Bilan

Ces leaders de plus de 70 ans qui boostent l’économie

Ils sont expérimentés, passionnés par les affaires, créatifs et pleins d’énergie. Pourquoi prendraient-ils leur retraite? Trois patrons racontent.
  • Ancien sénateur, Paul Dubrule a cofondé le groupe Accor en 1963.

    Crédits: Monier/rue des archives
  • Grand amateur de vélo, Paul Dubrule adapte aujourd’hui ses objectifs de performance.

    Crédits: Dr
  • Pierre Keller a dirigé l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL) de 1995 à 2011.

    Crédits: Daniel Balmat
  • Jacqueline Imfeld tient les rênes de l’Hôtel de la Paix avec son fils Stefano.

    Crédits: Dr

Paul Dubrule «Ne rien faire m’angoisse» Coprésident du groupe hôtelier Accor, Paul Dubrule, 82 ans, jouit toujoursd’une belle vitalité.

Vous pourriez vous laisser vivre. Pourquoi vouloir rester aux manettes?

Je me pose aussi la question! (Rires.) Il y a vingt ou trente ans, je me disais: quand je pourrai m’arrêter, je me la coulerai douce. Mais difficile de s’arrêter quand on a pris l’habitude de travailler. Très jeune, j’étais flemmard. C’est l’intérêt, la passion qui m’ont donné le goût du travail. Aujourd’hui, j’ai la flemme, mais plutôt celle de m’arrêter. Quand on jouit d’une expertise, on a envie de continuer à faire des affaires. J’aime aider les gens jeunes à monter leur entreprise. Ça m’intéresse, ça m’amuse, ça me fait vivre. Je ne le fais pas par pur altruisme, ça me donne le goût de la vie.  

Avez-vous cautionné ou même mené les rachats des hôtels Fairmont, Raffles et Swissôtel?

Pas du tout. Pour le Groupe Accor, je suis, d’une certaine manière, à la retraite. C’est une très grande entreprise, complexe, qui m’échappe un peu, me dépasse. Certaines valeurs perdurent cependant avec le temps. Un fil rouge qui continue à exister. Bien évidemment, je suis informé et je donne des conseils, mon avis. Sans attendre que mon opinion soit prise en compte. 

Prendre des risques, c’est l’apanage de la jeunesse...

L’apanage de la jeunesse, pas forcément. On prend des risques en fonction des moyens dont on dispose. Je fais beaucoup de vélo et j’ai été gravement accidenté dernièrement. Provisoirement, je vais utiliser un vélo avec assistance électrique et limiter le risque.

Aujourd’hui, vous n’avez plus rien à prouver… Après quoi courez-vous?

Un projet d’hôtel dans tel ou tel endroit m’intéresse, et s’il est innovant, ça me passionne d’autant plus. J’ai du plaisir à voir le concept prendre forme, rencontrer les actionnaires, les banques. Bâtir, participer. Il y a quarante ans, lors d’un dîner, une maîtresse de maison qui s’est imaginée intelligente a lancé: «On ne parle ni d’affaires ni de politique» – «Alors on parle de couches de bébé et de vacances, voilà qui est intéressant!», lui ai-je répliqué. Cela a jeté un froid.

Pour vous, «travailler» est inscrit dans vos gènes?

Mon père, qui avait beaucoup de patience et d’innombrables qualités, m’a seriné durant toute ma jeunesse: «Paul, travaille, travaille, travaille!» Impossible. Je n’ai pas accroché aux études, mon esprit ne cessait de vagabonder. Plus tard, à la banque, je m’ennuyais copieusement, ne quittant pas des yeux ma montre.

A 30 ans, j’ai découvert un domaine qui m’a passionné, ce qui a développé considérablement ma capacité de travail. La curiosité aux choses a fait la différence. Ce qui est grave, c’est la perte d’intérêt. Avec le temps, mon père, qui est mort à 93 ans, s’est petit à petit moins intéressé à ce qu’il aimait, les voitures, les voyages… Tout devient secondaire et la passion disparaît. 

Vous avez créé la chaire de l’innovation qui porte votre nom à l’Ecole hôtelière de Lausanne, une façon de rester connecté aux jeunes…

Il y a la chaire à l’Ecole hôtelière mais aussi une école au Cambodge. L’éducation, la formation sont essentielles. Plus que la santé. La santé sans rien conduit à une vie misérable. J’ai toujours donné la priorité au savoir, à la formation. J’ai aussi créé une fondation où j’investis de l’argent pour des opérations de ce type.

