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Elon Musk: le nouveau Steve Jobs

A 42 ans, il a déjà révolutionné la banque, l’automobile, l’énergie et le spatial. Elon Musk est bien placé pour devenir la nouvelle icône des geeks. Portrait.
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  • Avec Barack Obama. Elon Musk dispose d’un carnet d’adresses exceptionnel.

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  • Le Sud-Africain aime les défis produire des voitures électriques au design élégant avec Tesla...

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  • ... ou tester l’apesanteur avec le réalisateur James Cameron (quatrième à gauche)...

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  • ... révolutionner le paiement par internet avec PayPal.

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  • Jason Pontin

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«Quand quelqu’un vous dit que dans vingt ans il sera sur Mars pour en inaugurer la colonisation, normalement vous le prenez pour un fou. Mais si c’est Elon Musk, vous le croyez.» Ce témoignage d’un des pionniers européens de Tesla résume le culte qui se construit actuellement autour du patron du constructeur de voitures électriques.

Elon Musk incarne et transcende la principale dynamique économique de son époque, comme l’ont fait Cecil Rhodes pour le chemin de fer, Henry Ford pour l’automobile, Howard Hughes dans l’aviation, ou plus récemment Steve Jobs avec l’ordinateur personnel.

Alors que le fondateur d’Apple est décédé depuis deux ans déjà, Elon Musk semble le meilleur candidat pour reprendre le flambeau d’icône de la technologie. A 42 ans, l’entrepreneur d’origine sud-africaine a déjà révolutionné la banque avec PayPal, l’automobile avec Tesla, l’énergie avec SolarCity, à la base du concept de leasing de panneaux solaires, et le spatial avec SpaceX, la première entreprise privée à opérer des fusées.

L’été dernier, il a évoqué des projets de train quasi supersonique (Hyperloop) et d’avion électrique. Il s’est depuis rétracté sous la pression de la bourse. Wall Street s’est inquiété de le voir se disperser au moment où la capitalisation de Tesla atteignait celle combinée de Peugeot-Citroën et de Fiat. Parallèlement, trois incendies de batteries semaient le doute sur la fiabilité des Tesla, entraînant une chute de 30% de l’action.

Beatles ou Rolling Stones?

A en croire ceux qui l’ont côtoyé, Elon Musk n’abandonnera sans doute pas ces projets. Contrairement à Steve Jobs, qui est l’homme d’une seule entreprise, Elon Musk est un éclectique, l’archétype du serial entrepreneur. «Les comparer, c’est un peu comme comparer les Beatles et les Rolling Stones», s’amuse à dire l’expert des nouvelles technologies Laurent Haug.

Outre «un sens similaire du design et du produit qui va marcher» que relève l’entrepreneur genevois Pierre Chappaz, Elon Musk partage un autre trait de caractère avec le fondateur d’Apple. «Il y a une chose qu’il ne comprend pas, c’est le non, explique son ancien bras droit en Europe. Si ses ingénieurs lui répondent qu’un projet n’est pas possible pour telle ou telle raison, il ne les écoute pas. Il a lui-même étudié le sujet et si son raisonnement lui dit que c’est possible, il leur dira simplement de revenir quand ils auront trouvé la solution.» 

Pas par autoritarisme ou par autisme, même si Elon Musk est plutôt maladroit socialement – tout comme Steve Jobs ou comme le personnage campé par Leonardo DiCaprio dans le biopic d’Howard Hughes. C’est surtout parce que, comme ces prédécesseurs, il a une confiance absolue sinon en lui, du moins dans sa rationalité et ses intuitions. Géniales, la plupart du temps. Et marquées par un parcours tout à fait hors norme.

