Bilan

Entrepreneures, les préjugés demeurent

A l’occasion des Cartier Women’s Initiative Awards, zoom sur les obstacles qui freinent l’accès des femmes à l’entrepreneuriat dans le monde, et notamment aux MBA.

L’égalité hommes / femmes et la performance financière:

11 %:La croissance additionnelle du PIB mondial en 2025 si tous les Etats arrivent, d’ici là, à faire respecter la parité homme-femme.

55%: La progression de la marge opérationnelle d’une entreprise qui emploie un maximum de femmes au comité exécutif.

13% des besoins concernant le recrutement de talents diplômés ne seront pas remplis en 2020 (dû principalement au vieillissement de la population).

240 millions de travailleurs supplémentaires en 2025: si l’équité homme-femme est respectée. Source: McKinsey & Company Women Matter. Time to accelerate. Octobre 2017 

Crédits: Cartier

Elles étaient 2800 à envoyer leur dossier. Un record, certainement amplifié par la dotation exceptionnelle des Cartier Women’s Initiative Awards d’un million d’euros. Le succès de cette édition 2018, organisée à Singapour au printemps dernier et qui promeut les meilleures idées entrepreneuriales de femmes dans le monde, marque un tournant. Celui de la mise en commun de réseaux puissants, dont l’écosystème TED, celui de l’Insead, de McKinsey & Company et la communauté internationale des femmes leaders ayant participé à l’initiative depuis 2006. L’ancienne ministre de l’Economie des Emirats arabes unis Sheikha Lubna Al Qasimi, la candidate

à la présidentielle islandaise 2016 Halla Tómasdóttir ou encore l’une des 50 plus puissantes businesswomen d’Asie Shinta Widjaja Kamdani, elles étaient des centaines, venues d’Afrique, des Etats-Unis, d’Europe ou d’Océanie, à se réunir pour connaître les lauréates. Mais plus encore, ce rendez-vous a permis, grâce à l’initiative de l’Insead et à une étude de McKinsey*, d’identifier clairement les freins à l’égalité des genres dans le monde, et de donner des clés pour les résoudre.

A la remarque sur l’absence de formation en MBA de la majorité des 18 finalistes, le doyen de l’Insead Ilian Mihov, rencontré à l’occasion du Cartier Women’s Initiative Forum, ne peut qu’esquisser un rictus d’impuissance et constater le fossé qui sépare encore les genres. Seules 33% des femmes s’inscrivent pour suivre une formation en management dans sa business school aux trois campus (Paris, Singapour, Abu Dhabi).

Il explique: «Dans le monde, 6% seulement des CEO sont des femmes. L’Insead célèbre cette année les 50 ans de la participation des femmes à cette formation, et nous poussons pour que plus de femmes fassent des MBA. Car si nous voulons résoudre le problème depuis le haut, il faut plus de managers femmes dans les positions élevées avec un niveau MBA. Nous avons créé cette année un «Gender Initative», car j’ai la ferme impression que les choses s’accélèrent dans le monde. Cette initiative est basée sur des études qui identifient clairement les causes des différences genrées.» Le rapport de McKinsey confirme ainsi que les femmes atteignent pour moins de 77% le même niveau d’éducation que les hommes.  

Grande disparité entre pays

On pourrait croire l’Asie, les Etats-Unis et l’Europe au coude-à-coude dans l’équilibre de la formation en MBA. Eh bien à l’Insead, il n’en est rien. Ilian Mihov poursuit: «Nous avons 60% de femmes provenant de Chine. Et de fait, je crois que dans ce pays, le genre n’est plus un problème. Nous avons 40 à 45% de femmes provenant des Etats-Unis, et en ce qui concerne l’Europe, le taux chute à 20% seulement! Pourquoi? Les étudiants ont en moyenne 29 ans lorsqu’ils commencent un MBA et pour les hommes ce n’est pas un problème, mais pour les femmes européennes, dépasser 27 ou 28 ans, cela en devient un, puisqu’elles pensent à construire une famille. Nous souhaitons donc offrir la chance de débuter un MBA à 25 ou 26 ans.»

«La deuxième problématique concerne le financement des études, poursuit le doyen. Un cursus coûte à l’Insead 80 000 euros. Des différences salariales persistantes ont été démontrées. Au Danemark, le niveau de salaire après la naissance d’un enfant chute de 18% chez la femme. Et dix ans après, la femme gagne en moyenne 20% de moins. Cela les empêche de procéder à un emprunt pour financer ces études.»

