Bilan

Drôle de rentrée pour les écoles privées

Des étudiants placés d’office en quarantaine à leur arrivée. Des établissements qui peinent à remplir leurs classes, quand d’autres ouvrent des listes d’attente. La situation est contrastée en Suisse romande.

  • Les écoles hôtelières, tel le César Ritz Colleges Switzerland, sont très touchées: cours pratiques et stages ne peuvent être organisés à distance.

    Crédits: Dr
  • Le Régent International School, à Crans-Montana. Les retombées économiques des écoles privées sont importantes pour la Suisse.

    Crédits: Roberto Ackermann

«Tous nos étudiants sont passés par une quarantaine lorsqu’ils ont rejoint l’internat. Les jeunes qui ont le mieux vécu cet isolement sont ceux qui ont pu le mettre à profit pour réaliser un projet qui ne cadrait pas jusqu’ici avec leur emploi du temps. Un garçon américain de 16 ans s’est dit ravi de pouvoir enfin se mettre à composer de la musique. Un autre jeune a voulu apprendre l’ukulélé. Nos adolescents ont dans l’ensemble plutôt bien vécu l’isolement. Nombre d’entre eux viennent de pays où le coronavirus entraîne des restrictions très dures, comme la Chine. Les écoliers passent la quarantaine dans une excitation joyeuse, car une fois le confinement terminé, ils accéderont depuis l’internat à une liberté quasi totale!» Se partageant la direction de la Leysin American School, Christoph et Marc-Frédéric Ott ont bravé une rentrée mouvementée, dans ce contexte de pandémie de Covid-19. Accueillant quelque 280 jeunes de 12 à 18 ans d’une soixantaine de nationalités, l’établissement a dû organiser une rentrée échelonnée de manière à ce que chaque élève puisse être isolé dix jours pour ceux venant des pays figurant sur la liste rouge et entre trois à cinq jours pour les autres, par mesure de sécurité. La Leysin American School tourne actuellement au maximum de ses capacités et a ouvert une liste d’attente. Les frères Ott attestent: «Les jeunes ont montré des capacités d’adaptation remarquables. Et le corps enseignant fait preuve d’un énorme engagement. Les professeurs déclinent les cours à la fois en présentiel, vidéo et contenu en ligne. Parallèlement, ils accompagnent quotidiennement les jeunes en isolation.»

Pour des écoles privées mises au défi par le Covid, cette rentrée ne ressemble à aucune autre. «Je suis positivement surpris par la situation actuelle. Bien sûr, les camps d’été prévus par les écoles privées ont été annulés, causant autant de manque à gagner. Mais au vu de l’étendue de la crise, nos établissements s’en tirent globalement plutôt bien», déclare Christophe Clivaz. Le directeur de l’association Swiss Learning à Genève tient à rendre hommage au gouvernement: «Autant au niveau de la communication que de l’épidémiologie, l’Administration helvétique a très bien géré la pandémie. Le Secrétariat d’Etat aux migrations, le SEM, s’est montré d’une efficacité remarquable dans l’attribution des visas au-delà de 90 jours dont ont besoin les étudiants internationaux de nos écoles privées.» En collaboration avec Swiss Learning, les autorités cantonales ont mis sur pied en un temps record des protocoles médicaux. Ceux-ci ont été appliqués à la lettre par les institutions helvétiques lors de l’accueil des élèves à la rentrée scolaire. «La Suisse inspire confiance dans le monde entier. La clientèle en provenance des régions où la situation sanitaire reste catastrophique, comme les Etats-Unis et l’Amérique latine, est en nette progression», détaille Christophe Clivaz.

(Crédits: Dr)

Un maximum de cours en ligne

L’état des lieux au sein de l’enseignement privé n’en est pas moins très contrasté. La période est particulièrement éprouvante pour les écoles hôtelières qui accueillent un grand nombre d’étudiants internationaux de plus de 18 ans. Dans certains cas, ce sont les deux tiers des effectifs d’une rentrée ordinaire qui manquent. «Avec les restrictions de mouvement et les incertitudes qui planent, les familles hésitent à envoyer une fille ou un fils étudier loin du foyer. Les proches ont peur de ne pas pouvoir venir rendre visite à leur enfant en Suisse. Ils redoutent également une fermeture des frontières qui empêcherait le jeune de rentrer chez lui», rapporte Alexandre Moulin, président de l’UVEP (Union valaisanne des écoles privées).

