Bilan

Debiopharm lance sa «formule magique» en Suisse

Le groupe a signé un partenariat avec l’Université de Genève. S’inspirant de Boston, devenu le centre mondial de la recherche pharmaceutique, il espère concourir à créer des liens plus forts dans la région entre l’industrie et le monde académique.

Eric Allemann et Yogeshvar Kalia, professeurs de l’UNIGE signataires du partenariat.

Crédits: nicolas righetti/lundi13

Fort de plusieurs succès avec des universités américaines et une japonaise, le groupe familial Debiopharm vient d’annoncer la signature d’un premier partenariat en Suisse romande avec l’Université de Genève et l’Institut des sciences pharmaceutiques de Suisse occidentale. Dans les grandes lignes, avec la plateforme IDEAL (Innovation Debiopharm Academic Lemanic), le chercheur dispose de six mois à un an et d’un accompagnement technique et financier pour développer son projet avec l’aide de Debiopharm.

Thierry Mauvernay.
Thierry Mauvernay.

«On ne peut plus attendre de douze à quinze ans pour lancer un médicament. Ce délai est trop long et le Covid nous a montré qu’accélérer la recherche était possible. A travers cette plateforme académie-industrie, le scientifique va donc disposer de savoir-faire très rapidement et de moyens qu’il ne trouverait pas aussi vite (quelques semaines versus plusieurs mois) à l’université. Il verra son projet grandir et pourra déterminer et imaginer son potentiel de transformation en un traitement pour le patient», s’enthousiasme Thierry Mauvernay, président du groupe Debiopharm.

Il poursuit: «Tout chercheur veut être utile à la société. Mais, pour cela, écrire une publication scientifique ne suffit pas. Il faut pouvoir convertir la découverte en produit utile pour le patient. C’est un des savoir-faire de notre groupe.» Il va de soi qu’IDEAL permettra de maintenir la liberté académique du chercheur qui pourra ensuite publier le résultat de ses recherches, voire se tourner vers d’autres partenaires industriels.

Des exemples de réussite

Cette annonce réjouissante survient alors que Debiopharm a conclu un superbe partenariat avec le groupe Merck il y a quelques semaines. Cela concerne justement une petite molécule dénichée à l’Université du Michigan voilà une dizaine d’années. «L’innovation initiale est venue de cette université américaine. Puis nous avons transformé cette molécule en un médicament qui va guérir des patients cancéreux.»

A l’avenir, les revenus potentiels de ce produit devraient permettre à cette université d’empocher plusieurs centaines de millions de francs grâce à son brevet. Le Xevinapant, qui a montré des résultats hors norme lors des tests cliniques copilotés par le professeur Bourhis au CHUV, à Lausanne, a le potentiel de devenir le «standard of care» dans le traitement du cancer tête et cou, une maladie qui tue plus de 300'000 personnes par an.

Le Xevinapant pourrait donc devenir le 3e médicament développé en Suisse romande, après le Rebif de Serono et l’oxaliplatine de Debiopharm, à dépasser le milliard de chiffre d’affaires par an. Ce dernier exemple concerne lui aussi une belle success story, avec l’Université de Nagoya City au Japon, pour un produit qui soigne environ 30 à 40% des cas de cancer du côlon dans le monde.

Troisième exemple de réussite d’un partenariat académie-industrie: la triptoréline, développée par Debiopharm avec Tulane University située à La Nouvelle-Orléans, et utilisée pour le traitement des cancers de la prostate et de certains cancers du sein. Cette université a gagné «plus d’une centaine de millions de francs» grâce à ce partenariat signé avec le fondateur de Debiopharm, feu Rolland-Yves Mauvernay et père de l’actuel président. Précisons que la triptoréline serait sur le point de devenir le 4e médicament développé en Suisse romande à entrer dans la courte liste des blockbusters.

Faire évoluer les mentalités

L’ambition de Thierry Mauvernay et de Bertrand Ducrey, CEO de Debiopharm International, est de parvenir à convaincre les universités et hôpitaux romands de s’inspirer de ce qui se fait ailleurs. «Au fil des ans, nous avons visité plusieurs dizaines d’écosystèmes sur la planète, notamment aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Israël, en Australie, ou en Corée du Sud, pour comprendre ce qui fonctionne bien. La formule magique est relativement simple. Il faut une bonne perméabilité entre les mondes académique et industriel, et avoir pour seul objectif final de porter un produit sur l’étagère de l’hôpital», résument les deux hommes.

