Bilan

«Chaque diamant que j’ai acquis m’a fait évoluer»

Un demi-siècle aura suffi à Laurence Graff pour bâtir son empire. Les pierres les plus remarquables sont sa signature. Interview rare avec un self-made-man.

Apprenti à 15 ans, Laurence Graff fonde Graff Diamonds à 22 ans en achetant ses premiers diamants à crédit.

Crédits: Graff

En seulement deux générations, la Maison Graff a su s’imposer dans le saint des saints du diamant. Conjoncture économique favorable ou bonne conjonction de rencontres? Le succès semble étroitement lié à l’histoire personnelle de Laurence Graff, fondateur de la marque, dont la brillante destinée évoque celle d’une pierre brute sous la coupe d’un lapidaire. 

Dans un ouvrage* qui retrace sa vie, le joaillier, diamantaire, magnat des affaires, milliardaire et collectionneur d’art à la renommée mondiale est décrit comme quelqu’un qui semble davantage nourri par la chance que par les erreurs de jugement. Ce petit-fils de bouchers roumains, parti de rien, est né dans le quartier défavorisé de l’East End à Londres juste avant le début de la Seconde Guerre mondiale. Il aime expliquer que cette enfance, au contact de la rue et des marchands en tout genre, l’a suffisamment endurci pour croire en sa bonne étoile. 

Son flair et le goût des affaires naissent dans l’observation, la débrouillardise et le dur labeur. De simple apprenti à qui l’on donne les tâches ingrates – à 15 ans, il passe ses premiers mois de travail chez un revendeur en diamants à nettoyer les sols de l’échoppe de Hatton Garden qui l’emploie – à joaillier, l’échelle sociale n’a aucune limite. Il achète ses premiers diamants à crédit. Trente-trois exactement. Et plutôt que d’en faire plusieurs bijoux, il n’en créera qu’un, une bague pavée de diamants, revendue 100 livres à un joaillier. Le succès sera immédiat. Graff Diamonds est créé en 1960 alors que Laurence Graff n’a que 22 ans. La première boutique est ouverte à Londres deux ans plus tard. A 28 ans, il remporte le prestigieux prix du Diamond International Award pour la création d’un bracelet en diamants et améthystes.

Une maison indépendante et verticalisée

Aujourd’hui, la maison est entièrement indépendante et verticalisée. Le passionné de pierres précieuses a compris en effet que la maîtrise de l’entière chaîne de valorisation du diamant est essentielle. Au fil de sa carrière, il multiplie les acquisitions: 15% de la société Gem Diamonds (qui détient 70% de la mine de diamant de Letseng au Lesotho), une participation majoritaire auprès de la puissante South African Diamond Corporation (Safdico, l’un des leaders mondiaux de la fabrication et du commerce de diamants), ainsi que des sociétés spécialisées dans la taille et le polissage de pierres précieuses à la pointe de la technologie, la vente de diamants au secteur de la bijouterie, la création et le sertissage des bijoux Graff. 

L’empire Graff, toujours présidé par son fondateur, est aujourd’hui entre les mains de sa descendance et compte une soixantaine de boutiques à travers le monde. D’ici à la fin de l’année, le groupe célébrera l’ouverture d’une deuxième boutique à Paris et à Monaco, et la réouverture de celles de San Francisco, Taïwan et Vancouver. 

Mais son goût du beau va plus loin. Laurence Graff, dont la collection de tableaux impressionnistes a commencé dans les années 1970, a passablement élargi ses goûts artistiques. Des Picasso, des toiles d’Andy Warhol, dont deux Marilyn et le Liz Taylor, le Portrait de Lucien Freud de Francis Bacon, des Basquiat, des Ed Ruscha, et bien d’autres artistes ponctuent les murs de ses demeures. 

A 80 ans, Laurence Graff a accordé à Bilan une de ses rares interviews.

Les diamants, selon Laurence Graff, «possèdent un pouvoir hypnotique». (Crédits: Graff)

De simple apprenti à 15 ans, d’un père tailleur et d’une mère originaire de Roumanie tenant un magasin de bonbons, vous avez façonné votre empire en partant de rien. Quels souvenirs gardez-vous de vos débuts, de la guerre et de la pauvreté?

Je garde encore en mémoire un souvenir très vivace des désastres causés par la Seconde Guerre mondiale sur la ville de Londres et j’entends encore le bruit assourdissant des bombardements au-dessus de ma tête. Le quartier d’East End à Londres, que j’habitais lorsque j’étais enfant, était un faubourg assez difficile et défavorisé, mais j’ai eu la chance de n’avoir manqué de rien. J’avais un toit, des vêtements, un repas chaud sur la table et j’allais à l’école. Je me suis toujours considéré comme privilégié.

A quelle règle stricte n’avez-vous jamais dérogé qui a contribué à votre succès?

Il y a un mot qui m’a toujours guidé: c’est le mot «beshert». Il est issu de l’hébreu et signifie «destin». Je crois en la destinée de chacun. Cette conception de la vie m’a toujours guidé et m’a donné la confiance nécessaire pour oser prendre des risques, dans le travail, dans la vie, dans les épreuves comme au moment où la conjoncture se montre meilleure. Je crois que le succès arrive lorsque l’on travaille dur, que l’on n’a qu’une parole et que l’on garde le sens aigu des affaires. Mais je crois aussi que le succès provient de la confiance en soi et du «beshert». 

Le Lesedi La Rona (1109 carats), plus gros diamant brut du monde, lui appartient. (Crédits: Lucara Diamonds)

Vous aimez acquérir chaque année les diamants les plus extraordinaires, dont cette année deux diamants bruts de 373 et 1109 carats, le Peace Diamond de 709 carats provenant de Sierra Leone et le Meya Prosperity Diamond de 476 carats. L’histoire du diamant doit-elle s’écrire avant tout par son caractère exceptionnel ou par l’éthique de sa provenance?