Elon Musk est né en 1971 à Pretoria dans une Afrique du Sud alors en plein apartheid. Dans une interview, il a attribué son caractère d’entrepreneur à son grand-père maternel, un explorateur canadien arrivé en Afrique du Sud. Ses parents ont divorcé quand il avait 9  ans. Son père ingénieur lui a transmis le talent de l’ingénierie et de la science, tandis que sa mère l’a familiarisé avec le showbiz et l’exposition médiatique. Diététicienne et mannequin, Maye Musk posait à 63  ans, nue et faussement enceinte, en couverture de l’édition d’octobre 2012 du New York Magazine.

Elon Musk a beau être un geek qui a vendu son premier logiciel à l’âge de 12  ans, il est aussi un people. Contrairement à Steve Jobs, qui dans la dernière décennie ne se consacrait plus qu’à Apple et à ses enfants, lui adore les fêtes et le luxe. Après un premier mariage avec l’écrivain Justine Wilson qui lui a donné cinq fils (des triplés et des jumeaux), il s’est remarié puis a divorcé avec l’actrice britannique Talulah Riley avant qu’on ne lui prête une liaison avec Cameron Diaz.

Il n’habite pas la Silicon Valley mais le quartier californien de Bel Air, qui est à Hollywood ce que Cologny est à Genève. Il a même inspiré le personnage de Tony Stark (Iron Man) à son ami le réalisateur Jon Favreau. Une image qu’il cultive.

Le tweet de sa vidéo le montrant associant différentes technologies pour manipuler un moteur de fusée virtuel en 3D hante la blogosphère depuis l’été dernier.

Avant d’en arriver là, Elon Musk a connu une enfance chaotique. Après le divorce de ses parents, il change fréquemment d’école et s’enferme dans la lecture de livres de philosophie et de science-fiction. Son ouvrage de chevet, le titre culte de toute une génération: Le guide du voyageur galactique (Douglas Adams, 1978).

Il rêve d’aller en Amérique. Il y parviendra à 17  ans via le Canada, où est née sa mère. Officiellement, c’est pour éviter de servir dans l’armée d’un pays ségrégationniste mais plus probablement pour s’emparer des opportunités et de la liberté qui font alors défaut en Afrique du Sud. Il ne reste pas très longtemps chez ses grands-parents canadiens. Il commence des études en physique et en économie à la Queen’s University de l’Ontario et les poursuit à l’Université de Pennsylvanie. Puis il rejoint Stanford en Californie pour un doctorat en physique.

Le campus de la Silicon Valley entre alors en pleine période d’euphorie autour d’internet. L’étudiant, qui a accumulé les petits boulots, abandonne son doctorat pour se lancer avec son frère Kimbal dans l’aventure des start-up. En 1995, il fonde une première entreprise: Zip2. On est au début de la bulle des dotcoms. Elon Musk s’apprête à décoller.

L’idée de base du jeune entrepreneur est à peu près celle qu’on retrouve dans tant de sites d’e-commerce et d’applications mobiles aujourd’hui: mettre en relation les plateformes de contenu avec la foule des marchands qui souhaitent passer des annonces. Le New York Times sera l’un de ses premiers clients. Ce même principe fait aujourd’hui le succès d’AdSense, la plateforme de publicité en ligne de Google.

Venue trop tôt, Zip2 ne sera jamais un véritable succès. Cédée alors que la bulle internet est à son sommet, l’entreprise fera quand même un carton financier. En 1999, Compaq rachète la firme gérée depuis l’appartement d’Elon Musk et de son frère à Palo Alto pour 307 millions de dollars, afin de la fondre dans son moteur de recherche AltaVista.

La participation d’Elon Musk a été largement diluée par les tours de financement et lui rapporte 22 millions. Pas mal pour un entrepreneur de 28  ans. Mais celui-là considère l’épisode comme une leçon sur la perte de contrôle du capital de sa start-up. Cela va lui servir pour l’étape suivante: PayPal.

La mafia de PayPal

Quelques semaines après la vente de Zip2, Elon Musk incorpore une nouvelle entreprise baptisée X.com. Son idée est de développer un service pour le paiement en ligne qui manque alors au e-commerce. L’éclatement de la bulle internet va précipiter les choses.

