Bilan

Covid-19: «Le vaccin devrait être prêt au plus tard en janvier»

Dans une interview exclusive, le CEO de Moderna revient sur le rôle majeur que la Suisse a joué sur la construction de sa société, dont le vaccin est actuellement en phase 3 des études cliniques.

Le Français Stéphane Bancel dirige Moderna depuis 2010.

Crédits: Bearwalk/Moderna

Créée en 2010 seulement, Moderna est pourtant valorisée actuellement à plus de 21 milliards de francs au Nasdaq. Il faut dire qu’il n’a fallu que quarante-deux jours à cette biotech américaine pour fabriquer un vaccin expérimental contre le SARS-CoV-2 (ou Covid-19) et soixante-deux jours pour lancer un essai clinique de phase 1. Son modèle est révolutionnaire, grâce à une approche originale: au lieu d’inoculer un virus entier, il se contente d’un morceau de son code génétique sous forme d’ARN messager (ARNm). Cette molécule organique va alors demander aux cellules du corps de fabriquer une protéine virale. Le système immunitaire est censé la repérer et créer des anticorps neutralisants qui protégeront le corps en cas d’attaque du virus Covid-19. Cette technologie n’a pas encore conduit à la mise sur le marché d’un traitement. La pandémie actuelle aura servi dans tous les cas à accélérer les recherches liées à cette nouvelle classe de médicaments pleine de promesses.

Le 8 septembre dernier, neuf CEO des principales biopharmas (AstraZeneca, BioNTech, GlaxoSmithKline, Johnson & Johnson, Merck, Moderna, Novavax, Pfizer et Sanofi) ont annoncé un engagement commun historique à «maintenir l’intégrité du processus scientifique» alors qu’elles s’efforcent d’obtenir prochainement l’autorisation de mise sur le marché d’un vaccin. Un engagement qui résonne d’autant plus fort qu’à peine quelques heures plus tard, le géant AstraZeneca annonçait la suspension des essais mondiaux, y compris ceux de stade 3, de son vaccin expérimental contre le coronavirus. En effet, une maladie inexpliquée (une myélite transverse) s’est développée chez un participant à l’étude. Cette suspension doit permettre l’examen de toutes les données par un comité indépendant. Le vaccin sur lequel AstraZeneca travaille avait été choisi par l’Europe et la Belgique.

Rappelons que le protocole compte quatre étapes. Dans la phase 1, on teste l’innocuité du sérum sur un groupe de quelques dizaines de volontaires sains. Si personne ne tombe malade, la phase 2 peut commencer: les essais sont menés sur quelques centaines de patients pour vérifier l’efficacité du produit et déterminer sa dose optimale. La phase 3 consiste à poursuivre les tests à grande échelle (au minimum sur 5000 personnes dans le cas présent, la FDA, l’administration américaine des denrées alimentaires et des médicaments, a exigé 30 000) en comparant les résultats avec ceux d’un placebo. Enfin, la phase 4 se déroule après la mise sur le marché: on continue à observer tout éventuel effet secondaire durant plusieurs mois. «Il est hors de question de demander une autorisation de mise sur le marché si nous ne sommes pas certains que la sécurité des patients et l’efficacité du vaccin sont garanties», nous a indiqué Stéphane Bancel, CEO de Moderna.

Pour l’heure, la thérapie développée par Moderna a été soutenue par l’agence américaine des médicaments et par la Confédération suisse. Cette dernière a annoncé le 7 août avoir conclu un contrat avec la biotech portant sur l’achat de 4,5 millions de doses. A ce propos, rappelons que l’entreprise Lonza a signé quant à elle un contrat le 1er mai portant sur la fabrication du vaccin Moderna, à la fois sur son site valaisan de Viège et sur son site américain du New Hampshire. Le contrat porte sur une durée de dix ans et doit permettre de produire plus de 500 millions de doses en 2021.

