Bilan

Comment le dessinateur Valott a construit un petit empire

Le dessinateur a créé des lignes de produits mondialement connus, comme Mumu Cow et Born2b. Rencontre avec Jaques Vallotton, alias Valott, dans son garage-atelier de la vallée de Joux.
  • Jaques Vallotton dans son atelier: «Je suis maniaque.»

    Crédits: Olivier Evard
  • 1,5 million de T-shirts Mumu Cow ont été écoulés en Suisse.

    Crédits: Olivier Evard

A ce jour, 3,5 millions d’articles de la marque Mumu Cow ont été vendus dans le monde. Derrière la petite vache aux traits naïfs que l’on trouve sur des tasses, des cartes postales, des stylos, des T-shirts (1,5 million d’exemplaires écoulés en Suisse!) se cache Jaques Vallotton, alias Valott. Travaillant avec son complice de toujours, le graphiste Bertrand Lehmann, il est l’artisan de pléthore de produits qui se vendent comme des petits pains. Et c’est dans un garage converti en atelier, au cœur de la vallée de Joux, que ce discret artiste suisse cherche (et trouve) l’inspiration.

Dans son antre, on ne sait pas où donner de la tête. Les étagères débordent de livres, photos, disques, bibelots, bandes dessinées. La boîte à meuh côtoie un crâne humain, Brassens et Brel font la causette à côté de Tintin, et Goldorak trône à un jet d’astéro-hache des idées noires de Franquin. Sur les murs, des moulages de visages de Jack Nicholson et Robin Williams. Au centre de la pièce: un poêle, sur lequel Valott fait chauffer l’eau pour le thé. Un joyeux bazar? Que nenni. «Je suis maniaque», admet l’artiste. Chaque emplacement est pensé.

Pour ses créations, c’est un peu similaire. On pourrait croire à du travail tout simple, mais «nos objets, c’est du ripoliné. On veut que tout soit parfait.» Derrière une illustration d’apparence facile, il y a des heures de réflexion et de travail graphique. «On ne fait peut-être pas du Girardet, on fait plutôt des sandwiches. Mais on les fait bien!», assume Valott, réputé pour son amour des métaphores culinaires.

Best-sellers

Parmi les coups de maître du tandem: les T-shirts à croix suisse, commercialisés alors qu’Expo.02 avait banni le drapeau helvétique. «Tout ce qu’on a fait avec la croix a cartonné. Aucun drapeau n’a une puissance graphique plus forte que celui de la Suisse! Mais on a réduit les proportions de la croix. Ce n’est pas la même que sur les passeports. Car l’originale ne donne pas bien sur un T-shirt.»

Leur best-seller absolu? La fameuse Mumu Cow, qui a poussé son premier beuglement graphique en 1999. «La boîte pour laquelle on bossait nous avait dit: «Les vaches, ça ne marche pas.» On en a quand même proposé une. Je voulais qu’elle soit spontanée et innocente, donc je l’ai dessinée avec la main gauche pour être contraint. Au final, c’est le T-shirt qui s’est le mieux vendu chez eux. Ils sont passés de 500 000 francs de chiffre d’affaires à 8 millions, et on représentait 80% de leurs ventes.» Aujourd’hui, la gamme de T-shirts Mumu Cow s’écoule à 150 000 pièces par an.

Au total, tous objets confondus, plus de 1000 articles sont vendus chaque jour en Suisse. De quoi donner le vertige à n’importe quel designer! Evidemment, les plagiats n’ont pas manqué. «On a fini au tribunal, et on a gagné. Dans le secteur des objets souvenirs, c’est la guerre! Il y a de gros enjeux. Mais quand tu es créatif, et pas businessman, c’est horrible.» 

Une vingtaine de licences

Si Lehmann et Valott sont avant tout des créatifs, ils n’en ont pas moins bien mené leurs affaires de main de maître. A l’époque des T-shirts à croix suisse, leur licencié leur propose un forfait de 500 francs par dessin. Mais le duo tient à se faire payer «au succès. Il n’y a pas plus sain! Si un jour on te doit 2 millions de royalties, c’est que c’est ta part du gâteau.»