En mars 2000, juste au moment où le Nasdaq commence à décrocher, il fusionne X.com avec Confinity, une start-up créée deux ans plus tôt par un Allemand venu étudier la philosophie à Stanford, Peter Thiel, et un programmeur, Max Levchin. Ceux-là ont développé un logiciel qui transforme un assistant électronique de type Palm Pilot en porte-monnaie électronique sécurisé.

En juillet 1999, sur une des tables du mythique café de la Silicon Valley, Buck’s à Woodside, ils lèvent auprès de Nokia Ventures et de la Deutsche Bank la somme de 4,5 millions de dollars. Quelques mois plus tard, un de leur développeur commence à coder ce qui va devenir PayPal, soit un logiciel de paiement sécurisé.

En mars 2000, PayPal atteint le million d’utilisateurs, mais les fondateurs de Confinity n’ont eux presque plus d’argent. Fin de la bulle et du capital-risque qui se déverse à flots dans les firmes. Elon Musk va en profiter pour s’emparer de PayPal et en devenir CEO. A son crédit, il met rapidement fin à l’application pour Palm Pilot afin de se concentrer sur internet.

En mars 2001, PayPal invente l’application qui va largement faire son succès: la captcha, ce petit code de lettres aléatoires que l’utilisateur doit entrer pour renforcer la sécurité. Mais le conseil d’administration se heurte au caractère difficile d’Elon Musk et le contraint à son rôle de CEO.

Un accident sans trop de conséquences, dans la mesure où les 11,7% de PayPal qu’il détient vont faire sa fortune. L’entrepreneur est désormais installé au cœur d’un des réseaux les plus puissants de la Silicon Valley.

En février 2002, PayPal rouvre une fenêtre de tir financier que l’on croyait définitivement fermée depuis l’explosion de la bulle internet, et plus encore depuis celle des tours du World Trade Center: les IPO. Dès le premier jour de l’introduction en bourse, l’action s’apprécie de 54%. Trois mois plus tard, lors d’une conférence organisée par eBay, les propres clients du site portent des T-shirts PayPal pour manifester leur souhait que la plateforme de paiement soit intégrée au site d’enchères.

C’est chose faite, six mois plus tard, au terme d’une transaction à 1,5 milliard de dollars. Quelque 165 millions de dollars s’inscrivent sur le compte d’Elon Musk. Il a 31 ans et déjà un carnet d’adresses exceptionnel.

PayPal est en effet une pépinière de talents. Elle compte parmi ses employés les trois cofondateurs de YouTube, Steve Chen, Jawed Karim et Chad Hurley, ou encore celui de LinkedIn, Reid Hoffman. Cette «mafia de PayPal» ne s’habituera jamais au style de grande entreprise qu’imposera eBay après la fusion. Seuls 12 des 50 premiers employés resteront dans l’entreprise.

Elon Musk veut, lui, se servir du modèle d’affaires et des technologies de la Silicon Valley pour révolutionner des industries. «Sentant en siècles et pensant en continents», selon le mot de Cecil Rhodes, il s’attaque simultanément à trois Everest: l’énergie, l’automobile et le spatial.

En 2002, après la fin de la bulle technologique, cette forme de démesure typique des entrepreneurs de la Silicon Valley a trouvé refuge au sein d’une fondation qui va bientôt faire parler d’elle.

Créée en 1996 par l’entrepreneur canadien Peter Diamandis, la X Prize Foundation sera ensuite financée par le couple d’entrepreneurs d’origine iranienne Amir et Anousheh Ansari (la première femme à payer son ticket pour l’espace en 2006). Elle s’inspire du célèbre prix créé par l’hôtelier Raymond Orteig, qui a couronné la traversée de l’Atlantique par Charles Lindbergh en 1927.