«Imaginez-vous que Boston était surtout réputé pour son secteur financier et ses universités, mais l’Etat du Massachusetts a décidé voilà douze ans, après la crise financière de 2008, de mettre de gros moyens pour devenir le leader mondial dans la recherche pharmaceutique et cela a réussi», observe Thierry Mauvernay.

Bertrand Ducrey. (Laurent Guiraud)
Bertrand Ducrey. (Laurent Guiraud)

Et son collègue Bernard Ducrey d’ajouter: «70% des produits que Debiopharm étudie viennent d’Amérique du Nord et de Grande-Bretagne. En Europe occidentale et en Suisse notamment, les barrières qui existent entre le monde académique et le monde économique permettent difficilement de traduire la recherche financée par l’Etat en bénéfice thérapeutique pour le patient. Les Européens n’essaient pas suffisamment de fixer des objectifs communs et, par exemple, de définir ensemble des axes stratégiques. L’Europe fait du surplace en comparaison avec la puissance déployée par les pays anglo-saxons et asiatiques. A Boston, il y a des professeurs qui arrêtent d’enseigner pour créer des startups, avant de retourner à l’université. En Europe, cet aller-retour serait peu envisageable.»

A propos de cet accord inédit, lire encore, ci-dessous, l’opinion de Michèle Ollier, cofondatrice de Medicxi, important capital-risqueur européen spécialisé dans les sciences de la vie.


«Je souhaite beaucoup de succès à l'initiative de Debiopharm»

L’accord signé entre le groupe de pharma et l’Uni de Genève est une bonne nouvelle, se réjouit Michèle Ollier, cofondatrice de Medicxi. Selon elle, la recherche sera plus performante si la Suisse stimule davantage les passerelles entre l'académique et le privé.

Trois questions à ce propos à Michèle Ollier, cofondatrice de Medicxi, important capital-risqueur européen spécialisé dans les sciences de la vie.

Bilan: Comment réagissez-vous à l'initiative du groupe Debiopharm?

Michèle Ollier: C'est une excellente initiative qui a pour but de permettre de développer des projets thérapeutiques prometteurs qui sinon seraient restés au stade de recherche et n'auraient jamais pu progresser. Debiopharm se substitue aux universités et centres académiques et apporte cette expertise translationnelle sans laquelle aucun projet ne peut progresser vers le stade de développement de médicament. Je leur souhaite beaucoup de succès. Cela ne résoudra malheureusement pas le problème de la Suisse dans le domaine du développement de médicaments mais c'est une belle initiative.

Vous-même avez-vous constaté des carences au sein des universités suisses en matière de compétences translationnelles?

Oui, tous les acteurs de la biotech, de la pharma et du venture capital reconnaissent cette carence. De nombreux articles et rapports ont été publiés avec l'espoir de faire bouger les choses mais se donner les moyens de faire partie des pays leaders dans le monde des biotechs ne semble pas être une priorité. Les universités anglo-saxonnes ont fait du translationnel une des expertises prioritaires car, avec leur pragmatisme habituel, elles ont compris que c'est une source énorme de revenus. Les revenus de licences des programmes qui ont passé la phase translationnelle et qui sont vendus aux pharmas et aux biotechs permettent à ces universités de se propulser aux meilleurs rangs mondiaux, de fournir des infrastructures de dernier cri à leurs étudiants et d'attirer les meilleurs enseignants. Deux décisions importantes pourraient permettre à la Suisse de se hisser au premier plan: stimuler les passerelles entre l'académique et le privé et intégrer le développement translationnel dans les priorités des centres académiques.

Cet état des faits est-il spécifique à la Suisse ou se retrouve-t-il dans d'autres pays, tels que la France?

Cet état de fait est européen mais certains pays en ont pris conscience et commencent à essayer de faire bouger les choses. Par exemple, la France a mis en place un réseau de SATT (Sociétés d'Accélération de Transfert de Technologie) qui ont pour rôle d'aider les équipes académiques à valoriser leurs recherches. Elles fournissent toutes sortes de soutien incluant des financements et des expertises pour effectuer la phase translationnelle. Cette initiative est en train de changer le paysage et les mentalités car elle a aussi un impact éducatif. La Belgique est aussi très active dans les initiatives de valorisation des recherches académiques avec la création de structures privées qui interagissent et aident les universités. Dans ces deux exemples, ce sont des décisions politiques fortes qui ont permis cette interaction constructive entre les secteurs public et privé.

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN DE 2019 A 2021

Lui écrire

Serge Guertchakoff a été rédacteur en chef de Bilan de 2019 à 2021, et est l'auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin 2019, avant de céder la place à Julien de Weck à l'été 2021.

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