Selon l’étude McKinsey, les femmes représentent seulement 39% des forces de travail dans le monde. Le médecin diplômé Sara Saeed, finaliste pakistanaise de l’Award 2018, le confirme. Elle s’est d’ailleurs basée sur cette problématique pour en faire l’idée fondatrice de sa startup:«Au Pakistan, les étudiants en médecine sont à 70% des femmes, mais seulement 23% exercent le métier. A cause de barrières sociales, elles ne pratiquent pas et deviennent des femmes au foyer. Le pays a un besoin crucial de soins médicaux, car la moitié de la population au Pakistan n’y a pas accès.

J’ai créé Sehat Kahani en 2017 afin de connecter les 46 000 femmes médecins qui n’exerçaient pas aux malades en utilisant la télémédication et des vidéos de consultation. Elles peuvent ainsi le faire depuis chez elles. 1200 médecins et 40 sages-femmes sont déjà actives sur le réseau. J’aimerais exporter cette idée à d’autres pays. Je suis d’ailleurs déjà en contact avec des structures au Nigeria.» 

Sara Saeed explique avoir dû casser les barrières des préjugés pour imposer son idée. Elle poursuit: «Il a été très difficile au début de démontrer en tant que femme que mon projet entrepreneurial était bon. Mais ensuite j’ai arrêté de penser que j’étais une femme, surtout lorsque je rencontre des investisseurs masculins. Je me focalise sur mon projet. Si vous ne le faites pas, au Pakistan, les chances sont infimes d’y arriver car la pression est très forte.» 

La barrière des préjugés en 2018

Les préjugés sont encore l’un des cinq grands obstacles à l’équilibre des genres. Seuls 43% des managers hommes dans des positions seniors (contre 76% pour les femmes) croient que les femmes sont aussi compétentes en leadership que les hommes selon l’étude McKinsey. Pour Ilian Mihov, «il y a beaucoup de bonnes intentions auprès des sociétés d’engager plus de femmes, mais des domaines, comme le private equity, sont encore trop peu représentés par la gent féminine et il est difficile de le comprendre. Quelquefois, des préjugés perdurent même auprès de ceux qui ont de bonnes intentions. Nous souffrons d’idées reçues dont nous n’avons pas conscience. Je vous donne un exemple. J’ai nommé pour la première fois une femme au poste de doyen de faculté. C’est un poste difficile car à l’Insead, elle doit pouvoir diriger 40 directeurs de facultés tous à fort caractère, c’est très rude. J’ai hésité très longtemps avant de la nommer. Aujourd’hui, elle est en poste depuis quatre mois, et je n’ai jamais vu un doyen de faculté aussi performant! Je l’ai été moi-même, donc je sais la difficulté du travail. Les préjugés sont là chez chacun de nous.» 

Si 52% des sociétés ont déjà mis en place plus de 25 mesures liées à la diversité, seules 26% d’entre elles comptent dans leurs effectifs des femmes à des postes de leadership selon McKinsey. Cyrille Vigneron, président de la maison Cartier organisatrice de l’événement, présent lors de la remise des prix aux lauréates 2018, développe: «Chez Cartier, 52% des managers sont des femmes. L’équilibre est déjà respecté. Et l’équité au niveau des salaires est établie. Mais nous avons lancé un programme de formation spécifique et adapté au management féminin, car plus les femmes sont confrontées à un management international, plus les problématiques leur sont spécifiques. Avec une mobilité plus grande, les problèmes structurels interviennent, liés à un contexte social et à une pression familiale plus forte.»

Une communauté forte

Toutes les candidates s’accordent à le dire, le réseau est la problématique numéro Un. Pour Ilan Mihov, «historiquement, plus d’hommes sont dans le business. Il est donc plus aisé pour eux de relancer leur réseau en cas de besoin. Par contre, pour les femmes, et surtout celles provenant de pays émergents, il n’y a pas de réseau. Les Cartier Women’s Initiative Awards créent cette communauté à travers le monde et l’entretiennent à travers le mentorat et le coaching.» 

Cyrille Vigneron poursuit: «Cette communauté est intéressante car 80% des sociétés créées par les participantes depuis les douze ans d’existence de cette initiative sont toujours en activité. Donner plus de moyens et de visibilité augmente l’impact des entrepreneurs, renforce le réseau tout en offrant une dynamique aspirationnelle et inspirationnelle. La participation de TED cette année ne peut que conforter le network. A tel point que nous sommes en train de réfléchir à des variantes régionales de cette initiative.»  

* Women Matter, Time to accelerate, October 2017, McKinsey & Company

Cristina d’Agostino

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