Bilan

Diriger comme on jardine, et vice et versa

De nombreuses entreprises optent pour un mode de gestion des ressources humaines qui s’inspire des rythmes de la nature. Objectif: favoriser la croissance et l’épanouissement de chacun.

  • Le manager (jardinier) doit offrir un cadre propice à ses équipes (plantes) pour s’épanouir.

    Crédits: Dougal Waters/Getty images
  • A Tokyo, le siège de la société Pasona a été transformé en ferme.

    Crédits: Dr

L’analogie entre le monde du vivant et le management est fréquemment utilisée aux Etats-Unis, où de nombreux chefs d’entreprise gèrent leurs équipes comme ils cultivent leur jardin. Et pour cause. Puissant «accélérateur sensoriel», pour citer la pédagogue Maria Montessori, le jardin insuffle un esprit d’invention, d’aventure et de découverte. Il met aussi chacun sur un pied d’égalité et donne une leçon vivante de permanence, d’abondance, d’ouverture et de patience. L’humilité (humus) et la solidarité (sol) sont ses enseignements. Quelles sont les différentes attitudes du «manager-jardinier»?

Nourrir son équipe comme on nourrit un sol

Dans La patience du manager-jardinier, Christian Thiebaut cite le témoignage de Manu, maraîcher et chef d’entreprise. «Son expérience est intéressante puisqu’il est à la fois manager et jardinier et qu’il est également ancien directeur commercial d’une entreprise internationale.» Manu explique par exemple qu’un jardin sans terreau, sans engrais, s’appauvrit progressivement. De même, une équipe, une entreprise qui n’est pas nourrie, se paupérise, se dessèche. «Tout bon jardinier commence (par conséquent) par établir le diagnostic de sa terre pour connaître sa qualité: est-ce une terre argileuse, sableuse, calcaire? Il détermine ainsi les besoins en apports organiques et minéraux.»

Quant au manager-jardinier, il s’interroge: quel est le niveau de connaissance des collaborateurs? Chaque équipe évolue-t-elle en symbiose avec les autres équipes de l’entreprise? Comment entretenir un climat de travail constructif? Cet état des lieux lui permet de jauger le besoin d’apports complémentaires (possibilité de réactualiser les compétences des équipes, programme de mentorat, etc.), étant précisé qu’il est le premier concerné par cet apport d’engrais. Ses connaissances et compétences managériales sont-elles à jour?

Eric Albert, auteur du livre Le manager durable (Editions d’organisation), confirme. «Contrairement à une idée reçue, le résultat d’un jardin réussi n’est pas dû qu’à l’action du jardinier sur son jardin mais aussi à celle du jardinier sur lui-même: sa capacité à se remettre en question, à avancer en considérant l’erreur comme un levier de progrès, à apprendre de son jardin.»

Soigner l’environnement

Qu’en est-il de la productivité? Ici encore, le jardin est source d’inspiration. En période de forte croissance, tous les regards sont focalisés sur la tenue des objectifs. La tendance est alors grande, pour certains dirigeants, de tirer sur les ressources de leurs collaborateurs. A cet égard, «comment ne pas voir le parallèle entre le traitement que nous faisons subir à la nature et celui infligé aux hommes dans certaines entreprises et usines?», relève Louise Browaeys, auteure du livre Accompagner le vivant (Ed. Diateino).

Elle ajoute que le jardinier sait qu’il ne peut pas tirer sur la tige de riz pour la faire grandir, raison pour laquelle il concentre son attention sur les soins qu’il peut apporter à la plante. De la même manière, le leader jardinier ne tient plus ses collaborateurs comme on tiendrait une plante, grâce à des engrais et pesticides (ou à coup de menaces de licenciement), mais il offre le cadre propice qui les engagera à la conquête de leur créativité, comme on soigne, à long terme, la vie d’un sol en respectant les cycles de la matière organique.

