Bilan

Cliniques dentaires: où sont les Suisses?

Plus de 4200 médecins-dentistes étrangers sont à l’œuvre en Suisse. Le développement des chaînes s’appuie sur cet afflux, même si le niveau de formation est très inégal.
  • Jacques Weber, à la tête de deux cliniques sur Genève: «La dentisterie est une forme de compagnonnage.»

    Crédits: Nicolas Righetti/lundi 13
  • Christophe Bornand, CEO de la chaîne Adent: «La première nationalité de nos dentistes est française.»

    Crédits: François Wavre

Depuis l’entrée en vigueur des accords bilatéraux en 2002, l’Office fédéral de la santé publique a reconnu l’équivalence de 4222 diplômes de médecins-dentistes étrangers (dont 394 en 2014!). Face à ce déferlement, la Société suisse des médecins-dentistes (SSO) se mobilise en faveur d’une augmentation du nombre de places d’études en médecine dentaire. D’autant que les diplômés fraîchement émoulus des quatre écoles dentaires de Bâle, Berne, Genève et Zurich ne parviennent pas à compenser le nombre de praticiens qui cesseront d’exercer au cours des prochaines années. 

Or, le problème vient du fait qu’en Suisse la formation coûte extrêmement cher. Chaque étudiant dispose généralement d’une «unit» (soit un fauteuil avec l’équipement complet), laquelle revient à environ 100  000 fr. De quoi freiner la motivation des cantons à investir dans ces formations. A l’inverse, dans les pays qui nous entourent, les étudiants en médecine dentaire ne bénéficient généralement que d’une «unit» pour 10 étudiants au mieux! Seules la Scandinavie et les Etats-Unis offriraient le même niveau d’équipement pour la formation de leurs étudiants.

Pas étonnant dès lors que les cliniques dentaires doivent faire appel à des médecins-dentistes européens pour assurer leur développement. Prenons ainsi l’exemple de la chaîne Adent, la plus grande chaîne présente des deux côtés de la Sarine: sur 99 médecins-dentistes, 22 sont Suisses, à en croire Christophe Bornand, son CEO venu de chez Galenica. «La première nationalité de nos dentistes est française, avec 32 médecins-dentistes, devant les Suisses, suivis par les Espagnols, les Italiens et les Allemands.»

50 heures de cours par an

Le revers de cet afflux est qu’au final «les niveaux de formation universitaire et de formation continue varient énormément», comme le constate Jacques Weber, médecin-dentiste répondant à la tête de deux cliniques dentaires sur Genève (à Plan-les-Ouates et Vésenaz). Comment y faire face? «Après avoir recruté un dentiste, je veux pouvoir lui faire confiance, dès lors je contrôle tous les plans de traitement. Il y a beaucoup d’apprentissages qui s’opèrent par des observations mutuelles. Il faut accompagner les gens dans les actes qu’ils ne savent pas faire. La dentisterie est une forme de compagnonnage», ajoute Jacques Weber. Cela l’a amené à devoir licencier une jeune dentiste formée en Suisse pour incompétence. Même si cette dernière se retrouve aujourd’hui cheffe de clinique ailleurs. 

Pour solutionner ce problème de formations inégales, Christophe Bornand ambitionne de créer une sorte d’académie interne. Pour ce faire, il a commencé à établir des contacts avec des spécialistes qui font référence dans leur domaine. En matière de formation continue, la SSO préconise 50 heures par année. Or, la plupart des médecins-dentistes les obtiennent en dehors de leurs heures de travail en participant à des congrès.

A la tête des chaînes Dentalys, White et Dental Budget (12 cliniques à ce jour), Herbert Stephani n’est pas convaincu par le sérieux de ces multiples congrès. «Je préfère me rendre deux fois par année avec mes chefs de clinique suivre un cours pratique chez des confrères très réputés en Europe. Quant à nos jeunes médecins-dentistes, comme nous posons environ 450 implants par année, ils bénéficient du fait que Straumann offre un cours formateur par médecin junior par année.»

Le mode de rémunération des médecins-dentistes actifs au sein des cliniques dentaires est particulier. Ceux-ci reçoivent généralement entre 33 et 35% du chiffre d’affaires réalisé, selon leur expérience et leur spécialisation. «Je préfère leur verser un salaire fixe durant leur première année chez moi afin d’assurer la qualité des soins et d’éviter qu’ils bâclent leur travail et fassent la course au chiffre d’affaires», indique Jacques Weber. Chez Dentalys, on préfère «les mettre dans le bain tout en leur laissant des plages horaires très larges par patient pour contrôler ce qu’ils font».

L’atout des chaînes

Alors que de nombreux médecins-dentistes continuent d’œuvrer en dehors des grandes cliniques dentaires, celles-ci entendent mettre en avant leurs avantages. «Nous apportons davantage de souplesse au niveau des horaires d’ouverture, avec à la clé des places de parc», insiste Christophe Bornand. Il est vrai que désormais il est devenu possible de se faire soigner tôt le matin, en soirée, et souvent même le samedi.

«Nous devons apporter davantage en termes de qualité en regroupant sous un même toit plusieurs compétences. Par exemple, un chirurgien pour les implants et le pédodontiste pour les enfants. Chez Adent, nous n’avons pas moins de 13 chirurgiens (dont un chirurgien maxillo-facial), 11 orthodontistes spécialistes, 13 spécialistes en parodontologie ou encore 4 pédodontistes. Pour parvenir à attirer les meilleurs spécialistes qui souhaitent n’exercer que leur spécialité, il faut bénéficier d’une certaine taille. De surcroît, les dentistes omnipraticiens sont ravis d’être entourés de spécialistes, d’être débarrassés de la paperasserie et des tâches de stérilisation», ajoute le CEO d’Adent. Ce dernier vise l’ouverture de deux autres cliniques cette année encore, dans des régions où Adent n’est pas encore présente. A Payerne, Herbert Stephani occupe désormais la totalité du bâtiment, soit 650 m2, avec des étages dédiés à telle ou telle spécialité, telle que sa structure «La P’tite Souris» pour les enfants.

Autre avantage lié à la taille: le cash-flow disponible pour réaliser des investissements. «Au budget 2016, nous avons prévu plus d’un million de francs pour améliorer encore les équipements de nos cabinets. Par exemple, nous aurons bientôt cinq cliniques équipées au protoxyde d’azote pour pouvoir traiter des patients en semi-sédation.»

Jacques Weber ne nie pas qu’en disposant de deux cliniques dentaires, il réalise des économies d’échelle: «Cela nous a permis d’investir dans une radiologie centrale.» Lui-même effectue ses soins au microscope depuis 2012 (avec un grossissement entre quatre et six fois plus grand qu’une simple loupe) afin d’obtenir une meilleure qualité.

Avec une trentaine de collaborateurs, dont une dizaine de médecins-dentistes, «nous avons une puissance financière avec le temps qui permet de dégager davantage de ressources pour bien s’équiper». 

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

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Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin de cette année.

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