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«Des centaines d’expatriés sont bloqués par la crise»

La crise actuelle, avec la fermeture des frontières et la chute drastique du trafic aérien, a d’importantes conséquences pour les expatriés, très nombreux en Suisse et particulièrement sur le pourtour lémanique. Etat des lieux avec Pierre Jeronimo, CEO de Geneva Relocation.

Les fermetures de frontières et le gel du trafic aérien ont pratiquement arrêté les arrivées et les départs des expatriés en Suisse depuis la mi-mars.

Crédits: Keystone

Quand avez-vous pris conscience de la gravité de la crise du coronavirus?

Pierre Jeronimo: Nous étions confrontés dès fin février à ces problématiques, car notre filiale de Zurich compte parmi ses client une importante compagnie chinoise. Il a fallu gérer l’arrivée de deux nouveaux collaborateurs de ce pays. Et comme nous avions conscience de la problématique avec les nouvelles qui arrivaient, nous avons réfléchi aux mesures à prendre. Nous avons réalisé que ces mesures que nous allions adopter pour eux seraient amenées à être généralisées: nous avons donc édicté des règles pour bien gérer l’accompagnement des nouveaux arrivants par temps de crise. Nous avons vite appris que les deux personnes avaient été placées en quarantaine par les autorités suisses pendant quatorze jours, dans le logement que nous leur avions trouvé. Nous avons connu une situation similaire à Genève avec une collaboratrice de Hongkong qui venait pour travailler pour un acteur important de l’industrie du luxe. Le coup de massue pour nous a été l’appel le 11 mars d’un de nos plus gros clients, qui nous a informé qu’une personne de ses effectifs avait été diagnostiquée positive au Covid-19, et que les bureaux fermaient pour deux semaines. Nous avons immédiatement vérifié que la personne concernée n’avait été en contact avec aucun de nos collaborateurs.

Nous sommes encore à ce moment-là à une période où la distanciation sociale est la règle, mais le confinement pas encore…

Pierre Jeronimo. (DR)
Pierre Jeronimo. (DR)

Oui, en Europe seule l’Italie avait bouclé certaines régions. Pour notre part, nous avions autour du 10 mars un board meeting à Séville avec la faîtière européenne des spécialistes de l’accompagnement des expatriés. Lors de l’escale aller à Madrid, j’ai senti que l’atmosphère était particulière avec beaucoup de gens portant des masques. Lors de la session du board, nous avons convenu d’annuler le congrès annuel, et nous avons commencé à voir la vaste vague d’annulation des vols. Pourtant, avant de partir, j’avais contacté le DFAE et je m’étais assuré qu’il n’y avait pas de restriction sur les voyages en Espagne. Mais ce séjour dans la péninsule ibérique m’a fait réaliser que toute l’Europe avait basculé dans les premiers jours de mars. Je suis rentré d’Espagne le 13 mars et j’ai compris que la situation était devenue extrêmement sérieuse.

Puis viennent les annonces du Conseil fédéral le 16 mars… Quel a été leur impact pour vous?

Lorsque le Conseil fédéral annonce, lundi 16 mars, la fermeture des frontières et l’interdiction de rentrer pour les personnes qui ne détiennent pas un permis valable, c’est le tournant. Pour la plupart des expatriés qui viennent en Suisse, les formalités ont lieu après leur arrivée. Or, un contrat de travail même signé n’était pas valable si la personne n’avait pas de permis. Pour notre part, nous avions des personnes qui étaient venues en Suisse en visite préalable, avaient signé leur contrat et un bail, parfois dès le 1er avril, et ne pouvaient pas venir s’établir dans le pays. De manière assez paradoxale d’ailleurs, les non-Européens avec un visa pouvaient rentrer, mais des Européens, qui n’ont habituellement pas besoin de visa, étaient dépourvus de documents administratifs pour rentrer.

Et quelles ont été les répercussions pour vos activités?

Dans le secteur de la relocation, entre 80 et 90% du chiffre d’affaires est gelé. Car les gens n’arrivent pas dans le pays où ils sont sensés entrer en fonction. Toutefois, nos équipes sont opérationnelles car nous avons encore des états des lieux à gérer, des questions de la part des personnes arrivées récemment,… On doit être là pour nos clients dans leurs relations avec les régies ou l’administration, s’adapter à la situation en procédant à des états des lieux virtuels… Sur le volet des mouvements internationaux, depuis le 17 mars tout s’est arrêté. En temps normal, mars-avril-mai c’est 100 à 150 personnes qui arrivent à genève. C’est la grosse période car beaucoup d’expatriés viennent repérer les lieux afin de tout caler pour s’établir en Suisse à l’été afin de respecter le rythme scolaire des enfants.

Pour le moment, nous maintenons le staff afin d’être présent au moment de la reprise. En attendant, nos collaborateurs traitent des dossiers locaux, par exemple des familles d’expatriés qui sollicitent des changements de logements en cas de divorce ou de naissance d’un nouvel enfant. En mars, nous avons aussi réalisé pas mal d’états des lieux et de remises des clefs, notamment pour le volet départs: des expatriés qui devaient quitter la Suisse fin mars ont dû réagir face à la pandémie et ses conséquences. Ceux qui ont pu anticiper leur départ ont réussi à attraper les derniers vols, et nous ont laissé finaliser certaines formalités sans eux, d’autres ont été bloqués en Suisse et il nous a fallu négocier avec les régies et les propriétaires des prolongations de bail, ce qui a été assez facile, les interlocuteurs s’étant montrés compréhensifs. Enfin, pour un célèbre groupe de luxe, nous avions des Asiatiques qui avaient un visa pour six mois et il a fallu faire les démarches pour prolonger le délai et rassurer les bénéficiaires sur le fait qu’ils prolongent leur séjour via un courrier à l’administration. Toutes ces opérations, c’est tout sauf une activité annexe: près de 40% des Genevois sont des expatriés, c’est une des plus fortes densités au monde.

