Bilan

Comment les Editions Zoé ont assuré leur pérennité

Femme de caractère et de conviction, Marlyse Pietri a fait des Editions Zoé une maison remarquable et rentable. Elle passe aujourd’hui le flambeau à Caroline Coutau. Histoire d’une heureuse succession.

Plus un vasistas qu’une fenêtre. Quant aux murs, on soupçonne qu’ils furent blancs, il y a longtemps. Il y a aussi l’exiguïté de la pièce, rehaussée par l’étroitesse du couloir, forcément encombré de livres – mais pas seulement – qui y mène. Ce fut l’univers de Marlyse. C’est désormais celui de Caroline. Un bureau pour illustrer une passation de témoin. Jeu de chaises, littéraires plutôt que musicales. Le 1er février dernier, Marlyse Pietri, créatrice des Editions Zoé, 70 ans, exténuée mais heureuse, confiait les rênes de la maison d’édition et de diffusion à sa collaboratrice de trois ans et sa cadette de vingt-six ans, Caroline Coutau. A cette dernière désormais d’apprendre à ne plus compter ses heures, si tant est qu’elle ne l’ait jamais fait. A elle encore d’accumuler les urgences, les petits détails qui ont tous leur importance et qu’il faut transformer en post-it cérébraux pour prétendre à la fluidité. A elle toujours de faire son chemin dans les 600 manuscrits qu’elle reçoit chaque année et dont elle doit séparer le bon grain de l’ivraie pour n’en retenir que moins d’une poignée. «Ça peut paraître cruel, mais il faut bien le faire.» A elle enfin, de réaliser cette synthèse entre passion et pragmatisme. Car si les livres ne sont pas des produits comme les autres, ils sont aussi des produits. Qui s’impriment, se diffusent, se distribuent et se vendent. Pour preuve, le chiffre d’affaires de Zoé, environ 1,6 million de francs, pour six collaborateurs et un fonds de 700 titres.

«Etre éditeur, c’est être entrepreneur, dans le sens entreprenant. Un exemple: un livre aujourd’hui reste en moyenne six semaines sur les présentoirs des libraires. Il faut donc le promouvoir vite et fort», résume la nouvelle maîtresse de maison. Le métier veut ça. Marlyse Pietri avoue volontiers qu’elle a sué sang et encre pendant trente-six ans de pratique. Grâce à son sacerdoce, de simple plancton en 1976, Zoé est devenue un organisme vertébré qui a suivi son évolution. «Quand je me suis lancée dans l’aventure, c’était pour l’amour des textes et dans une joyeuse ambiance très soixante-huitarde. Pas de division du travail. Tout le monde les mains dans le cambouis.» La machine offset tournait dans la cave genevoise et permettait à l’équipe du début d’éviter l’enlisement dans les chiffres rouges. «Nous avons eu de la chance, confie la fondatrice, car très vite, nous avons eu des textes à succès, comme celui de Nicolas Meienberg, Reportages en Suisse.»

Les années passent et l’imprimerie devient plus un fil à la patte qu’une bouée. Marlyse Pietri qui a perdu ses deux associées en route, comprend que la seule voie de l’édition ne lui permettra pas d’assurer l’avenir de sa petite entreprise. L’amour des textes confine à la foi et la foi se prophétise. Un éditeur qui se refuserait au prosélytisme ne serait guère plus qu’un prêcheur dans le désert. Zoé Editions devient Zoé Editions et Diffusion, et bientôt aussi Distribution. Le Zoé plancton n’est plus qu’un lointain souvenir. La maison s’internationalise. En France avec Harmonia Mundi, en Belgique avec Caravelle, et au Canada avec Dimedia. «Une nécessité absolue pour la pérennité de notre chiffre d’affaires, hier comme aujourd’hui, insiste Caroline Coutau. Avec un bassin d’un million et demi de personnes, la Suisse romande reste trop exiguë pour permettre de vivre confortablement de l’édition. La France est une destination logique pour nos auteurs. Même si, en matière de littérature, les frontières manquent cruellement de perméabilité.»

 

Production Les Editions Zoé gèrent un fonds de 700 titres pour un chiffre d’affaires de 1,6 million.

 

Ces essentiels best-sellers

Aujourd’hui, le succès d’un ouvrage, selon les standards helvétiques, se décrète à partir de la vente du 2000e exemplaire. Chez nos voisins hexagonaux, la jauge est plutôt autour des 20 000. A ce tarif-là, on comprend que très peu d’auteurs suisses vivent de leur art. Bien sûr, il y a les grands succès. Celui de Matthias Zschokke par exemple, quand il se voit attribuer en 2009 le Prix Femina Etranger pour Maurice à la poule. Il y a aussi les succès que l’on pourrait qualifier de populaires. L’histoire suisse en un clin d’œil ou encore le Dictionnaire suisse romand ont tous deux crevé l’étage des 35 000 exemplaires. Certains romans ont connu le même privilège. L’analphabète d’Agota Kristof, par exemple.

