Bilan

Daniel Vasella dans le piège américain

Très médiatisé et vraisemblablement planifié de longue date, le départ de l’ancien président de Novartis aux Etats-Unis présente autant de risques que d’opportunités.
Aux Etats-Unis, des sociétés sont disposées à payer très cher l’«expertise» de Daniel Vasella. Crédits: Walter Bieri/Keystone

L’annonce du départ de Daniel Vasella aux Etats-Unis n’apparaît pas comme le coup de tête d’un homme exaspéré au lendemain du 3 mars. D’abord, le mouvement paraît logique: les rémunérations en dizaines de millions viennent des Etats-Unis, et elles ont gagné la Suisse avec l’américanisation de l’économie helvétique. Il y a une vingtaine d’années encore, Helmut Maucher, le patron de Nestlé, recevait 2,1 millions par an. A l’époque, sa rémunération faisait jaser. Maintenant, il en faudrait beaucoup plus.

Il reste que l’ancien patron de Novartis est un cas à part, et il n’y a guère que Brady Dougan, le CEO américain de Credit Suisse, pour gagner encore plus que lui. Mais Brady Dougan a un autre avantage sur Vasella: ne sachant pas les langues nationales, il n’est pas touché par la rumeur publique défavorable qui monte à lui.

Il reste que ce n’est certainement pas le tollé suscité par l’annonce à mi-février du montant de 72 millions qui aurait dû lui être versé pour qu’il s’abstienne de faire concurrence à Novartis qui a motivé le départ de Daniel Vasella. Selon la presse alémanique, le président sortant de la société pharmaceutique a fait connaître son intention de partir à l’administration de la commune zougoise de Risch, la bien nommée, en janvier déjà, donc avant l’affaire des 72 millions. Il n’y serait déjà plus propriétaire.

Dans la perspective d’un départ planifié depuis un certain temps, la clause de non-concurrence prend tout son sens: il n’y a guère qu’aux Etats-Unis que Vasella peut trouver des sociétés disposées à le payer en dizaines de millions pour une «expertise» qui, en fait, appartient aux pharmaciens et aux chimistes. Sans leurs recherches, pas de nouvelles molécules, donc pas de médicaments à vendre.

En Suisse, le président du conseil d’administration de Roche, Franz Humer, se contente de 8,6 millions de francs, un montant trop bas pour motiver un homme tel que Daniel Vasella. Quant au montant touché en 2012 par Gilles Andrier, le CEO de Givaudan, 3,7 millions, il n’est pas dans les prix de Daniel Vasella.

Soit dit en passant, ce dernier montant se rapproche de la limite des 4 millions considérée comme acceptable, par exemple par la Fondation Ethos. Il reste que, sur le départ de Daniel Vasella, son directeur Dominique Biedermann refuse de s’exprimer. Du côté d’Actares, Roby Tschopp relativise l’importance de l’événement. Le banquier «Jo Ackermann revient en Suisse. Il n’y a pas de tendance à sens unique.»

Peu de gens ont le courage d’exprimer de la compréhension pour Vasella, sauf l’avocat Carlo Lombardini, qui le qualifie «d’entrepreneur talentueux et riche» et fait observer qu’il est l’un des hommes les plus puissants de la planète au niveau économique.

Un environnement hostile

Pour Vasella, la perspective de se retrouver entre gens du même monde qui partagent les mêmes codes sociaux joue certainement un rôle. Sur ce terrain propice, il peut compter sur des appuis pour des mandats rémunérateurs ou des postes de professeur invité: il ne faut pas oublier qu’il est un médecin et que l’attrait des Etats-Unis sur le milieu médical est très fort. Tellement même, qu’il peut inciter certaines personnes à oublier toute prudence.

Car l’installation de Vasella aux Etats-Unis, si elle se confirme, n’y est pas sans risque: le juge l’aura sous la main pour ordonner sa comparution en cas de class action. Pour l’ancien CEO et président d’une société pharmaceutique comme Novartis, le risque est réel et, de ce point de vue, son départ aux Etats-Unis augmente la vulnérabilité de la multinationale suisse, comme le suggère David Wilson, associé de l’étude Schellenberg Wittmer, à Genève.

«On va attirer Novartis dans une procédure par l’intermédiaire de son ex-CEO», dit-il avant de souligner à quel point l’environnement juridique américain est hostile, fait de procédures «purement vexatoires», où les avocats n’ont rien à perdre et tout à gagner.

Parmi ceux qui l’attendent au contour, il y a les défenseurs des animaux. Dans le numéro de mars d’ACUSA-News, Erwin Kessler, contre lequel Vasella a intenté une procédure depuis 2009, dénonce la justice suisse, mais attend beaucoup des tribunaux américains: «Il (Vasella) peut compter sur la justice lorsqu’il s’agit de bâillonner les critiques. Il en est tout autrement aux Etats-Unis où Vasella et consorts se voient confrontés toujours plus fréquemment à des prétentions en dommages-intérêts.»

Bien sûr, Daniel Vasella va faire des économies d’impôts: la fortune n’est pas taxée, seuls les revenus le sont, et encore, s’il s’agit de dividendes de titres suisses, sont-ils imposés au taux favorable prévu par la convention de double imposition? Mais ici encore les Etats-Unis sont un univers à part: les agents spéciaux de l’IRS ont, par exemple, le droit d’abattre un contribuable potentiellement violent. 

Mais, bien sûr, c’est pour le folklore.

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."