Du décodage génétique bon marché au premier vol suborbital privé, les ambitions des X Prizes sont à la frontière des sciences et de l’exploration. Google offrant par exemple 40  millions de dollars pour retourner sur la lune. Elon Musk rejoindra en 2005 le conseil de la Fondation X Prize où siègent le cinéaste James Cameron, le découvreur du génome humain J. Craig Venter ou l’industriel indien Ratan Tata.

Le premier privé de l’espace

Il rêve alors de la conquête spatiale. En juin 2002, Elon Musk a créé l’entreprise SpaceX. Basée à Hawthorne près de Los Angeles, SpaceX est dans un premier temps financée par 100 millions de dollars issus de la fortune personnelle d’Elon Musk. La mission de la firme, comme on peut le lire sur le site internet, est de révolutionner la technologie spatiale avec des fusées réutilisables et de «donner la possibilité à l’humanité de vivre sur d’autres planètes».

Rien de moins. Cela pourrait prêter à sourire si SpaceX n’avait pas en dix ans effectué des pas de géant dans cette direction. Jalon spectaculaire: le ravitaillement de la Station spatiale internationale (ISS) avec la première fusée privée de l’histoire le 25 mai 2012. Avant d’en arriver là, l’entreprise a connu un certain nombre de déboires. Sa première fusée, la Falcon 1 destinée à mettre sur orbite des satellites légers, va connaître trois échecs avant un premier tir réussi en 2008.

«D’abord narquoises, les grandes entreprises du spatial se sont rendu compte qu’Elon avait recruté les meilleurs spécialistes du domaine. Elles n’ont ensuite plus cessé de lui mettre des bâtons dans les roues», explique Marc Tarpenning, l’un des cofondateurs de Tesla, au cours d’une interview téléphonique. «Ces concurrents ont par exemple interdit le tir des fusées de SpaceX si les leurs sont stockées à proximité. Ils ont aussi fait passer une règle interdisant le transport de satellites du gouvernement à toute entreprise qui n’a pas dix ans d’ancienneté.»

Il est vrai qu’Elon Musk se pose en menace à ces gros contractants. «Il est le premier à avoir compris que la bureaucratie des grandes agences comme la NASA aboutissait à des surcoûts importants ou à des choix économiques coûteux, comme l’idée d’utiliser la navette pour placer des satellites», analyse Jean-Luc Josset à l’Institut d’exploration spatiale de Neuchâtel.

De fait, Elon Musk pense pouvoir diminuer par dix le prix d’un vol vers l’espace. Pour y parvenir, son équipe repense entièrement chacun des composants de la fusée Falcon 1, puis de la Falcon 9, ainsi que de la capsule pressurisée Dragon et des moteurs Merlin, Kestrel et Draco. Dans l’usine de Los Angeles, 2000 personnes réalisent aujourd’hui 80% des composants de ces engins.

Fin 2008, ces choix risqués paient enfin puisque la NASA, qui n’a plus de véhicule spatial depuis l’arrêt de la navette, signe un contrat commercial avec SpaceX. L’accord porte sur le développement de la fusée Falcon 9 et de la capsule Dragon qui doivent ravitailler la Station spatiale internationale avec du fret dans un premier temps.

Le transport de passagers est pour 2015. SpaceX, qui a réussi quelques mois plus tôt son premier tir, devient crédible. L’entreprise va bientôt multiplier les contrats avec les grands fabricants de satellites, comme l’américain Iridium, l’allemand OHB ou le français Astrium.

Mardi 3 décembre, après deux premières tentatives soldées par des reports, SpaceX a fini par envoyer sa fusée Falcon 9 et son satellite luxembourgeois SES-8 en orbite. Avec ses 100 millions de dollars et ses 2,9 tonnes, SES-8 est le premier d’une série de quatre satellites dont la mise en orbite a été confiée à SpaceX par la société éponyme du Grand-Duché. Un contrat crucial pour la compagnie, car il s’agissait là de la première entreprise ayant accordé sa confiance à la firme d’Elon Musk.