Cette fondation est également tournée vers l’art, mais dans ce domaine nous n’avons pas vraiment avancé. Quoi qu’il en soit, pour transmettre, enseigner, vendre une idée, il faut savoir communiquer! Communiquer est lié au savoir. Etudiant, j’ai rencontré un professeur de géographie, M. Burki, qui a su transmettre, par une excellente communication, son savoir. Il m’a appris comment prendre de la hauteur, appréhender un sujet. Cela m’est utile encore aujourd’hui. 

Les jeunes gens prônent le fait de travailler moins pour privilégier leur qualité de vie, que répondez-vous à cela?

Ça me fait rire! Il est vrai que j’ai un peu sacrifié ma vie de famille, car ma vie professionnelle m’intéressait davantage. Ai-je fait passer ma vie privée au second plan? Par bonheur, mes enfants ne m’en veulent pas. J’ai changé quatre fois de femme. Il faut donc ajuster les risques et faire, peut-être, en sorte de vivre les deux passions en même temps.

Avez-vous le sentiment de booster encore aujourd’hui l’économie?

Oui, et je me soigne! Je me rends compte que je n’ai pas toujours été bon. Je corrige cet état de fait et je m’adapte en sachant que je ne pourrai pas faire certaines choses. Le patron d’Accor actuel doit aujourd’hui sauter d’un avion à l’autre pour sceller des contrats, des partenariats. Je dois donc ajuster ma façon de travailler à ma capacité physique et intellectuelle. Il ne faut pas se leurrer! Pour le sport, c’est la même chose, je n’ai plus le même objectif de performance. Si je faisais 28 km/h à vélo, je vise 22 ou 23 km/h aujourd’hui.

En revanche, on se découvre des capacités qui étaient oblitérées par une énergie débordante.

Le matin, au réveil, qu’est-ce qui vous motive?

Si je me réveille et je ne sais pas ce que je vais faire, je me flingue! Ne rien faire m’angoisse. Je planifie les mois, les semaines, les jours.

Avez-vous peur de l’avenir?

Pas du tout! Je n’ai pas peur de la mort. Je passe du temps à rédiger mon testament. J’en discute pour mes héritiers, ma femme, mes enfants, mes petits-enfants. Si l’idée de la mort ne me perturbe pas, j’aimerais que l’on m’en donne encore peu… comme le dit si bien une chanson de Piaf. L’idée, devenir centenaire en bonne santé.

Me voir vieillir ne me dérange pas, je découvre d’autres choses. Le fait d’avoir eu un accident m’a confronté à une réorganisation de ma vie qui m’a fait percevoir d’autres capacités en moi. Je n’en veux pas au chauffeur qui a provoqué mon accident. Il est en prison et donc plus à plaindre que moi. Je me dis régulièrement: «Ne te plains pas!» Ma mère est décédée à 97 ans. A la fin de sa vie, elle a perdu la vue. Elle se plaignait tout le temps.

Si ma tête fout le camp et que je n’ai plus mes facultés, est-ce que j’aurais envie de me flinguer? Heureusement, je vis en Suisse et il existe Exit. 

Pierre Keller «Plus je vis de stress, plus j’ai d’énergie!» le président de l’Office des vins vaudois affiche fièrement ses 71 ans et n’a rien perdu de sa superbe.

Alors que vous pourriez vous laisser vivre, voyager, pourquoi être toujours dans le challenge?

J’ai voyagé toute ma vie. C’est une drogue! Pas question de m’encroûter dans ce beau Pays de Vaud. J’ai réuni voyages et travail artistique. Mon travail est mon plaisir! On m’a laissé tout faire. J’ai mis originalité et créativité au service de ce canton. 

Votre politique bouscule…

Je n’ai pas peur des conflits. Je sais que j’ai raison. J’ai dérangé, c’est excellent pour la santé des vins vaudois! Lorsqu’on m’a offert la présidence, cela m’a flatté. On m’avait dit que ma mission consistait à trois ou quatre séances par année. Aujourd’hui, je travaille à mi-temps. Avec une équipe fantastique. Quand on n’a pas d’idées, pas de risque d’avoir du travail.

Batailler, créer, imaginer, une forme de jeunesse que vous revendiquez?

Oui, je la revendique. J’ai toujours travaillé avec des jeunes. Les vieux, ça me perturbe. Les jeunes, eux, me donnent de l’énergie. Les jeunes voient les choses différemment, je suis attentif à leur fonctionnement intellectuel. Même si j’ai toujours été autoritaire, je n’ai jamais cessé d’être à l’écoute de mes étudiants.

