Bilan

Ecole-club Migros: crise à Genève

Plus excentré et onéreux, le nouveau site de Pont Rouge a entraîné une chute des inscriptions à l’Ecole-club Migros de Genève, tandis qu’une restructuration aurait abouti au départ de 7 cadres sur 10. D’anciens employés témoignent.

Le déplacement des deux Ecoles-club genevoises de Migros à Pont Rouge s'effectue sur fond de restructuration de l'encadrement.

C’est en toute discrétion que l'Ecole-club Migros de Genève mène depuis plusieurs mois un remaniement de son encadrement, parallèlement au déplacement des deux sites historiques de Balexert et de la rue du Prince vers la gare de Lancy-Pont Rouge. Début 2018, deux chefs de centre quittaient l’entreprise, suivis par l’ancien directeur -poussé vers la sortie en septembre de la même année- ainsi que quatre autres cadres sur 18 mois. Soit un total de 7 sur les 10 cadres de l'entité avant le déménagement (cadres dont certains ont été remplacés par la suite, notamment via des promotions internes), pour environs 35 collaborateurs.

Locaux surdimensionnés

Depuis la rentrée 2018, les cours sont dispensés dans les nouveaux locaux de Pont Rouge, dont le loyer s’élèverait à 2,7 millions contre 1,8 million de loyers cumulés pour les deux précédents sites. Plus excentrée, la nouvelle localisation aurait entrainé, selon un ancien cadre, une baisse immédiate de près de 30% des inscriptions avec la possibilité de ne pas ouvrir un cours si l’effectif est insuffisant. La direction actuelle défend le choix de l’école-club sur le moyen terme: «Si durant la première année, cette adresse a pu paraître excentrée à certains, elle gagnera en notoriété et en fréquentation dès la mise en service complète du Léman Express et au fur et à mesure de la réalisation des projets du PAV.»

En l’attente du prometteur futur pôle d’attractivité, l'Ecole-club Migros fait face à un surdimensionnement. Depuis l’emménagement il y a un peu plus d’un an, elle chercherait en vain à sous-louer deux étages sur les huit à disposition, d’une surface d’environs 500 mètres carrés chacun. Face aux interrogations, Migros relève «qu’en 2018, nous devions quitter la rue du Prince, où se trouvaient les locaux historiques de l’Ecole-club, au centre de Genève, car le propriétaire avait décidé d’une autre affectation pour cet immeuble.» Pourtant, selon Charles*, ancien cadre, le départ est un choix de l’Ecole-club: «L’immeuble de la rue du Prince est très ancien, il aurait fallu prévoir de gros travaux, avec une potentielle augmentation du loyer. Le bail a été prorogé de cinq ans en 2012 puis d'un an. Pendant ce temps la direction visitait de nouveaux sites potentiels, avant le choix de tout regrouper à Pont Rouge.» Du côté de Migros, on affirme que le départ était inéluctable, «en tant que locataires, nous devions réellement libérer les locaux de la rue du Prince, car le propriétaire avait décidé d’une autre affectation pour cet immeuble».

«Licenciée au retour de congé maternité»

Concernant le licenciement de sept cadres, plutôt que de parler de restructuration, Migros Genève préfère évoquer une «nouvelle organisation» mise en place par la nouvelle direction: «Dans cette nouvelle organisation, certains cadres ont conservé leurs fonctions, d’autres se sont vu proposer de nouvelles responsabilités et les ont acceptées. Pour d’autres, malheureusement, il n’a pas été possible de leur proposer des postes correspondant à leur profil ou à leurs intérêts, mais ils ont bénéficié d’un accompagnement personnalisé.»

Selon les informations collectées par Bilan, un package généreux de plusieurs mois de salaire, ainsi qu’un programme d’outplacement ont été proposés aux employés partants, le tout assorti d’une clause de confidentialité. Une offre de départ qui n’efface pas les questionnements de Remi*, ancien cadre, quant à des pratiques peu habituelles chez Migros: «Dans cette vague de départs, une responsable marketing a été licenciée à son retour de congé maternité. Ce qui se passe actuellement aurait été impensable auparavant dans l’éthique de la culture Migros. L’ancien directeur incarnait clairement les valeurs historiques de bienveillance de l’entreprise. Il n’était certainement pas assez "agressif" pour la nouvelle stratégie et ça lui a coûté son poste, à plus de 60 ans.»

Une version contestée par Isabelle Vidon, responsable du Service relations publiques de Migros Genève: «la personne qui est revenue à l’Ecole-club après son congé maternité s’est vu proposer un nouveau poste de cadre, avec les mêmes conditions salariales dont elle bénéficiait déjà avant son congé maternité en tant que cadre. C’est elle qui n’a pas souhaité occuper ce nouveau poste.»

Le cas genevois fait suite aux difficultés rencontrées par l’Ecole-club de Lausanne, qui avait dû redimensionner ses locaux de deux immeubles contigus à un seul, et sabrer dans les effectifs. La dégradation des résultats de la coopérative Migros Genève permet selon Remy d’expliquer en partie le changement d’attitude vis-à-vis de l’Ecole-club: «L’idée de base de Migros était louable: consacrer 0,5% du chiffre d'affaires afin notamment de faciliter l'accès à la formation et à la culture. Aujourd'hui le cœur d’activité va moins bien et on voit la volonté de Migros de se débarrasser de ce qui est déficitaire, comme Globus. Le passage en dessous du milliard de chiffre d’affaires sur Genève, qui s’est confirmé, a constitué un choc psychologique.»

Audit et changement de culture

Ce changement de culture d’entreprise invoqué pourrait également trouver son origine dans un audit mené en 2017 par le cabinet McKinsey. Charles, ancien cadre, se souvient: «Le message était que l’on ne cherchait pas à restructurer, mais plutôt des points d’économies, sans nécessairement de licenciements. Mais on a pu vérifier que McKinsey analyse la situation froidement, le facteur humain est une variable d’ajustement. Cet audit n’est pas du tout étranger à ce qu’il se passe actuellement. Il y a eu l’identification de foyers de pertes, et à notre surprise, l’Ecole-club en faisait partie. Or, L’Ecole-club n’a pas pour vocation d’être un centre de profits. Elle a été conçue pour mettre la formation à la portée de tous. Des cours ont pu être offerts, d’autres proposés avec 50% de remise pour répondre à des besoins humains.» Aujourd’hui encore, 3 à 3,5 millions de francs de subventionnement seraient versées annuellement à l’Ecole-club par Migros Genève dans le cadre du pourcent culturel.

*Prénom d’emprunt.

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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