Numéro 2 mondial du marché des satellites, SES représente un potentiel fantastique pour SpaceX. Elon Musk avait donc mis tout son poids dans la bataille pour que ses dirigeants fassent une infidélité aux traditionnels lanceurs européens (Ariane) et russe (Proton).

SpaceX se profile comme un EasyJet de l’espace qui offrait cette mission au prix «cassé» de 55 millions de dollars, bien moins que les tarifs des concurrents traditionnels. La compagnie, devenue bénéficiaire, peut même financer de nouveaux projets, comme la fusée réutilisable Grasshopper dont les essais ont débuté l’été dernier. Elon Musk a d’autres grands projets, comme envoyer un robot sur Mars en 2018 puis créer sur la planète rouge une colonie pour 80 000 personnes la décennie suivante…

La passion pour Mars d’Elon Musk va l’amener à rencontrer l’entreprise qui a fait le plus pour sa notoriété: Tesla. Membres comme lui de la Mars Society, Martin Eberhard et Marc Tarpenning viennent le trouver en mars 2004. Ces ingénieurs sont les fondateurs de l’éditeur de livres électroniques Nuvomedia revendus en 2000 pour 187  millions de dollars au groupe Murdoch.

Les deux amis se passionnent pour le transport électrique en raison de la fameuse «addiction to oil» qui conduit alors George Bush à déclencher la seconde guerre d’Irak. La voiture électrique n’est pas une idée nouvelle. Mais les deux hommes ont fait le constat que le design n’a jamais donné sa chance à cette motorisation tant les voitures électriques sont laides. Persuadés qu’une start-up sur le marché automobile va se voir imposer des prix forts pour l’achat de ses composants, ils optent pour une stratégie haut de gamme.

De plus, comme tous deux vivent dans la Silicon Valley, ils ont l’idée d’utiliser la technologie des batteries lithium-ion des ordinateurs portables. En 2003, ils créent Tesla Motors, du nom de l’ingénieur serbe et collaborateur d’Edison Nikola Tesla, inventeur entre autres du courant alternatif.

Toutefois, de même qu’Edison a volé la vedette à Nikola Tesla, Martin Eberhard puis Marc Tarpenning seront finalement éclipsés par Elon Musk. Après avoir décroché un accord avec Lotus en Grande-Bretagne pour utiliser la petite voiture de sport Elise comme base de leurs futurs véhicules, ils veulent le voir pour lui proposer de devenir le «lead investor» de l’entreprise.

A cette époque, Elon Musk est lui-même en quête d’une voiture plus en phase avec son image d’entrepreneur vert que les Porsche et autres McLaren qu’il collectionne. Il a même proposé à l’entreprise AC Propulsion, qui collabore avec Tesla, d’électrifier sa Porsche.

Un premier rendez-vous avec les fondateurs de Tesla a lieu. «Le week-end qui a suivi, Elon n’a pas arrêté de me bombarder de questions. Une par heure», se souvient Marc Tarpenning. Apparemment, ses réponses sont convaincantes. Elon Musk investit 5  millions de dollars dans Tesla. Une participation qui va monter jusqu’à 70 millions, soit près du tiers des fonds levés par l’entreprise. Ce qui lui permettra de prendre la présidence de la compagnie, puis son contrôle.

Partageant son temps entre Beverly Hills où il habite et la Silicon Valley où il loge chez ses amis milliardaires, Elon Musk apporte la notoriété à Tesla. Avant même l’invention du crowdfunding et surtout qu’une voiture roule, il obtient des précommandes pour le futur roadster. Ses clients? Des stars comme George Clooney, Matt Damon, Leonardo DiCaprio ou les musiciens des Red Hot Chili Peppers. Même engouement chez les entrepreneurs: Larry Ellison, d’Oracle, Michael Dell, ainsi que Larry Page et Sergey Brin, de Google, s’inscrivent aussi.

