Bilan

Elles anticipent la crise de la protéine

Lancer des solutions de remplacement à la viande constitue un défi. Pourtant, de plus en plus de startups ont choisi de se spécialiser dans ce nouveau marché qui devrait exploser d’ici à dix ans.

Majbritt Byskov-Bridges et Mine Uran, cofondatrices d’Alver (microalgue).

Crédits: Sophie Clark

Quelques startups suisses ont fait le pari de lancer des alternatives à la viande, anticipant déjà la crise de la protéine à venir. Comment nourrir en 2050 les quelque 10 milliards d’individus qui peupleront la planète? Le défi est gigantesque car il faudra, selon les experts, produire 60% de nourriture en plus par rapport aux niveaux actuels alors que les terres arables diminueront.

Pourtant, créer de nouvelles protéines constitue un défi. «C’est un véritable challenge d’amener une nouvelle protéine animale sur le marché», constate Timothée Olivier, responsable pour la Suisse romande de la startup zurichoise Essento Food. Fondée en 2013, cette entreprise de six personnes a pourtant convaincu Coop, Manor ainsi qu’une septantaine de restaurateurs de distribuer ses produits, à savoir des fourmis ou grillons sous forme de snacks mais aussi des burgers ou des falafels à base de criquets et de vers de farine. Essento Food achète ses insectes chez des producteurs en Argovie, ainsi qu’à des fermes en Belgique, en Autriche et aux Pays-Bas. «En Europe, il y a une réticence culturelle des consommateurs à manger des insectes. Mais, avec les problèmes environnementaux actuels, cela va changer», prévoit Timothée Olivier.

«Produire une unité de viande carnée génère 40 fois plus de CO2 qu’une unité de protéine végétale, rappelle Christian Nils Schwab, directeur exécutif de l’Integrative Food and Nutrition Center (l’IFNC). Les protéines animales deviennent de plus en plus controversées puisqu’elles représentent l’une des plus importantes sources d’émission de gaz à effet de serre et qu’elles sont énergivores.» Le programme IFNC identifie et met en relation avec l’industrie les savoirs et technologies des 350 laboratoires de l’EPFL susceptibles d’avoir un impact positif sur l’environnement.

Malgré le défi que constitue le lancement de nouvelles protéines animales, d’autres startups suisses n’ont pas hésité à se spécialiser dans le créneau des insectes, à l’exemple d’Entomos à Lucerne, InsectaFood à Nyon, Insekterei à Zurich ou VerSo Good à Genève.

La barrière de la production en quantité suffisante

D’autres jeunes entreprises explorent des sources alternatives de protéines comme les fromages véganes, le lupin, le soja, les petits pois ou les algues. Les prévisions sont explosives. Selon la banque Barclays, ce marché des substituts végétaux atteindra plus de 140 milliards de dollars dans dix ans, soit 10% du marché mondial des protéines animales.

«Un des défis pour les startups suisses travaillant sur les viandes alternatives est de produire des quantités suffisantes pour atteindre des prix attractifs pouvant rivaliser avec les produits des grands groupes de l’agroalimentaire sur les étagères de nos supermarchés. Il faut trouver pour cela les bons partenaires commerciaux et financiers», estime Emilie Dellecker, porte-parole de Foodhack, réseau suisse d’entrepreneurs en lien avec l’alimentation.

Les faux produits carnés «made in Switzerland» parviendront-ils à s’imposer face aux vedettes de la viande sans viande? «Je ne crois pas que les produits suisses peinent à rivaliser avec les Impossible Burgers et les Beyond Meats. Si nos produits sont accessibles sur les étagères de nos supermarchés, j’ai confiance que les consommateurs suisses les favoriseraient. Le problème, c’est d’arriver à accéder à cette étagère», souligne Emilie Dellecker.

Pour valoriser de nouvelles solutions et rassembler les différents acteurs de l’alimentation, aussi bien les producteurs, les startups, les milieux académiques que la grande distribution, de nouvelles initiatives ont été mises en place, à l’exemple de l’Agropôle à Molondin (VD). «Notre rôle consiste à faciliter les échanges et trouver de nouveaux modèles durables afin de pérenniser le secteur agroalimentaire», note Julie Schuepbach, responsable marketing et communication de l’Agropôle.

Emettre moins de CO2

Si Spiralps a mis un terme à sa boisson riche en spiruline, la startup vaudoise Alver a fait son entrée chez Coop et Manor. «C’est compliqué et cela prend du temps, et la grande distribution ne sait pas très bien dans quels rayons nous placer. Les produits protéinés, véganes, bios, sans lactose ou sans gluten sont parfois tous mélangés», constate Majbritt Byskov-Bridges, cofondatrice d’Alver. Cette jeune entreprise commercialise une microalgue qui pousse dans l’obscurité. «La chlorelle dorée a l’avantage de contenir 63% de protéines, mais également des vitamines et des minéraux. Pour la produire, elle demande 44 fois moins d’eau, 41 fois moins de terres arables et émet 36% de CO2 en moins que l’équivalent animal», précise Mine Uran, cofondatrice d’Alver. La startup qui effectue actuellement une troisième levée de fonds de 4 millions cherche désormais à vendre son produit à l’international.

Si certaines startups sont parvenues à faire leur place dans ce marché des protéines alternatives, l’émulation pourrait être plus marquée.

La Suisse a un potentiel d’innovation considérable, mais les projets rencontrent souvent une certaine méfiance. Les secteurs privé et public sont très cloisonnés alors qu’il faudrait davantage d’inter-actions. «Pour y parvenir, les différents acteurs doivent unir leurs forces, aussi bien les sociétés privées dans l’agroalimentaire que les universités et les start-ups», estime pour sa part Christian Nils Schwab, invité lors d’une conférence organisée par SATV sur les protéines du futur, le 10 octobre à l’Alimentarium de Vevey. Ce dernier rappelle qu’il faudra non seulement proposer des protéines non animales mais aussi trouver des solutions pour réduire le gaspillage. «De manière aberrante, 32% de la production de nourriture n’est jamais consommée alors que 3,5 milliards de personnes sont en situation de sous-nutrition. Inversement, deux milliards d’individus sont en situation de surnutrition», déplore-t-il.

Bloch Ghislaine NB
Ghislaine Bloch

Journaliste

Lui écrire

Ghislaine Bloch a découvert le monde de la vidéo et du reportage dès son adolescence. Après l'obtention d'un master à la Faculté des Hautes Etudes Commerciales de l'Université de Lausanne, elle démarre sa carrière à L'Agefi où elle effectue son stage de journaliste. Puis elle rejoint le quotidien Le Temps en 2004 où elle se spécialise dans les sujets liés aux start-up, à l'innovation, aux PME et à la technologie. Des thématiques qu'elle continue de traiter chez Bilan depuis 2019.

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