Avec une vingtaine de licences dans le monde, les marques Mumu Cow et Born2b (ces visuels de spermatozoïdes dont les T-shirts ont été la meilleure vente au mètre carré aux Galeries Lafayette) représentent le principal revenu de la petite entreprise Lehmann & Vallotton. Lors de toute licence accordée, sont établis les critères suivants: une marque, une durée, un ou plusieurs produits de cette marque, et un ou plusieurs territoires.

Ensuite il faut fixer le taux de royalties, qui est prélevé sur le chiffre d’affaires du licencié et pas sur celui du prix de vente public, qui est hors de contrôle du licencié. Le pourcentage varie entre 8 et 12% de ce chiffre d’affaires. «La plupart du temps, pour les licences étrangères, un agent prélève entre 30 et 40% du pourcentage qui nous est dû. Bref, il faut vendre beaucoup si l’on veut gagner un peu!»

Au bout du compte, les revenus sont partagés entre Bertrand Lehmann, Jaques Vallotton et son épouse Catherine. Oui, car cette dernière – malheureusement absente le jour de notre visite, mais ayant concocté de savoureux muffins à la courge – est sculptrice, et fabrique tous les modèles 3D qui serviront ensuite à produire des porte-clés, jouets, etc., à l’effigie des personnages dessinés par son mari.

Catherine, Jaques Vallotton la connaît depuis l’enfance. De retour à Lausanne à 12 ans en 1979 après avoir passé six ans au Brésil, il dévore de la culture et se met au dessin. Précoce, il participe à sa première exposition de dessinateurs de presse à l’âge de 13 ans. Par la suite, ce sera grâce à son futur beau-père, alors producteur pour la télévision, que Valott aura la chance de travailler avec Franquin. Mais s’il clame son admiration sans bornes pour le papa de Gaston Lagaffe, il dit avoir tout autant appris par l’art de Brassens, de Kubrick ou de Bacon.

A 17 ans, il envoie ses projets de bande dessinée à Derib, l’auteur de Yakari. «Il m’avait appelé pour m’encourager. Pour le remercier, je lui ai envoyé une caricature de lui, et il l’a montrée à l’éditeur Kesselring.» L’éditeur, impressionné, lui lance un défi: «Si tu m’en fais 45 autres comme ça, je publie un bouquin.»

Quarante-cinq jours plus tard, à raison de quinze heures par jour de dessin, le jeune Valott lui livre sa commande! Baptisé «Swiss Monsters», le premier ouvrage du dessinateur fut le best-seller romand de l’année 1985, un an avant une autre rencontre importante pour lui avec «Zep, mon seul vrai ami dans la BD. J’ai appris beaucoup de choses à son contact». Sauf qu’à ce moment-là, le dessinateur de Titeuf ramait sec et Valott cartonnait déjà. «Je montrais ses pages, mais tout le monde disait que c’était nul!»

Un bavard touche-à-tout

Trois décennies et quelques cheveux blancs plus tard, Valott continue de faire ce qui lui ressemble et reste fidèle à son entourage proche. Il a récemment repris le dessin de presse pour le quotidien 24 heures, imaginé une nouvelle gamme de produits sous la marque NAINconnu, vient de publier des livres pour enfants à partir de son personnage phare Mumu Cow, et créé un jeu – The Swiss Game – objet rare composé uniquement de pièces typiquement suisses qui s’emboîtent, tiré à 26 exemplaires et coûtant 1291 francs pièce. «Je l’ai fait car je voulais le toucher.»

Jaques Vallotton est bavard, très bavard. «Jaques, tu lui demandes l’heure, et il te raconte l’histoire de l’horlogerie», disent ses copains. Mais lorsqu’on lui demande de se décrire, le voilà bien embêté. «Je n’en sais rien! J’aimerais trouver un mot. Créateur? Artisan en image? J’ai l’énorme défaut de pouvoir faire plein de choses. Normalement, quand on crée, il faudrait taper sur le même clou. Et moi, je tape, je visse, et je tape même sur la vis. Mais disons que mon métier est dessinateur, puisque tout ce que je fais passe par l’interface du dessin.» Après des années de création, il vient à peine de compiler son travail sur le site jaquesvallotton.com.

En sortant de son incroyable atelier-garage, à côté duquel flotte un drapeau à l’effigie de sa vache fétiche, Valott réfléchit à une métaphore culinaire pour expliquer ce succès. Et conclut que «la recette, c’est que c’est pas dans la recette»! Voilà qui paraît tout simple, et pourtant… 

Camille Destraz

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