Bilan

Doutes sérieux sur la première «cryptobanque»

Plus d’un an après la collecte de 50 millions de francs, la lausannoise SwissBorg inquiète. Chute du prix du jeton, accusations d’opacité.... Une plainte au pénal est envisagée.

Le logo de SwissBorg: la société tarde à délivrer les produits attendus.

Crédits: Dr

Depuis son lancement, le jeton a perdu près de 95% de sa valeur, laissant sur le carreau la plupart de ceux qui avaient cru dur comme fer à l’histoire. A son lancement, Swiss-Borg avait pourtant tout d’un cryptoconte de fées porté par les indéniables talents de narration de son créateur, Cyrus Fazel. Celui de la première banque sur la blockchain, entièrement tokenisée, qui devait consacrer l’avènement d’«une nouvelle ère de la banque privée suisse». Dans un trailer vidéo de présentation, Cyrus Fazel affirmait alors: «Ensemble, nous créons une cyberbanque suisse, détenue par vous».

Appuyée par une campagne marketing sans équivalent, la jeune pousse allait lever plus de 50 millions de francs en cryptomonnaies et en monnaies fiduciaires à l’automne 2017, entre la phase dite de «pré-ICO», adressée aux plus gros investisseurs et institutionnels et l’ICO proprement dite, ouverte au grand public en décembre. La presse locale et internationale, dont Bilan, s’était alors fait l’écho de l’opération, inédite en Suisse romande vu les montants drainés. Contre l’argent ainsi placé, SwissBorg délivrerait l’équivalent en tokens CHSB (10 centimes l’unité). Un premier produit annoncé dans le white paper était alors confirmé: la création d’un hedge fund tokenisé «Cryptalion» pour la gestion des actifs «orienté rendements» (voir ci-contre)avec à la clé un second jeton, le CSB, qui ferait l’objet d’une autre ICO. Une affaire juteuse en perspective.

Marketing évoquant une «banque privée» dans cet extrait de vidéo ci-contre (Crédits: Dr)
Ainsi que le lancement d’un fonds qui ne verra pas le jour (Crédits: Dr)

Errements et jeu dangereux avec le régulateur

De fonds d’investissement, on n’en a plus entendu parler depuis. Ni de «banque» d’ailleurs, qui n’est plus évoquée à ce jour qu’au futur ou au conditionnel. Une source qui travaillait à SwissBorg au moment des faits affirme que «la Finma s’est penchée sur le cas» d’emploi abusif des termes de fonds et de banque, et parle même «d’enquête ouverte» par le régulateur, allégation encore non confirmée à ce stade. Toutes les mentions relatives à une banque ont depuis lors été soigneusement effacées du site internet et du discours. En lieu et place, un disclaimer a alors vu le jour mentionnant «qu’en l’état actuel des choses, SwissBorg n’est pas un conseiller en investissement, une banque ou un broker».  

Certaines traces demeurent toutefois. Dans un document de présentation envoyé à des investisseurs potentiels en 2017, SwissBorg mentionne parmi ses partenaires OARG, organisme d’autorégulation de la place genevoise. Une affiliation obligatoire pour une société qui pose, dans ses statuts du 19 octobre 2017 au Registre du commerce vaudois, la gestion d’actifs comme but premier.

Nous avons contacté OARG à Genève sur ce «partenariat», mentionné dans cette présentation. Notre interlocutrice nous répond «n’avoir jamais entendu parler de ce membre. Nous ne donnons pas en principe le droit d’utiliser notre logo à des entreprises qui ne sont pas membres.» Nous expliquons notre démarche et demandons une vérification: «Vous allez nous citer? Il faut passer par le service de presse.» Malgré cinq relances, nous n’avons obtenu en retour qu’un silence manifestement embarrassé. Quoi qu’il en soit, OARG a rapidement cessé d’apparaître dans la liste des partenaires de SwissBorg. Et par là même, la communication sur ce fameux fonds Cryptalion. En plein milieu de l’ICO, SwissBorg va même jusqu’à modifier complètement ses statuts initiaux en date du 29 novembre 2017, avec à la clé une proposition plus nébuleuse et sensiblement différente.

Extraits du Registre du commerce vaudois. (Crédits: Dr)
Extraits du Registre du commerce vaudois. (Crédits: Dr)

Investisseurs mécontents

Un an et deux mois plus tard, SwissBorg tarde à délivrer les produits attendus. Un ancien employé nous parle sous couvert d’anonymat d’une «machine à brûler du cash», avec ses 35 employés, notamment dans les bureaux du Japon et de Londres, mais surtout à Lausanne où travaillent plus de 20 personnes, chiffres confirmés par SwissBorg. L’ICO ayant collecté plus de 50 millions, en cash mais aussi en cryptomonnaies, une partie de la communauté s’interroge sur ce qu’il reste après un an de chute continue des cryptos. «20 millions, répond à Bilan Cyrus Fazel, fondateur. Certes, le résultat n’est pas bon, mais il surperforme le marché des cryptos très difficile en 2018, grâce à une gestion fine des actifs.» Un chiffre que nous n’avons pas pu vérifier à ce jour. 