Où en êtes-vous aujourd’hui?

Je suis dans le métier depuis 25 ans, j’ai connu le 11 septembre mais la paralysie a duré moins d’un mois. Aujourd’hui, la Suisse a fermé ses frontières jusqu’au 15 juin… mais est-ce que ce sera prolongé? Personne ne le sait. Nous avons des dizaines de familles qui attendent pour déclencher leur arrivée en Suisse. Beaucoup de compagnies aériennes sont clouées au sol, mais avec beaucoup d’interrogations pour la suite…

Est-ce à dire qu’il y aura une tension à la réouverture des frontières?

C’est notre crainte majeure: nous risquons un afflux de personnes avec la fin du confinement. Et donc une charge de travail encore plus intense. D’où notre recours au chômage partiel et aux autres aides mises en place par la Confédération, qui sont efficaces et flexibles, afin de permettre à nos équipes de se reposer et de s’économiser.

Et à plus long terme, quels sont les impacts que vous escomptez?

A long terme, le phénomène qui nous inquiète, c’est évidemment la crise économique qui se profile. Avec des mouvements supplémentaires: certains transferts vont être annulés, et d’autres profils vont être recherchés. Cela ne signifie pas moins d’activité pour nous, mais un autre type de travail. En période de crise économique, les entreprises se restructurent et c’est du mouvement aussi, donc des missions pour nous. Car les multinationales ont un respect du collaborateur et ne les laissent pas sans accompagnement. Pour le volume c’est similaire, mais en termes de types d’activités c’est assez différent. Ce qui change, c’est que, lorsque des entreprises vont mal, beaucoup de collaborateurs expatriés sont localisés: les employés passent en contrat local, et donc l’écolage ou le bail ne sont plus payés par l’entreprise: On doit donc les aider à trouver un nouveau logement moins cher. Ce que l’on craint davantage, c’est que les entreprises se séparent de certains éléments mais ne recrutent pas pour remplacer. On ne mesure pas encore l’impact de la crise à venir, on ne sait pas quels secteurs vont tirer leur épingle du jeu. Ce qu’on sait c’est que le monde dans lequel nous vivons va changer avec beaucoup de mouvements. Je suis donc prudemment optimiste.

Certains aspects du métier pourraient-ils radicalement changer à l’avenir?

Ce que l’on avait vu avant le crise, c’est que beaucoup de voyages professionnels n’étaient pas justifiés. ce constat a été encore davantage exposé avec la situation actuelle. Mais à l’avenir, est-ce que ça fera toujours du sens de recourir à l’expatriation ou est-ce qu’on peut manager ou être membre d’une équipe à distance? Surtout que la Suisse est considérée comme un pays cher. On va peut-être réfléchir à deux fois avant de transférer un collaborateur vers la Suisse. D’un autre côté, les entreprises vont devoir se battre, aller recruter des compétences que nous n’avons pas en Suisse, donc il faut les chercher ailleurs. On sait qu’aujourd’hui les entreprises suisses ont de plus en plus de mal à trouver la main-d’oeuvre localement. Idem en Allemagne où le vieillissement va pousser à recruter des ingénieurs à l’étranger.

Cette crise peut-elle avoir un impact sur l’attractivité de la Suisse et de Genève vis-à-vis des expatriés?

La mobilité internationale est une des richesses de Genève, qui est tributaire de ces mouvements internationaux. Nous sommes impactés aujourd’hui et nous le serons sans doute à l’avenir. Mais est-ce une suspension temporaire de ces mouvements ou est-ce que ça va avoir un impact plus large sur les mobilités? On se pose la question de la date de réouverture des frontières. C’est du cas par cas. Avec parfois un peu de confusion car la Suisse fait partie de l’espace Schengen, donc quand la Suisse ferme les frontières extérieures à Schengen la Suisse est touchée. Mais on doit suivre cette évolution et s’adapter.


Relocation, mode d'emploi

Geneva Relocation est l’un des leaders suisses dans l’accompagnement des expatriés. La société propose des services d’immigration et de relocation. Les services de ressources humaines de multinationales ou de startups contactent ce type d’entreprises en amont du recrutement pour les interroger sur la possibilité de recruter une personne, de sa capacité à obtenir un permis, selon le vivier de candidats en Suisse ou en Europe. Quand la personne arrive en Suisse, les collaborateurs de l’entreprise lui font découvrir la région, notamment les écoles des environs si l’expatrié vient en famille, et l’accompagnent dans la recherche d’un logement, soit provisoire soit durable. Dépôt de la demande de logement, lien avec la régie, conseil pour la signature du bail, état des lieux, connexions internet, voire parfois les premières courses au supermarché… autant de missions pour les spécialistes du domaine. Occasionnellement, ils peuvent aussi organiser le déménagement. Lorsque le contrat prend fin, c’est à nouveau vers ces professionnels que les futurs ex-expatriés et leur employeur se tournent pour gérer le départ, avec les démarches de résiliation du bail, la libération des garanties,…

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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