Bilan

Cette «compétence» ne devrait pas figurer dans votre CV

Lors des entretiens d’embauche, de nombreux candidats s’enorgueillissent d’être multitâche. Ils expliquent pouvoir finaliser un rapport urgent tout en répondant à des courriels et au téléphone. Ce mode qui s’est imposé en entreprise n’est pourtant qu’une occasion de rater plusieurs choses à la fois, raison pour laquelle il ne devrait jamais figurer sous la rubrique «forces» d’un curriculum vitae.

Réaliser plusieurs tâches en même temps peut sembler séduisant de prime abord, mais peut effrayer de nombreux recruteurs.

Crédits: Samuel Bourke/Unsplash

Parmi les «skills» fréquemment mentionnés dans les dossiers de candidature figure la capacité à être multitâche. Et pour cause. «Plus de six millions de pages web et des sites Internet de recrutement mentionnent le travail multitâche comme une compétence à développer et à mettre en avant lors du recrutement», notent Gary Keller et Jay Papasan, co-auteurs du best-seller The one thing (éd. Alisio). Problème: cette «compétence» qui séduit tant les recruteurs à la recherche du prochain mouton rose à cinq pattes est en réalité un «mode d’échec».

Mais les mythes ont la vie dures. En 2009, Clifford Nass confiait au New York Times qu’il était «admiratif» des gens capables de faire plusieurs choses à la fois et qu’il s’en estimait incapable. Depuis, ce professeur à l’université de Stanford a quelque peu revu son avis sur la question. Désireux de percer à jour le secret des «multitâcheurs», il a fait remplir à 262 étudiants des questionnaires pour savoir à quelle fréquence ils s’adonnaient au multitasking.

Traiter plusieurs informations à la fois

Les sujets d’expérience ont été divisés en deux groupes: les «multitâcheurs» fréquents et les occasionnels. «Nous avons commencé l’expérience avec l’idée que les "multitâcheurs" fréquents auraient de meilleurs résultats, a confié par la suite Clifford Nass. J’étais certain qu’ils disposaient d’une capacité secrète. Mais en vérité, ceux qui pratiquent fréquemment le multitâche s’exposent aux erreurs. Ils furent dépassés sur chaque mesure. Ils s’étaient convaincus eux-mêmes et avaient convaincu le monde qu’ils étaient excellents mais… ils étaient assez mauvais en tout.»

Emma Seppälä, directrice scientifique à l’université de Stanford et auteure du livre La piste du bonheur (éd. De Boeck), confirme. «Nous avons habitué notre cerveau à traiter plusieurs informations à la fois, mais le résultat est que nous n’en traitons aucune correctement».

Elle rapporte à cet égard cette anecdote: «La manager d’une société de communication m’a confié que beaucoup de ses employés s’efforcent tellement de faire plusieurs choses à la fois que leur travail finit par être médiocre. Du coup, elle doit leur demander d’aller plus doucement – requête inhabituelle pour un manager – parce qu’elle sait que, s’ils sont dans l’instant et réfléchissent posément à chacune de leurs tâches, non seulement leur travail sera meilleur, mais ils en tireront des enseignements et seront encore plus efficaces à l’avenir».

Les «multitâcheurs» chroniques sont aussi ceux qui développent un faux sentiment du temps qui leur est nécessaire pour accomplir quelque chose. «Ils pensent presque toujours qu’une tâche prend plus de temps qu’il n’en faut vraiment et se retrouvent très souvent avec une pile de choses à finir», soulignent Gary Keller et Jay Papasan.

Des salariés stressés et angoissés

Outre des résultats médiocres, le mode multitâche si acclamé au bureau est également responsable du mal-être de nombreux employés, sans cesse préoccupés par la prochaine chose à faire. «Une étude a montré que plus on est à cheval sur plusieurs médias (fichiers Word, SMS, e-mails), plus le niveau d’angoisse et de stress augmente, poursuit Emma Seppälä. Quand on est tiré en permanence dans plusieurs directions, il est normal de se sentir stressé et débordé. Nous pensons maîtriser l’ubiquité mais nous nous rendons simplement fous.»