Pour vous: «Je travaille donc je suis?»

Le travail est inscrit en moi. Adolescent, on ne me donnait pas le choix. Je devais travailler durant les trois semaines de vacances. Aujourd’hui, je continue à travailler intensément mais plus souvent depuis chez moi. Je suis efficace, rapide et concis. En revanche, je me lève moins tôt. Je me sens bien quand je travaille. Si je ne travaille pas, je suis foutu!

Les jeunes gens prônent le fait de travailler moins pour privilégier leur qualité de vie…

Comme tous les socialistes qui marquent la commune de Lausanne! Un coup de pied pour que chacun se bouge ne serait pas un luxe.

Avez-vous le sentiment de booster encore aujourd’hui l’économie?

Je fais le maximum pour promouvoir les vins vaudois en les faisant voyager à travers le monde. Je suis aussi impliqué dans le Hublot Design Prize. Hublot est notre sponsor à l’étranger. Et on me donne carte blanche! Ce sont 100 000 francs qui récompensent un designer. Cette année, nous réunissons les 25 designers compétiteurs à Londres le 30 avril.  

La créativité est dans les gènes ou elle s’entretient?

La créativité est dans mes gènes mais elle doit être continuellement régénérée. Je regarde constamment à droite et à gauche, je suis à l’affût de nouvelles choses. Dernièrement, j’ai imaginé de créer l’Ordre des commandeurs des vins vaudois ad personam. Cette année, le titre a été remis à Chandra Kurt, experte du vin et auteure de nombreux ouvrages.

Quelles sont vos motivations profondes, intellectuelles ou psychologiques?

Plus je vis de stress, plus j’ai d’énergie! La seule chose que je déteste lors de mes incessants voyages, c’est de traîner ma valise dans les aéroports. Dans l’avion, je suis bien, je mange, je bois, on s’occupe de moi. Je finirai hôtesse de l’air ou maître de cabine! Mais toujours avec Swiss. Je suis extrêmement fidèle. Je travaille exclusivement avec les gens que j’aime. 

Le matin, au réveil, qu’est-ce qui vous motive?

Mon sens de l’organisation. Le soir, je prends la mesure de l’ampleur des dégâts pour la journée à venir.

Avez-vous peur de l’avenir?

Quand je serai vieux, j’irai au cinéma et je lirai. Ce qui me fait peur? C’est de perdre ma mobilité. La tête, il y a longtemps que je l’ai perdue! (Rires.)

Remplir son agenda pour ne pas se voir vieillir?

Pas besoin de le remplir, il se remplit tout seul! En revanche, je m’accorde une semaine de vacances par mois.

Arrêter de travailler serait mourir un peu…

Oui, mais il faudra bien mourir un jour. Et je saurai le faire. On se fera de belles fêtes avec Claude Nobs, Philippe Rochat.

Jacqueline Imfeld «La discipline entretient un esprit jeune» Jacqueline Imfeld, 73 ans, actionnaire principale de l’Hôtel de la Paix à Lausanne, est toujours aux manettes.

Pourquoi rester dans la course?

Avoir un programme de travail me procure un certain plaisir. J’aime la discipline et les horaires, cela entretient un esprit jeune. Mon travail est extrêmement varié et m’apporte beaucoup de satisfaction. J’ai aussi un lien affectif avec les murs de mon hôtel. Je fais partie de la 3e génération et mon fils, Stefano, de la 4e.  

Pensez-vous que les jeunes n’ont pas forcément le culte du travail?

Les jeunes gens veulent travailler moins pour privilégier leur qualité de vie. Etonnant, car la plupart ne sait pas apprécier la qualité de la vie et les belles choses.  

Avez-vous le sentiment de booster encore aujourd’hui l’économie?

J’ai le sentiment de bien faire mon métier, même si l’hôtellerie a changé. La qualité est simplifiée, différente. 

Avez-vous peur de l’avenir?

Je n’ai pas peur, mais je ne suis pas super-optimiste. Il faut s’apprêter à affronter des choses peut-être moins réjouissantes.

Remplir son agenda, une façon de ne pas se voir vieillir?

Non, mais il est vrai que si on est suroccupé on oublie le vieillissement. Travailler implique aussi de prendre soin de soi, de se faire belle. Ainsi on n’a pas le temps de se laisser aller! 

Anne-Marie Philippe

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