S’il se révélait exact, la performance serait nettement supérieure à celle enregistrée par les détenteurs du token CHSB lui-même, qui, un mois après son introduction, avait déjà perdu deux tiers de sa valeur et affiche aujourd’hui 93% de pertes depuis le début de la cotation le 3 février 2018. Cet effondrement n’est pas du goût de certains investisseurs qui accusent SwissBorg, pourtant si prodigue en dépenses marketing, de n’avoir pas suffisamment fait pour «soutenir» le cours du jeton.

Durant une conférence organisée par SwissBorg et retransmise en live Facebook, un commentaire a attiré l’attention de la communauté. Celui d’un certain Roust Semy, qui mentionne: «Nous attendons le résultat de cet événement de relations publiques (…) pour lancer une investigation contre les membres du board. A suivre…»

Nous contactons Roust Semy. L’homme d’affaires d’origine russe, basé à Genève et vice-président de l’Association européenne juive des petites entreprises, se présente comme une des chevilles ouvrières de la Cryptovalley de Zoug. Au travers de son réseau, il aurait, selon ses dires, soutenu financièrement des projets phares de la blockchain comme Status, Bancor ou encore Aragon. Pour SwissBorg, il affirme être à l’origine de «près de moitié de la hard cap de l’ICO», soit entre 20 et 25 millions. «J’ai énormément cru en ce projet, celui d’une banque alternative ouverte et transparente. J’ai investi personnellement et embarqué tout mon réseau, jusqu’à certains de mes voisins à Cologny (GE). Aujourd’hui, ils reviennent vers moi en me demandant des comptes.» 

Extrait du contrat d’achat du token, publié avant l’ICO: les acquéreurs sont qualifiés d’«investors» (investisseurs) et il mentionne SwissBorg comme une société coopérative. (Crédits: Dr)
Extrait du contrat d’achat du token, publié avant l’ICO: les acquéreurs sont qualifiés d’«investors» (investisseurs) et il mentionne SwissBorg comme une société coopérative. (Crédits: Dr)

Promesses non tenues 

Roust Semy dénonce les promesses non tenues de SwissBorg : «La société a été présentée aux investisseurs comme une société coopérative, et du coup tout le monde pensait que le jeton serait une security, à valeur d’action. D’où la surprise quand nous avons appris, bien plus tard, que les statuts avaient été posés en société anonyme.»  

Pour Cyrus Fazel, il n’y a pas d’ambiguïté: «Le token est une utility, qui permet d’accéder à tous les avantages de l’écosystème SwissBorg. Alors, oui, il y a quelques personnes mécontentes, et nous sommes tristes également de voir que le token a perdu autant de valeur.»  La loi du marché en somme. De fait, dans les conditions générales de l’ICO, il est précisé que le CHSB «n’est pas un investissement et ne correspond pas à un schéma d’investissements collectifs, ni à une part de propriété de SwissBorg».

«Nous suivons la road map annoncée», assure le fondateur Cyrus Fazel. (Crédits: Dr)

Toutefois, une ébauche de document de pré-ICO, qui aurait été produite entre l’été et l’automne 2017 à l’attention des plus gros «poissons» et que s’est procuré Bilan, est moins claire sur ce point. On s’adresse bien à des «investisseurs» dans une «société coopérative en constitution».

Roust Semy estime que ce point est emblématique d’une société qui ne respecte pas ses engagements: «On a fait miroiter beaucoup de choses aux investisseurs. Cyrus Fazel parlait toujours de 3X, 10X, des rendements stratosphériques. Il devait y avoir le fonds Cryptalion. En fait, le jour suivant le bouclage de l’ICO, Cyrus est parti en vacances. On ne l’a plus revu pendant un moment. Le token n’a été coté que plusieurs semaines plus tard, début février 2018. Au final depuis lors, on n’a pas vu grand-chose à part deux référendums à l’intérêt très limité auprès de la communauté.» 

Une app cet été

Du côté de SwissBorg, le fondateur affirme que le développement de la société suit son cours normalement: «Effectivement, nous n’avons pas lancé Cryptalion, ce qui est mieux parce qu’il aurait occasionné beaucoup de pertes. Aujourd’hui, il n’y a plus assez de demandes pour lancer un tel produit. En revanche, nous lançons une première app dans trois semaines et une plus importante à l’été, ainsi qu’une plateforme pour accompagner le lancement d’ICO. Nous suivons la road map annoncée. Quant à des promesses de rendement, nous sommes des professionnels expérimentés de la finance, nous ne nous laissons pas aller à de telles erreurs.»