En Suisse, le secteur de l’enseignement privé représente d’importants revenus pour l’économie locale. A titre d’exemple, le Valais compte à lui seul quelque 5000 étudiants répartis dans huit écoles privées qui génèrent des dépenses annuelles de 31 millions de francs. Quelque 122 millions ont été investis en dix ans dans ce domaine. Les visites de l’entourage des étudiants portent sur 15 000 nuitées, rapportant quelque 4,3 millions de francs par an. Le canton de Vaud compte de son côté 16 000 étudiants de plus de 50 nationalités différentes. Une cinquantaine d’écoles privées y fournissent près de 2600 emplois.

En réponse à la crise, les écoles ont revu les programmes de façon à proposer un maximum de cours en ligne. Avec l’espoir que la situation actuelle ne s’éternise pas, car un enseignement de qualité sur la durée exige des interactions en présentiel, mettent en avant les responsables. Dans le segment des écoles hôtelières, on attend la suite dans l’anxiété car la pratique, qu’il s’agisse des cours de cuisine ou des stages, ne peut être effectuée par écrans interposés.

Secrétaire général de l’AVEP (Association vaudoise des écoles privées), Baptiste Müller indique, en plus du Covid-19, une autre cause du repli des inscriptions: la contraction de la conjoncture mondiale. «Les établissements vaudois enregistrent, en moyenne, une baisse de 3 à 4% des effectifs qui s’explique en grande partie par des revenus des ménages plus justes et des prévisions économiques pessimistes. Les écoles de prestige peuvent compter sur des listes d’attente qui pallient les défections. Mais c’est plus difficile pour les établissements du moyen de gamme.» Difficulté additionnelle pour l’enseignement privé, les jeunes de la volée 2019-2020 ont pu entrer plus aisément au gymnase. Or, en temps normal, certaines écoles accueillent un nombre significatif de nouveaux inscrits pour des appuis ou un raccordement.

Vatel, à Martigny. Dans certaines écoles hôtelières, il manque jusqu’à deux tiers des effectifs d’une rentrée ordinaire. (Crédits: Dr)

Les jeunes jouent le jeu

Du côté de Genève, les échos sont beaucoup plus positifs. «Nos écoles privées enregistrent un taux de réinscriptions plus élevé que d’ordinaire, de même qu’une hausse des nouvelles inscriptions», se félicite Sean Power, président de l’AGEP (Association genevoise des écoles privées). Le directeur de l’Institut Florimont explique cette bonne nouvelle par la qualité des prestations déployées durant le confinement, notamment grâce à l’enseignement en ligne. «Le gel des mutations des fonctionnaires internationaux et des employés de multinationales en raison du Covid constitue un autre élément d’explication.»

Il faut cependant préciser que nombre d’établissements du bout du lac se refusent à tout commentaire. Un silence qui laisse supposer que les résultats ne sont pas aussi réjouissants chez toutes les institutions.

Comme Christophe Clivaz, Baptiste Müller pointe les avantages compétitifs de la Suisse sur le plan international. «Dans le domaine des internats, nos concurrents traditionnels sont notamment les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Or, ces deux pays peinent à relever les défis sanitaires, tandis que notre pays se distingue sur ce plan.» Alexandre Moulin renchérit: «Les établissements privés se sont montrés très réactifs à la situation. Pouvant s’organiser sans attendre un feu vert de l’administration comme il est de rigueur dans l’enseignement public, ils ont rapidement pu mettre sur pied les dispositifs nécessaires.» Les écoles dont le chiffre d’affaires s’effondre devront compter sur leurs réserves pour continuer d’assumer les charges. «Heureusement, le recours au chômage partiel (RHT) reste possible et soulage beaucoup les établissements qui y ont recours.» Ne cédant rien de son optimisme naturel, Alexandre Moulin, directeur de l’Ecole Ardévaz – SLS College à Sion, tient à saluer l’état d’esprit des élèves et des étudiants. «Les jeunes se montrent très citoyens. Ils acceptent les règles sans broncher et portent les masques en classe de bonne grâce.»

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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