Le rôle d’Elon Musk chez Tesla ne se cantonne cependant pas à celui d’investisseur et de vendeur. L’automobile le passionne. Il affirme avoir voulu créer un véhicule électrique depuis ses études. En tant que responsable du design, il va avoir une influence importante sur les composants du roadster, en particulier ceux en fibre de carbone.

Ce matériau deviendra déterminant pour le Model S, la berline sportive électrique commercialisée depuis 2012. «Une réussite extraordinaire du point de vue de l’expérience utilisateur», selon le jugement du designer suisse Yves Béhar. Installé dans la Silicon Valley, il conduit lui-même un Model S. C’est aussi Elon Musk qui ajoutera l’objectif de créer une gamme complète de véhicules électriques, y compris pour le marché de masse une fois les économies d’échelle réalisées dans le haut de gamme.

La foudre s’abat sur Palo Alto

Durant les premières années de Tesla, Elon Musk reste très occupé par SpaceX à Los Angeles. En 2006, il investit chez le fabricant de panneaux solaires SolarCity, créé par ses cousins Lyndon et Peter Rive, et prend la présidence du conseil d’administration. A l’exception du conseil mensuel, on le voit d’abord peu au siège de Tesla à Palo Alto.

C’est la crise de 2008 qui va l’amener à s’investir pleinement dans l’entreprise. Au point de quasiment y laisser sa chemise. La compagnie grille trop vite ses réserves financières et doit diminuer de 10% ses effectifs. Elon Musk, qui a poussé les embauches d’ingénieurs, n’est pas étranger à la situation. En outre, Tesla bute sur un problème de transmission qui retarde le lancement de la production. Elle n’a bientôt plus que six mois de réserves financières. 

A l’occasion d’un conseil houleux, le cofondateur Martin Eberhard et Elon Musk, deux fortes personnalités, ont un clash qui tourne à l’avantage du principal actionnaire. Martin Eberhard quitte l’entreprise. Deux CEO, Michael Marks et Ze’ev Drori se succèdent ensuite, sans redresser la situation.

Elon Musk connaît au même moment des difficultés avec SpaceX et s’est engagé sur la voie du divorce avec sa première épouse. Déjà bourreau de travail par nature – la légende dit qu’il ne dort que cinq heures par nuit – il augmente encore la charge en prenant lui-même la direction de Tesla à partir d’octobre 2008. Marc Tarpenning commente: «Cet entrepreneur va se montrer incroyablement audacieux et faire ce que font les joueurs accros des casinos. Il croit à une dernière chance et met tout ce qui lui reste de fortune personnelle dans Tesla.»

Heureusement pour lui, les énergies propres reviennent en grâce en cette fin 2008 avec l’élection de Barack Obama, qui lance son «Green New Deal». Il peut compter aussi sur le soutien financier de ses amis entrepreneurs, dont les patrons de Google. Après avoir dû céder 10% de Tesla à Daimler-Benz début 2009, Elon Musk va obtenir en juin de la même année un prêt de 465  millions de dollars dans le cadre d’un programme du département de l’énergie. Intégralement remboursé en mai dernier, ce prêt finance le développement du Model S, la première vraie Tesla, et le rachat d’une ancienne usine de General Motors opérée en joint-venture avec Toyota. 

Alors que les ventes du roadster décollent enfin pour avoisiner le millier d’unités fin 2009, Elon Musk profite de ce moment de grâce pour lancer l’IPO. Le 29 juin 2010, Tesla devient le premier constructeur américain depuis Ford (en 1956) à entrer en bourse. Quelque 226 millions de dollars arrivent dans ses caisses avant que l’action ne s’envole.

Elon Musk aime les annonces spectaculaires, comme la mise à disposition d’un réseau de stations de recharge gratuite et alimentée par l’énergie solaire d’abord entre Los Angeles et San Francisco, puis jusqu’à Vancouver. Il devient, comme Steve Jobs, un as de la communication et du self-marketing.

