalement, il faut un excellent N° 1 et un excellent N° 2. Quand on est dans ce domaine, on a forcément un fort caractère. Mais chacun doit faire un effort, mettre toutes ses énergies positives pour réussir.»

3. Le débriefing

Ce n’est pas parce que le projet est terminé qu’il faut passer à autre chose sans se poser de question. Même si en apparence tout s’est bien passé. Après un vol en meeting aérien, Philippe Chandelle explique qu’il s’isole et s’en remémore tout le déroulement en notant les soucis éventuels. Et cela au maximum quelques heures après l’événement, pour être sûr de ne rien oublier. Carsten Laue applique cette méthode tant après un vol qu’après une négociation, par exemple.

«Je réfléchis à mes réactions, mon comportement. Je me demande à quel moment j’aurais pu faire mieux.» Cette culture du feedback permet de prendre du recul.

Mentionnons encore un élément qui a son importance dans tout le processus: le rituel. Les pilotes mettent en place leurs propres rituels, que ce soit pour la concentration, la détente, et même le «coup de pied au cul moral», tel que le décrit Philippe Chandelle. «Avant un vol de voltige, je m’accorde exactement soixante secondes pour me recentrer. Parfois, si je trouve que je ne suis pas assez à mon affaire, je me secoue physiquement! J’ai trouvé des trucs pour me détendre si je suis trop crispé.»

Ses «trucs» à lui sont étroitement liés à l’humour, un aspect qui a d’ailleurs parfaitement sa place dans l’aéronautique de manière générale. «La métaphore des bonnes pratiques issues de l’aéronautique trouve tout son sens et s’applique parfaitement aux réalités du monde de l’entreprise. Je souhaite me faire messagère de cette idée dont j’ai décelé la force en 2009», conclut Constance Rivier. Attention, ça va planer au bureau!

Camille Destraz

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