Bilan

Des gens géniaux, sauf au boulot

Les employés désengagés ne le sont pas par nature. Pour preuve, la plupart sont fortement investis en dehors de leur travail. Comment s’épanouir aussi dans sa vie de salarié(e)?

Vivre ses passions  à côté d’un emploi choisi par défaut: une forme  de schizophrénie? (Crédits: Paradis Media/Getty images)

«Pour Michel et Elizabeth, c’est un rêve qui se réalise. Steve, aîné de la famille, vient enfin d’embrasser la carrière ennuyeuse dont ils avaient rêvé pour lui. Pourtant, la partie était loin d’être gagnée. En effet, Stevea longtemps manifesté de dangereuses velléités artistiques. «Quand on a vu son talent de dessinateur, on a fait ce que tout parent devrait faire. On l’a découragé en lui disant qu’il finirait clochard.» Aujourd’hui, les deux parents se disent épanouis par le métier de Steve. Pour eux, il était important qu’il vive la vie qu’ils ont toujours rêvée qu’il vive. Une vie rangée où il ne se sentira pas à sa place (...). Un choix que l’intéressé ne regrette d’ailleurs pas. «C’était plus sûr», nous confie Steve en avalant un Xanax. 

Cet article intitulé «Des parents ravis de voir leur fils décrocher le boulot ennuyeux de leurs rêves» est paru dans le Gorafi (anagramme de Le Figaro), site d’information parodique. S’il accentue
le trait, il reste cependant révélateur d’une réalité: de nombreuses personnes choisissent un métier par défaut, en suivant l’autoroute balisée de ce qui leur est proposé. 

Sans surprise, une étude conduite par le prestataire de services en ressources humaines Kelly Services arrive à ce constat: 40% des hommes et 49% des femmes suisses «auraient finalement préféré embrasser une autre carrière». Une personne sur cinq pense par ailleurs avoir choisi le mauvais métier. Les conséquences de ces erreurs d’orientation sont dramatiques. Du côté des entreprises, le mot «désengagement» est sur les lèvres de tous les DG et DRH. Et pour cause. Son coût économique est estimé à 60 milliards d’euros pour l’économie française.

Pourtant, et de façon intéressante, les employés désengagés ne le sont pas par nature. «Bien souvent, les salariés désengagés sont fortement engagés... à côté de leur travail, relève avec justesse Mathieu Dardaillon dans son livre Activez vos talents. Ils sont investis dans leur vie de quartier, s’engagent auprès d’associations, suivent des MOOC, apprennent à coder, lancent des projets... Les humains sont géniaux pendant le week-end. Pensez aux gens que vous connaissez, et à ce qu’ils font le samedi.» Certains sont artistes, menuisiers, cuisiniers. D’autres, apiculteurs, athlètes, œnologues, ou encore cavaliers. Mais sitôt le lundi arrivé, ils redeviennent «responsables de la vision prospective», «coordinateurs de portefeuille», «analystes système de niveau 3». 

Gagne-pain, carrière ou vocation?

A cet égard, selon la psychologue Amy Wrzesniewski, il existe trois façons de vivre son travail: comme un gagne-pain, une carrière, ou une vocation. Pour les individus qui considèrent leur travail comme un «job alimentaire», celui-ci représente une contrainte et les passions se vivent en dehors, durant les vacances ou le week-end. Ceux qui considèrent leur emploi comme une carrière envisagent quant à eux leur vie professionnelle comme une opportunité de grimper l’échelle sociale. La motivation est extrinsèque: elle provient de facteurs tels que l’argent, le prestige ou le pouvoir. Les personnes qui considèrent enfin leur emploi comme une vocation travaillent par plaisir et envie. Leur motivation est intrinsèque: leur travail est une fin en soi. S’il permet certes de payer les factures, voire parfois même d’accéder à un statut social élevé, il est surtout une opportunité de se réaliser personnellement. 

Ceux qui ne considèrent pas leur emploi comme une vocation sont-ils condamnés à une forme de schizophrénie? Dans son discours aux étudiants de Stanford, Steve Jobs confiait qu’il se posait chaque matin, devant sa glace, la question suivante: «Si aujourd’hui était le dernier jour de ma vie, est-ce que j’aimerais faire ce que je m’apprête à faire?» Quand la réponse était «non» pendant plusieurs jours consécutifs, il comprenait qu’il y avait urgence à changer quelque chose. 

Pour revenir à l’exemple de Steve, l’employé sous Xanax, rappelons que l’être humain ressemble à bien des égards à une plante verte. Pour s’épanouir, celle-ci a besoin d’un terreau adéquat, d’un arrosage approprié, de la bonne température et d’une luminosité adaptée. D’aucuns auront fait cette expérience: à la maison, votre ficus se fane. Instinctivement, vous le changez de place. Quelques jours plus tard, il retrouve son feuillage sain. «Vous devez procéder exactement de la même manière avec vous, conseille Dominique Steiler, docteur en management. Quand vous vous placez dans des conditions idéales pour vous, vous prospérez.» Autrement dit, lorsqu’un travail vous prend plus d’énergie qu’il ne vous en donne, vous n’êtes pas à la bonne place. 

Mieux vaut avoir des remords que des regrets

Se placer dans des «conditions idéales» représente toutefois un effort herculéen pour certains. Reste qu’être prisonnier de sa zone de confort et des dogmes qui obligent à vivre en obéissant à la pensée conformiste conduit inévitablement à éprouver des regrets, comme le rappelle Bronnie Ware. Cette infirmière australienne a compilé pendant plusieurs années les cinq plus grands regrets des personnes en fin de vie. L’un d’entre eux concerne tristement les aspirations et les rêves: «J’aurais aimé avoir le courage de vivre ma vie comme je l’entendais, et non comme les autres voulaient qu’elle soit.» 

«Nous passons 80 000 heures à travailler dans notre vie. Et vous, qu’allez-vous en faire?», interroge Mathieu Dardaillon. Il assure que les salariés ont une autre option que cette double vie: éteints la semaine, enthousiastes et passionnés le week-end. Mais pour cela, il faut avoir le courage de construire sa vie autour de choix. «Et pas de non-choix comme c’est trop souvent le cas.» La bonne nouvelle? On excelle à une chose uniquement lorsqu’on aime la faire. 

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Amanda Castillo

Journaliste

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Amanda Castillo est journaliste freelance. Elle collabore régulièrement avec plusieurs médias dont Bilan et Le Temps. Ses sujets de prédilection: le management et le leadership.

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