Les caractéristiques uniques d’un diamant, dès lors qu’il a été taillé et poli, sont évidemment importantes, mais ce n’est que la moitié de l’histoire. Formés il y a des milliards d’années, des centaines de kilomètres sous terre, les diamants que nos clients portent aujourd’hui continueront à exister bien après leur vie sur cette Terre. L’aventure, le périple d’un diamant, par rapport à tout autre objet, est l’un des plus longs et fascinants que l’on connaisse. Nous ne pouvons que rester humbles face à cela. 

Laurence Graff et son fils François, qui occupe le poste de CEO de Graff Diamonds. (Crédits: Yvonne Schmedemann)

Quelle est la plus grande folie que vous avez acquise par passion?

L’achat du diamant brut Lesedi La Rona de 1109 carats symbolise ma passion sans faille du diamant brut, des secrets qu’il contient et les savoir-faire les plus raffinés que le monde peut offrir pour le tailler et le polir. Nous sommes extrêmement chanceux de posséder les meilleurs talents pour le faire. Chaque diamant que j’ai acquis m’a fait évoluer dans la vie. Ils sont tous uniques, exceptionnels, possèdent un pouvoir hypnotique. 

Quel type de collectionneur d’art êtes-vous?

J’aime par-dessus tout être entouré de belles choses, que ce soit une pierre précieuse ou une œuvre d’art. J’ai construit une collection qui a débuté dans les années 1970 avec un petit Renoir que j’avais l’habitude de conserver dans mon coffre-fort avec mes diamants. Ma collection compte également un certain nombre d’œuvres d’art africaines qui peuvent être vues dans ma propriété du Delaire Graff Estate en Afrique du Sud (un hôtel Relais & Château dans la région du Stellenbosch, ndlr). Mon amour pour l’art a très tôt été une source d’inspiration. Chacune de mes collections joaillières inspirées d’artistes offre une dimension passionnante à nos clients à travers le monde.

La dynastie Graff (votre fils François, votre frère Raymond et votre neveu Elliott) est totalement impliquée dans le processus créatif et décisionnel de la marque. Quelles sont les clés d’une transmission réussie à vos yeux?

Etre une entreprise familiale est essentiel et central à mes yeux. Nous sommes en constante discussion sur tous les sujets, que ce soit à propos de diamants rares, d’inspiration créative et jusqu’à l’expansion de nos magasins dans le monde. Cela nous permet une agilité décisionnelle dans les affaires. Nous sommes capables de réagir et de décider très rapidement, tous intensément impliqués à chaque étape du business. Cela nous permet de présider à la qualité de chaque chose et chaque action que nous engageons.  

Vous possédez un grand nombre de propriétés à travers le monde, dont une propriété en Suisse. Quel attachement avez-vous avec chacune et avec la Suisse en particulier où vous résidez?

Je suis chez moi en Suisse. Les conditions de vie y sont exceptionnelles. J’adore respirer l’air pur des montagnes. C’est exaltant.

Quels sont les ingrédients qui ont fondé votre empire? La provocation, la chance, le flair?

J’ai toujours cru au dicton anglais «Sky is the limit». Cela a toujours été mon ethos depuis mes débuts et cela continue à guider notre société aujourd’hui.

Comment jugez-vous l’évolution de l’industrie du diamant?

L’aspect magnifique avec le diamant, c’est que l’on ne sait jamais ce que les prochaines découvertes nous réservent. C’est toujours un moment mystérieux de découvrir ce que la Terre réussit à nous offrir. Ce sont de précieux cadeaux qu’il faut respecter, mais cet aléa rend leur valeur imprévisible. Les méthodes que nous utilisons sont toujours plus efficaces. Nos nombreuses années d’expérience dans la taille et le polissage des diamants nous permettent de maîtriser ces facteurs.

Aujourd’hui, si vous aviez 15 ans, votre ascension serait-elle encore possible?

Je crois que tout est toujours possible, à condition d’être passionné, déterminé et ouvert au risque. Aujourd’hui, de fantastiques opportunités sont offertes grâce à un enseignement et un apprentissage de bonne qualité. Et avec l’explosion des nouvelles technologies, certains entrepreneurs connaissent le succès très jeunes. De plus, l’idée de commencer une carrière en tant que simple apprenti dans une société est à nouveau une idée qui est accueillie avec enthousiasme. Cela a été mon cas et je considère cette manière d’acquérir des connaissances et un savoir-faire comme excellente. C’est très stimulant pour moi d’observer une jeune génération à nouveau attirée par les métiers de l’artisanat. Chez Graff, nous avons de nombreux apprentis qui ne sont qu’au début d’une carrière pleine de promesses.

*«Graff», par House of Graff, Editions Rizzoli, 2015


Laurence Graff est à la tête d’une fortune estimée par Bilan entre 4 et 5 milliards de francs.

Cristina d'Agostino

RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE EN CHARGE DE BILAN LUXE

Lui écrire

Licenciée en Sciences politiques à l’Université de Lausanne puis spécialisée en marketing et économie à HEC Lausanne en 1992, Cristina d’Agostino débute sa carrière dans l’industrie du luxe, et occupe les fonctions de responsable marketing et communication pour diverses marques horlogères. En 2008, elle décide de changer radicalement d’orientation, et débute une carrière de journaliste. En freelance d’abord, elle collabore aux titres Bilan, Bilan Luxe, Encore, avant d’intégrer la rédaction de Bilan en 2012. Depuis 2012, elle occupe la fonction de rédactrice en chef adjointe et responsable des hors-série Bilan Luxe.

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