Gary Keller et Jay Papasan nuancent cependant quelque peu ce propos. «Les employés qui passent la journée sur leur ordinateur et alternent les fenêtres trente-sept fois par jour pour consulter leurs e-mails et autres programmes assimilés sont à la recherche de sensations. En changeant d’occupation, ils ressentent une excitation – une décharge de dopamine – qui peut être addictive. Sans cela, ils s’ennuient. Mais ces transitions les ralentissent et les abêtissent. Passer sans cesse d’une activité à l’autre nous fait perdre en moyenne 28% de notre journée car le cerveau doit à chaque fois se réajuster. Si l’on perd un tiers de notre journée de travail à cause des distractions, quelle est la perte cumulée à l’échelle d’une carrière?» Une étude a par ailleurs démontré qu’effectuer plusieurs choses à la fois fait baisser le QI de 10 points, soit plus qu'après avoir fumé du cannabis (-4 points de QI)!

A l’inverse, des recherches menées par le psychologue Hongrois Mihály Csíkszentmihályi suggèrent que si on s’investit totalement dans une seule activité, on atteint le flow, un état attentionnel optimal extrêmement productif où tout paraît facile.

Les origines du multitâche

D’où vient le terme multitâche? Gary Keller et Jay Papasan rappellent que ce mot est né dans les années 1960 mais que le concept était déjà étudié dans les années 1920: «Il servait alors à décrire des ordinateurs, et non des gens. A l’époque, une cadence de 10 mégahertz paraissait si colossale qu’on inventa un nouveau mot pour définir la capacité d’un ordinateur à accomplir rapidement plusieurs tâches.»

Rétrospectivement, ce néologisme est mal trouvé, car intrinsèquement trompeur. «Ces ordinateurs ne traitaient en réalité qu’un seul élément de code à la fois. Leur fonctionnement multitâche les faisait aller et venir d’une tache à l’autre jusqu’à ce qu’elles soient toutes accomplies. La vitesse à laquelle chaque étape était traitée alimentait l’illusion de simultanéité.»

La comparaison entre ordinateurs et êtres humains est par conséquent erronée. «Les gens peuvent faire plusieurs choses à la fois, comme marcher et parler, ou mâcher du chewing gum et lire une carte. Mais comme un ordinateur, nous ne pouvons pas nous concentrer de manière efficace sur deux choses en même temps.» Pour s’en convaincre, il suffit de faire le petit test suivant: au cours d’une promenade, demandez à un ami d’effectuer un calcul mental complexe. Il y a de fortes chances pour qu’il s’arrête de marcher. De même, si vous voulez traverser un ravin sur un pont de corde, il est probable que vous interrompiez la conversation.

Gary Keller et Jay Papasan ajoutent que les allers-retours qui conviennent si bien aux ordinateurs ont des répercussions graves sur les humains. «Deux avions de ligne reçoivent l’autorisation d’atterrir sur la même piste; un nourrisson est laissé seul dans son bain; un médecin prescrit le mauvais traitement à un patient. Toutes ces tragédies montrent que les gens essaient d’en faire trop à la fois, et oublient des étapes vitales. Nous exigeons des pilotes de ligne ou des chirurgiens qu’ils se concentrent sur leur travail, à l’exclusion de toute pensée. Et pourtant, nous-mêmes ne suivons pas ces standards. Pourquoi tolérer cette division de l’attention alors que nous accomplissons nos tâches les plus importantes?»

Certes, rares sont les entreprises où l’on traite des questions de vie ou de mort…mais cela ne nous dispense pas de nous concentrer sur notre succès. Aussi, à la question «êtes-vous capables de jongler entre plusieurs tâches?» posée fréquemment par les recruteurs lors des entretiens d’embauche, les candidats devraient répondre par une citation de l’auteur nord-américain Augustine «Og» Mandino: «Seuls ceux qui se concentrent sur une seule chose progressent dans ce monde».

Castilloamanda2018 Nb
Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée. Diplômée de l'université de Genève en droit et en sciences de la communication et des médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail (éd. Slatkine), qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

Du même auteur:

Les hommes rêvent de jeunesse éternelle
La longue série noire de la famille royale espagnole

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."