Outre l’engagement d’un directeur pour diriger Moderna Suisse, Dan Staner, la licorne américaine a également recruté l’ancien patron du manufacturing mondial du bâlois Novartis, Juan Andres, comme directeur des opérations ainsi que Nicolas Chornet pour la production internationale. Comme nous le révèle en primeur le Suisse Dan Staner, cette entité prévoit d’engager plus d’une cinquantaine de collaboratrices et collaborateurs ces prochains mois pour son siège bâlois (lire aussi l’encadré page suivante).

Lonza, à Viège (VS), devrait commencer à produire le vaccin avant la fin de l’année. 2020 (Crédits: Lonza)

Stéphane Bancel, quelles sont les perspectives actuelles pour le vaccin contre le Covid-19?

Vendredi dernier (le 4 septembre, ndlr), nous avions 21 000 participants enrôlés sur les 30 000 personnes qu’il va nous falloir. Ce chiffre de 30 000 a été décidé par la FDA, la Food and Drug Administration. Autrement dit, 15 000 recevront le vaccin et 15 000 un placebo. Je vous rappelle que sur la phase 1, nous avions eu une très bonne réponse sur les anticorps neutralisants. Et, s’agissant de la réaction des deux groupes de personnes plus âgées, que ce soit les 55 à 70 ans ou le groupe des plus de 70 ans, ils avaient une quantité d’anticorps neutralisants similaires à celui des 18 à 55 ans. Dans le meilleur des scénarios, nous aurons des résultats en octobre, mais ce sera sans doute plutôt en novembre, voire, au plus tard, en décembre ou en janvier.

Comment vit-on au jour le jour avec de telles attentes qui pèsent sur vos épaules?

J’ai tendance à ne pas trop y penser. Nous sommes tous très motivés par la tâche qui nous incombe. Notre mission n’a jamais été aussi claire et nous ne subissons aucune pression politique, aussi étonnant que cela puisse paraître. Au contraire, prenons l’exemple de la collaboration qui s’est établie entre la FDA et l’industrie pharmaceutique. La FDA a dédié d’énormes équipes focalisées sur tel ou tel projet. Aujourd’hui, quand nous avons besoin de réponses, ils nous répondent immédiatement. Nous avons des meetings quotidiennement. Une dynamique et une collaboration uniques se sont mises en place.

Est-ce que les usines de Lonza, avec qui vous avez signé un partenariat, ont pu démarrer la production du vaccin?

La production à Portsmouth dans le New Hampshire chez Lonza a démarré en juillet déjà. En Suisse, à Viège, il fallait commencer par adapter les laboratoires pour la fabrication de notre vaccin à ARN messager (le mRNA-1273). Ce travail avance très bien. La production devrait démarrer durant le quatrième trimestre 2020. Notre plan, au niveau mondial, est de déposer nos dossiers de demandes d’autorisation de mise sur le marché auprès des principales agences: Swissmedic, FDA (Etats-Unis), Santé Canada, Pharmaceuticals Medical Devices Agency (Japon), l’EMA (l’Agence européenne des médicaments), Therapeutic Goods Administration (Australie) et Medicines and Healthcare Products Regulatory Agency (Royaume-Uni). Certains pays ont assoupli leurs conditions vu la situation en acceptant de recevoir un dossier en anglais.

Quels sont les investisseurs suisses qui ont soutenu dès le début Moderna et qui ont ainsi contribué à créer un lien particulier avec la Suisse?

Pour Moderna, les liens avec la Suisse ont débuté dès juin 2012, lors de notre tour de table C où la majorité des fonds levés étaient venus d’investisseurs suisses, notamment du groupe Pictet et de grandes familles suisses issues de l’entrepreneuriat, attirées par ce projet. Ces derniers ont une vision dans la durée et comprennent bien comment fonctionne l’industrie de la santé. L’ARN messager (ARNm) possède un très fort potentiel. Cela peut déboucher sur la troisième plus grande révolution dans le secteur de la pharma. J’avais constaté que les marchés financiers aux Etats-Unis sont très court-termistes. Or, la science prend des années pour progresser. C’est d’ailleurs pourquoi nous avions l’idée que Moderna restera en mains privées le plus longtemps possible.