En pleine crise de coronavirus, le manager-jardinier admet par ailleurs l’idée que son travail est soumis à des forces extérieures qu’il ne maîtrise pas (tout comme le jardinier ne maîtrise pas la pluie, la grêle, et le soleil). «Il accepte de ne pas planifier. Il cherche à semer la bonne graine au bon endroit au bon moment. S’il a fait des buttes, il n’arrose pas. Il attend. Il ne peut agir ni sur le temps, ni sur le sol, ni sur la qualité de la graine, ni sur la tempête ou sur l’animal prédateur. Il fait au mieux avec ce qui est là.» Parfois, cela implique de laisser reposer, un temps, la parcelle.

Casser les silos

Pour stimuler l’innovation et accroître la résilience, le manager-jardinier s’inspire également des principes de la permaculture. «En permaculture, chacun trouve sa place, à la mesure de son caractère», poursuit Louise Browaeys. La tomate cohabite avec l’oignon, la carotte et le chou pommé, ce qui donne lieu à une synergie gagnante. «Cela permet de dérouter les prédateurs éventuels. La tomate repousse la piéride du chou, tandis que l’oignon est un répulsif avantageux pour la mouche de la carotte. Enfin, la tomate crée de l’ombre, alors que le chou est couvrant et apporte de l’humidité. Voilà ce qu’on appelle un réseau d’entraide, dont nous pourrions nous inspirer.»

De la même manière, les entreprises visionnaires donnent une place à chacun et mélangent les niveaux et les compétences. «C’est une forme de lutte contre la standardisation. Les biologistes savent que la biodiversité garantit la vie d’une communauté vivante. Les entreprises et jeunes pousses qui misent sur la diversité des modèles économiques le savent aussi.»

Louise Browaeys rappelle que les mauvaises herbes, tout comme les mauvais employés, n’existent pas. «Ils ne sont simplement pas à leur place. On ne leur a pas préparé le bon terreau pour qu’ils développent ce qu’ils sont, on ne les a pas associés à suffisamment d’arbres et plantes amies.»

A noter que la permaculture inspire aussi le corps enseignant. Un enfant s’élève en effet comme un pommier: avec humilité, patience et attention. Et ne parle-t-on pas, pour les crèches, de jardins d’enfants? «Les carottes alignées de la monoculture m’évoquent les élèves alignés lors du cours magistral, analyse Jean-Charles Cailliez, maître de conférences à Lille. Dans mes cours, les étudiants se disposent d’une façon différente. Je les fais interagir, ce qui est le premier principe de la permaculture. Je tâche de mélanger les écosystèmes, je cherche les bons équilibres.»

«Thym building»

Fait intéressant, on constate parallèlement un formidable essor des jardins d’entreprise. «L’idée, c’est que des «couples de jardiniers», c’est-à-dire des duos de collègues qui ne se connaissent pas, prennent un café ensemble tout en veillant sur leur jardinière», détaillent Romain Balmary et Charles de la Boulaye, cofondateurs de Ciel mon radis, jeune pousse française qui propose des potagers d’intérieur en kit pour les bureaux. La culture d’herbes aromatiques créerait du lien entre collaborateurs ou services qui n’auraient pas d’autres occasions de se croiser et de faire tomber les barrières hiérarchiques. En outre, les potagers en entreprise réduisent de 10% l’absentéisme, en offrant la possibilité de s’aérer et de s’occuper les mains avec du vivant, selon une étude nord-américaine.

En France, L’Oréal, Bouygues, PwC, Engie, mais aussi BNP Paribas, se sont laissé séduire par les séances de «thym building». Mais l’entreprise la plus aboutie dans ce domaine est sans doute la multinationale japonaise Pasona. Pour reconnecter ses 1500 employés à la nature, cette société spécialisée dans les ressources humaines a transformé son siège de Tokyo en une ferme géante d’une superficie de 4000 m2 répartie sur neuf étages. Deux cents espèces de fruits et légumes, mais aussi des herbes aromatiques, poussent parmi les open spaces, permettant aux employés de travailler en symbiose avec la nature. Une petite rizière de 150 m2 située dans le hall d’entrée génère 150 kilos de riz par an. Les employés sont encouragés à entretenir et à récolter riz, fruits et légumes, lesquels sont ensuite servis à la cantine de l’entreprise.

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Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée. Diplômée de l'université de Genève en droit et en sciences de la communication et des médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail (éd. Slatkine), qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

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