Il en a toujours été ainsi. Les meilleures ventes équilibrent les comptes des éditeurs. Elles sont donc essentielles à la bonne marche des affaires. De là à les pister comme un pointer… «Jamais je n’ai refermé un manuscrit en me disant bon je n’aime pas trop mais je sens que ce sera un best-seller, tranche Marlyse Pietri. C’est incompatible avec ma conception de ce métier où le plaisir que nous procurent les textes reste notre seul moteur pour les défendre.» Caroline Coutau opine du chef. Une façon comme une autre de dire que les deux femmes partagent la même philosophie. En trois ans de collaboration, elles n’ont d’ailleurs jamais connu de désaccord majeur sur un texte ou un auteur. Une belle continuité dont, avant cette rencontre, Marlyse s’était mise à douter. «Oui j’avais peur de voir toutes ces années d’effort s’achever par une clé sous le paillasson. On a des exemples récents de maisons d’édition qui ont fermé faute de successeur. Cette peur-là, je ne l’ai plus.»

Mais n’allez pas croire que Marlyse Pietri achève de faire ses cartons avant de laisser place nette à la nouvelle génération. Elle garde un pied, et même deux, dans la boîte. Sauf qu’elle ne courra plus autant qu’avant. Elle s’occupera d’une partie du marché français, des traductions de l’allemand et de quelques auteurs – amis – de longue date. Elle secondera également Caroline Coutau dans le difficile combat sur le prix unique du livre: «Il a été démontré que c’est une mesure essentielle pour assurer la diversité de l’offre culturelle, explique la nouvelle directrice. Sans cela, les prix des best-sellers baissent quand ceux des autres livres montent, réduisant de fait les choix du lecteur.» Ce n’est pas la seule source d’inquiétude pour Caroline Coutau. Le dossier de la numérisation des œuvres s’annonce épineux. Google a déjà été renvoyé dans ses buts façon «merci, mais non merci», malgré l’insistance habile de ses VRP. La solution retenue par Zoé consiste à reproduire dans le monde numérique la chaîne de valeur qui existe dans le monde physique: un e-éditeur propose un e-livre à un e-diffuseur, le fichier est alors stocké chez un e-distributeur qui, sur ordre, fournira le fichier à l’e-lecteur. «C’est pour l’instant la meilleure façon de préserver les intérêts de tous les acteurs de la branche, et, bien sûr, ceux de nos auteurs.»

Mère de deux adolescents, Caroline Coutau est aux premières loges pour tenter de deviner à quelle sauce la lecture sera mangée dans l’avenir. «Les ados lisent. Ils lisent autrement, autre chose. Il est fort possible que la littérature elle-même s’empare de ces nouvelles façons.» Pour une maison qui comme Zoé a toujours aimé les auteurs qui sculptent les phrases pour mieux réinventer la langue, voilà qui ne peut être que prometteur.

 

Rentrée littéraire

L’art difficile de composer une saison

Dans un monde que l’on dit de plus en plus numérique, où chacun émince son temps en morceaux toujours plus fins au point que les activités suivies pendant plus d’une heure se raréfient, on n’a jamais compté autant de livres nouvellement publiés ou de rééditions. La rentrée littéraire rejoue à sa façon la multiplication des petits pains. «En 1985, Zoé éditait environ 12 ouvrages par année. Aujourd’hui nous sommes à 25», explique Caroline Coutau, nouvelle directrice de la maison d’édition et de diffusion. Marlyse Pietri continue en comparant l’art de panacher cette offre annuelle à celui de composer une saison de théâtre. «Il faut un bon mélange entre écrivains maison confirmés et une ou deux découvertes, des traductions suisses et étrangères, des ouvrages dits difficiles et d’autres plus abordables. C’est là une façon d’assurer un certain niveau de vente sans pour autant déroger à la règle principale: aimer les livres que l’on publie», précise encore Caroline Coutau.

 

Carte de visite

1975 Création des Editions Zoé. 1977 Publication de la traduction de Reportages en Suisse de Nicolas Meienberg. 1982 Marlyse Pietri se retrouve seule aux commandes après le départ de ses deux associées. 1992 Conclusion d’un contrat de diffusion en France avec Harmonia Mundi. 2011 Marlyse Pietri confie le destin des Editions Zoé à Caroline Coutau.

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