Centre technologique de Moderna à Norwood, dans le New Hampshire (Etats-Unis). (Bearwalk Cinema)

Donc, vous avez eu l’occasion de venir en Suisse à de nombreuses reprises?

J’y suis venu au moins deux ou trois fois par année. Par ailleurs, chaque printemps, ceux qui peuvent se déplacer viennent rencontrer nos équipes. Parmi les investisseurs suisses, je peux vous citer encore Julius Baer et aussi BB Biotech à Zurich, sans oublier Credit Suisse lors de l’IPO. Je dirais qu’aujourd’hui, les actions de Moderna sont détenues à hauteur de 10% par des Suisses, après avoir représenté jusqu’à 20%.

Alors que le développement d’un nouveau vaccin prend généralement entre cinq et quinze ans, comment peut-on compresser autant les délais pour le Covid-19?

Je tiens à vous rassurer. Nous avons respecté l’ordre des phases de test clinique. La phase 2 s’est bel et bien déroulée avant que la phase 3 ne soit lancée. Sinon, la FDA ne nous aurait pas donné son feu vert. La phase 2 a porté sur 600 personnes et s’est bien passée. Les données seront disponibles d’ici à la fin de ce mois. Il n’a pas été relevé de variabilité selon l’âge et/ou la technologie utilisée. En effet, d’autres compétiteurs utilisent une technologie testée pour la lutte contre les adénovirus, avec le désavantage que si l’on a déjà été infecté par le passé par un adénovirus, le vaccin sera plus vite neutralisé.

Sur les 9 candidats vaccins en cours d’évaluation clinique de phase 3, vous êtes deux laboratoires à développer une solution basée sur l’ARN messager. Quelles sont les différences d’approche?

La technologie de base reste la même. Nous utilisons un lipide biodégradable, tandis que d’après mes informations, ce ne serait pas le cas pour Pfizer. Cela explique sans doute les problèmes qu’ils ont rencontrés lors de la phase 1. Par ailleurs, j’observe que dans leur groupe des personnes âgées, il a été constaté une chute entre 40 et 60% du nombre d’anticorps neutralisants, sans doute à cause de leurs lipides et de la dose utilisée.

Contrairement à d’autres acteurs prêts à rogner leurs marges (Johnson & Johnson, AstraZeneca), vous entendez gagner de l’argent sur votre vaccin. Vous confirmez?

C’est correct. Nous sommes conscients qu’il s’agit d’une pandémie, donc nous souhaitons mettre à disposition notre vaccin à un prix raisonnable. Mais il nous sera impossible de ne pas faire de marges, car depuis notre création voilà dix ans, Moderna n’a pas encore fait de profits. Les profits seront d’ailleurs prioritairement réinvestis dans nos recherches et non pas pour verser des dividendes ou racheter des actions.

Je suppose que vous êtes favorable à rendre obligatoire la vaccination contre le Covid-19?

D’un point de vue éthique, c’est impossible. Chacun doit pouvoir décider librement. Cela étant, je trouve regrettable que certaines personnes pensent que certains laboratoires vont développer des produits ayant des effets secondaires négatifs. Depuis des mois, je me lève tous les matins vers 4 h pour contribuer à sauver des vies. Je serai personnellement parmi les premiers à me faire vacciner quand j’en aurai légalement le droit. Je pense que, de manière générale, la vaccination reste le meilleur moyen pour réduire la mortalité, même si le risque zéro n’existe pas.

Donc, vous pouvez nous affirmer que si votre vaccin est autorisé, ce ne sera pas un vaccin au rabais?

Exact. Nous avons pris des risques financiers, notamment en commençant à fabriquer le produit pour la phase 2 avant que la FDA ne nous donne son accord. Il s’agissait de millions de dollars. Puis, nous avons utilisé l’argent mis à disposition par le gouvernement américain, cela n’a pas été fait à la légère.

Où est-ce que le vaccin sera distribué en premier?