Quand il annonce le remboursement du prêt au gouvernement, il insiste sur le fait que Tesla est le seul constructeur à avoir réussi cela – sous-entendu, le seul à ne rien devoir au contribuable. Un argument qui porte aux Etats-Unis.

La croyance en ses propres rêves

Ces derniers temps, l’hyperexposition médiatique du patron de Tesla et de SpaceX s’est cependant retournée contre lui. L’acteur George Clooney critique ouvertement son roadster. Les dernières coupures de presse relayées par le site internet datent déjà de mai dernier, faute d’échos positifs plus récents.

Les trois incendies déclenchés par des accidents ont provoqué une avalanche de critiques. Elon Musk se défend dans un courrier où il relève que ces accidents n’ont fait aucune victime alors qu’il y a 250  000 incendies de voitures à essence par an aux Etats-Unis, causant 400 décès.

Le succès de la Tesla S (21 000 vendues cette année), en dépit de son prix élevé, a permis à Elon Musk de démontrer qu’il a le sens des produits iconiques. «Chaque Tesla S qui se vend, c’est une Mercedes ou une BMW qui ne se vend plus», relève Yves Béhar. Le rédacteur en chef de la Technology Review, Jason Pontin, est plus nuancé: «Elon Musk a réussi à faire de Tesla une marque haut de gamme. Mais le vrai test, ce sera le succès du modèle destiné au grand public.» 

Jusqu’ici, Elon Musk a montré une ténacité et une intelligence qui suggèrent que ce n’est pas impossible. Force est de constater que, comme Steve Jobs, il a cette croyance absolue dans ses propres rêves. Une croyance qui, elle-même, alimente l’imaginaire des autres.

«Comme Steve Jobs, Elon Musk est un perfectionniste absolu»

Rédacteur en chef de «MIT Technology Review», Jason Pontin analyse les similarités et les différences entre les deux entrepreneurs.

Dans quelle mesure Elon Musk peut-il remplacer Steve Jobs au panthéon des grands entrepreneurs américains?

Steve Jobs est irremplaçable. Pour l’essentiel, le fondateur d’Apple est l’homme d’une seule entreprise dont il a fait l’une des plus grosses capitalisations boursières au monde. Sa mission a été de transmettre au grand public le pouvoir des technologies de l’information qui était réservé aux grandes organisations.

Elon Musk est différent dans la mesure où lui s’emploie à transformer des industries toutes entières, celles des paiements électroniques avec PayPal, de l’automobile avec Tesla, de la conquête spatiale avec SpaceX. L’adoption de SpaceX par la clientèle des opérateurs de satellites est une réussite extraordinaire. Pour ce qui est de Mars, la question reste ouverte.

Deviendra-t-il pour cela aussi iconique que Steve Jobs l’a été?

C’est très possible. Mais la différence, c’est que lui tente d’améliorer des systèmes alors que Steve Jobs était dans l’invention de choses radicalement nouvelles. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de points communs entre les deux personnalités.

Des points communs? Lesquels?

Steve était un artiste doté à la fois d’un très bon goût et d’un sens inné de ce qui allait marcher dans les trois à cinq ans à venir. Il était un passionné de technologie sans être lui-même un ingénieur spécialisé. Elon Musk est un peu comme cela. Il a une idée claire de ce qui est possible sans être pour autant lui-même un inventeur de fusées ou de voitures électriques.

Steve Jobs et Elon Musk partagent aussi un sens aigu de l’innovation en termes de modèles d’affaires. Et ce sont tous les deux des perfectionnistes absolus qui font attention aux moindres détails.

 Ce sont aussi tous les deux des as du self-marketing?

Effectivement, mais je ne crois pas qu’Elon Musk s’illusionne sur lui-même de la même manière que le faisait Steve Jobs. Quand Jonathan Ive, le chef designer d’Apple, créait un produit, il ne se passait pas longtemps avant que Steve croie sincèrement que c’est lui qui l’avait inventé.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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