Une feuille de route, mais laquelle? Peut-être celle publiée à l’automne 2018 . Mais en tout cas pas celle annoncée aux premiers investisseurs. Cyrus Fazel reconnaît que «la société ne génère pas encore de revenus» – alors que pas moins de 46 millions étaient annoncés pour 2018 –, la faute à «une année 2018 difficile pour les cryptos». SwissBorg compte sur l’app de cet été qui listera, pour les utilisateurs, différents indices d’investissements adaptés aux différents profils de risque.

La promesse ne convainc pas Roust Semy. «On ne lève pas 50 millions juste pour sortir une app! Beaucoup d’investisseurs se demandent ce qu’est devenu l’argent, et quelle part les administrateurs se sont versée. J’ai fait confiance et aujourd’hui je me sens trahi.» 

Cyrus Fazel nie particulièrement tout enrichissement personnel lié à l’ICO: «Nous nous sommes versé 20% en tokens qui restent bloqués pendant cinq ans comme prévu. Les salaires chez SwissBorg sont compris entre 30 000 et 125 000 francs annuels. Je vis toujours en colocation et n’ai toujours pas de voiture.» Impossible toutefois de nous communiquer les adresses des wallets – portefeuilles électroniques – par lesquels et vers lesquels ont transité les fonds. 

Seul regret de Cyrus Fazel, «des erreurs de management qui ont entraîné le départ de certains collaborateurs». Nous avons contacté une jeune collaboratrice marketing, que le litige avec SwissBorg a menée aux prud’hommes. Elle ne s’exprimera pas, évoquant un NDA (accord de confidentialité) très strict. Tout comme l’ancien CIO Maxime Gillot, qui selon nos informations aurait entraîné des investisseurs pour plusieurs millions et beaucoup perdu dans l’aventure. Ici, même son de cloche, on n’en saura pas plus, un «NDA de plusieurs pages» étant évoqué. Comme beaucoup de protagonistes, notamment des avocats des places genevoise et lausannoise, qui ont à un moment accompagné le projet, il se distancie aujourd’hui de SwissBorg, qui ne figure même pas sur son CV LinkedIn.

Litiges à démêler

Mais le plus remonté d’entre eux reste certainement Roust Semy, qui affirme avoir investi à titre personnel plus de 1,1 million hors ICO, ainsi que sa famille pour plusieurs centaines de milliers de francs: «Là, je ne parle pas d’achats de tokens, mais bien de virements et de cash au début du projet, et qui devaient donner lieu à un remboursement avec intérêts une fois l’ICO réalisée. Cyrus venait chez moi jouer avec mon fils et je sortais l’argent du coffre. Ils avaient de gros problèmes de liquidité. Si je n’ai pas été plus loin jusqu’à présent dans mes démarches pour récupérer l’argent, c’est pour préserver les intérêts de la communauté.» 

Début février, Roust Semy s’est déplacé à Lausanne avec une série de copies de virements effectués depuis le compte UBS d’un membre de sa famille proche pour «obtenir au moins le remboursement, à défaut des intérêts». Une quinzaine pour un total de plus de 100 000 francs et qui correspondraient, selon l’homme d’affaires, à une avance à SwissBorg sous forme de règlements de factures pour des meetings, frais d’avocat, conférences, ainsi qu’un virement direct sur un compte de la société. Parmi elles, une conférence crypto où SwissBorg était présente, et un versement de plus de 8000 francs à un cabinet d’avocats lausannois, mentionné à l’été 2017 comme un partenaire du projet. 

Cyrus Fazel nie l’existence d’une dette non réglée à proprement parler. Il évoque la possibilité d’un «compte joint avec D.D.*», proche de Roust Semy qui travaillait alors pour SwissBorg et la possibilité d’une compensation sous forme de tokens. Il nie catégoriquement l’encaissement de toute forme de liquide de la part de Roust Semy qui, selon lui, surévalue clairement sa participation dans le projet: «Il aime à se présenter comme un fondateur, ce qui n’est pas le cas, et n’a en réalité drainé que des investissements minimes. J’ai été quatre fois le voir à son domicile, mais je n’ai jamais vu de coffre, encore moins encaissé de cash.»

Roust Semy conteste cette version et affirme disposer de contrats et de preuves écrites. Idem pour la jeune femme qui aurait avancé le règlement de factures. Toutefois, aucun des deux n’a souhaité nous montrer les supposés «contrats et reçus», contreparties de ces transactions, disant garder les éléments pour un «éventuel volet juridique de l’affaire sérieusement envisagé.» Mais notre interlocutrice tient à démonter point par point les affirmations de Cyrus Fazel: «Ce compte n’est en aucun cas un compte joint avec D. D., qui n’a par ailleurs jamais eu procuration dessus. Je n’ai jamais reçu un centime ni un token en retour. Nos multiples demandes n’ont abouti qu’à un blocage du numéro de téléphone et des tentatives pour gagner du temps. SwissBorg avait besoin d’argent et la famille leur en a avancé. Nous attendons toujours le remboursement.»

Affaire à suivre. 

* Nom connu de la rédaction

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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