Bilan

Des fraudeurs chinois piègent une entreprise suisse

Le talent des «scammeurs» n’a pas de limites. La patronne d’une société vaudoise, victime d’escrocs basés dans le Yunnan, témoigne.

En Suisse, les escroqueries ont augmenté de 24% en 2015.

Crédits: DR

Elle rêvait de l’Empire du milieu. Alors quand Sandrine* a reçu, en février dernier, un email de potentiels clients situés en Chine, elle a pris leur requête très au sérieux. Son entreprise, créée il y a quatre ans sur la Côte et spécialisée dans les produits cosmétiques biologiques, exportait déjà dans 15 pays. Pourquoi pas ajouter le marché chinois à la liste ?

Sandrine n’a rien d’une personne naïve. Très au fait des arnaques qui circulent sur Internet, elle fait les premières vérifications d’usage en contrôlant sur Internet le nom de la compagnie, Yunnan Gao Sai import-export. Visiblement, tout est en ordre. En plus, son interlocuteur dit avoir obtenu ses coordonnées dans un salon professionnel en Allemagne, où exposait effectivement le fournisseur de Sandrine.

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Les volumes commandés par les Chinois sont importants et promettent une rentrée d’argent de plus de trois millions d’euros. Sandrine mandate donc un avocat afin de rédiger un contrat en bonne et due forme et se protéger d’éventuels abus. Ce professionnel suisse du droit la rassure : selon lui, il n’y a pas de raison de s’inquiéter... Au mois de mai, Sandrine décide de partir en Chine rencontrer ses interlocuteurs et signer ce fameux contrat.

Frais de notaire 

Elle se rend à ses frais à Kunming, dans le Yunnan, avec son partenaire commercial. « La société nous avait envoyé un chauffeur à l’aéroport, se souvient-elle. Dans les bureaux de l’entreprise, une vingtaine de personnes travaillait dans un open space. Ils nous ont offert le thé et nous avons commencé les négociations avec un interprète. »

Sur les montants en jeu, tout se passe à merveille. C’est sur un détail, cependant, que l’ambiance se gâte. « Ils m’ont demandé de partager les frais de notaire pour valider la transaction, explique Sandrine. Cela correspondait à 0.006% de la valeur de la commande et pour moi, ce n’était pas une petite somme. J’ai proposé de la déduire du prix de leur première commande mais ils ont refusé. Celui qui se présentait comme le directeur, Liu Yifang, m’a dit que j’étais dure en affaire et que mes doutes étaient considérés comme une offense dans la culture chinoise… » Mais la cheffe d’entreprise refuse de se précipiter et repart en Suisse sans avoir rien versé. Une fois de retour, les échanges continuent et la société du Yunnan lui confirme l’avance à payer. Là, Sandrine cède et fait un virement de 5 530 euros vers un compte de la China Construction Bank.

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La réception de ce montant est confirmée par Liu Yifang, qui mentionne aussi qu’il faut désormais s’acquitter de frais bancaires. Cette nouvelle requête met la puce à l’oreille de Sandrine, sans compter qu’elle ne sait toujours pas quand elle doit livrer en Chine ni quand elle sera payée. Elle contacte la filiale chinoise de Kompass, une base de données sur les entreprises, qui lui annonce la mauvaise nouvelle : Yunnan Gao Sai import-export sont des « scammeurs » bien connus. Et leur mode opératoire est toujours le même, comme l’indique le forum « Anti Fraud International » : la société appâte ses victimes en proposant un contrat mirobolant, les rassure avec une visite sur place, puis les extorque des frais de notaire.

Escroqueries en hausse 

Entre les honoraires de l’avocat, le voyage sur place et le virement fait en Chine, Sandrine a perdu près de 14 000 francs dans cette mésaventure. « Pour une société comme la mienne, c’est une somme importante », regrette-t-elle. Pour tenter de récupérer son argent, Sandrine a multiplié les messages à Yunnan Gao Sai, en vain. Très en colère, elle a aussi alerté la chambre sino-suisse du commerce, l’ambassadeur chinois en Suisse ainsi que la filiale suisse de la China Construction Bank, ouverte à Zurich en 2015.

Comme d’autres personnes ayant été flouées par des professionnels du « scamming », elle se sent coupable et ressent de la honte, d’avoir pu se faire avoir ainsi. Elle est pourtant loin d’être la seule. Selon des chiffres dévoilés par le FBI en juin dernier, les entreprises américaines ont versé plus de 3 milliards de dollars à des fraudeurs se faisant passer par email pour le CEO d’une société. La plupart des fraudeurs sont basés en Chine. En Suisse, les escroqueries ont augmenté de 24% en 2015. La police cantonale vaudoise, où Sandrine a porté plainte, lui a dit que l’enquête avait peu de chances d’aboutir. Yunnan Gao Sai n’a pas répondu à notre message.

 

*Prénom d’emprunt

Marie Maurisse

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