Cela va dépendre des agences nationales délivrant les autorisations de mise sur le marché. Logiquement, celle qui sera la plus rapide permettra à son pays de recevoir le vaccin en premier. Aux Etats-Unis, l’Emergency Use Approval permet à la FDA d’utiliser un produit en l’espace d’une semaine, car entre-temps, l’agence aura eu le temps de relire en amont les données finales. J’anticipe potentiellement une approbation pour le corps médical et les personnes âgées. Cela aura lieu vraisemblablement aux Etats-Unis, en parallèle au processus normal qui devrait durer jusqu’à une délivrance générale autour de début février. En Suisse, je ne suis pas certain qu’une telle procédure existe. Par contre, je sais que c’est aussi le cas au Royaume-Uni.

Il semble que pour maintenir la stabilité de votre vaccin utilisant l’ARNm, il faille maintenir une température très basse, de l’ordre de -20 degrés?

Oui, habituellement, un vaccin est conservé à 4-5 degrés. Mais avec cette technologie et le processus de fabrication, les deux laboratoires utilisant cette possible nouvelle classe de médicaments, à savoir Pfizer et Moderna, ont besoin de températures bien inférieures. De l’ordre de -70 degrés pour Pfizer et de -20 pour notre mRNA-1273. Ce niveau de température, -20, est déjà bien connu dans les systèmes de distribution de produits oncologiques. Par contre, lorsque les doses seront livrées aux pharmacies et aux hôpitaux, notre produit pourra être stocké à 4-5 degrés pendant une à deux semaines.

Quel est votre vision pour Moderna dans les cinq ans?

Moderna a développé l’ARNm dans l’optique de pouvoir guérir des maladies pour lesquelles aucun traitement n’existe. Notre but est de révolutionner la thérapeutique en créant une nouvelle classe de médicaments. A ce jour, outre le vaccin relatif au Covid-19, notre pipeline comprend 22 autres thérapies à ARN messager, dont 13 au stade clinique, que ce soit pour l’oncologie, la cardiologie (avec la protéine humaine VEGF actuellement testée sur le cochon), les maladies auto-immunes, etc. En résumé, notre ambition est d’être l’acteur principal dans cette nouvelle génération de médicaments.


La Suisse accueillera la première filiale de moderna

Dan Staner a été recruté pour diriger Moderna Suisse. (Crédits: Dr)

Recrutements Désigner la Suisse pour ouvrir sa première filiale est un choix voulu et réfléchi du management de Moderna. «C’est très important symboliquement et stratégiquement. Nos investisseurs ont joué un rôle majeur dans la construction de notre société, et la Suisse brille par le nombre de ses talents», insiste le CEO Stéphane Bancel. Ce n’est donc pas un hasard si c’est un Suisse, Dan Staner, ancien d’HEC Lausanne, qui a été recruté pour s’en charger.

Les deux hommes avaient travaillé ensemble dès 2004 chez Eli Lilly. Engagé voilà quelques jours à peine, ce dernier a gravi quasiment tous les échelons au sein de ce géant américain de la pharma où il a œuvré une vingtaine d’années. Revenu s’installer avec sa famille en Suisse après neuf années passées aux Etats-Unis et à Dubaï, il est actuellement en pleine phase de recrutement de son équipe. «Nous serons une trentaine de spécialistes d’ici fin décembre au siège à Bâle, où est situé aussi le hub pour toute l’Europe. Nous prévoyons d’être entre 50 et 60 collaboratrices et collaborateurs d’ici fin 2021, essentiellement des personnes déjà expérimentées dans les affaires réglementaires, le médical, la qualité, le manufacturing ou encore dans des rôles commerciaux», nous confie-t-il, de passage à la rédaction.

Interrogé sur la date de mise à disposition du vaccin en Suisse, il mentionne «le premier semestre 2021», en partant de l’hypothèse que la phase 3 soit réussie. «J’ai rejoint Moderna pour sa plateforme innovante qui a le potentiel d’amener à cette troisième révolution dans cette industrie. Par ailleurs, rejoindre une entreprise avec un CEO de ce gabarit, avec autant de courage et de persévérance, est une chance fantastique qui ne se refuse pas.»

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin 2019.

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