Bilan

Ces champions de la levée de fonds

ADC Therapeutics, Obseva et Asceneuron ont propulsé l’investissement dans les start-up romandes en 2015. Qui sont ces patrons qui tirent les ficelles?
  • Chris Martin, cofondateur d’ADC Therapeutics, à Epalinges (VD), qui développe des produits pour traiter les cancers.

    Crédits: Nicolas Righetti/lundi13
  • Ernest Loumaye, cofondateur d’Obseva, active dans la médecine reproductive.

    Crédits: François Wavre/lundi13
  • Dirk Beher, cofondateur d’Asceneuron, spécialisée dans les maladies neurodégénératives.

    Crédits: Righetti, Wavre

L’année 2015 s’inscrit comme une année record. Le volume d’investissement dans les start-up suisses a progressé de 48% par rapport à 2014, selon la dernière étude de Swiss Venture Capital Report. Sur les 670 millions de francs levés par les jeunes pousses, 179 millions ont été investis dans trois biotechs prometteuses de la région romande. Derrière elles, des entrepreneurs ambitieux qui ne comptent pas s’arrêter en si bon chemin. 

ADC Therapeutics, 89 millions levés

C’est une longue relation de confiance que Chris Martin a développée avec MedImmune, Genentech ou encore Seattle Genetics, des géants de la biopharma devenus familiers des succès remportés par le scientifique tout au long de sa carrière. Des résultats qui ont conduit aussi à la plus grande levée de fonds opérée en Suisse romande l’an dernier, soit 89 millions de francs: ADC Therapeutics, cofondée par Chris Martin et basée dans le Biopôle d’Epalinges, développe des produits pour traiter les cancers.

L’ingénieur chimiste connaît bien les rouages de l’entrepreneuriat. «J’avais monté une petite société d’électronique avec mes deux colocataires, quand je faisais mon PhD», se souvient, amusé, celui qui est devenu un entrepreneur en série. Parmi ses sociétés, une firme de consulting active dans les produits pharma dont il revend une partie en 1997.

Il commence alors à investir dans des jeunes pousses issues des universités britanniques. Comme Spirogen, une plateforme technologique de recherche oncologique créée en 2000 qui connaît au fil des ans une croissance fulgurante. En 2009, MedImmune, branche de recherche et développement de la multinationale AstraZeneca, investit dans la start-up. Les partenariats avec des groupes biotechs se multiplient. En 2013, Spirogen rejoint le giron de MedImmune pour 440 millions de dollars.

Deux ans plus tôt, Chris Martin cofondait ADC Therapeutics, spécialisée dans la mise au point de conjugués d’anticorps-médicaments (ADC). «La plateforme de Spirogen était concentrée sur la technologie. ADC Therapeutics vise à utiliser le meilleur de cette technologie pour élaborer les médicaments. C’est un prolongement qui se concentre sur le produit», explique Chris Martin, qui, à l’époque, était employé par AstraZeneca. Son investisseur principal injecte 20 millions pour faire démarrer la start-up. D’autres fonds suivront en 2013.

«Je travaillais à 25% chez ADC Therapeutics, en accord avec mon employeur», précise-t-il. En juin 2015, le Britannique prend la direction opérationnelle de l’entreprise. «J’aime travailler dans une petite structure et la voir grandir», poursuit-il. La croissance est effectivement soutenue. «Huit collaborateurs travaillent à Lausanne et jusqu’à trois personnes vont nous rejoindre bientôt, détaille-t-il. Nous avons des projets d’expansion, avec notamment l’intégration de recherche clinique dès juin.»

La start-up compte des laboratoires à Londres, un centre de développement clinique au New Jersey et une unité de production à San Francisco. En tout, 35 collaborateurs. «C’est toujours une petite entreprise, soutient-il, avec des scientifiques très expérimentés. Nous pouvons nous voir facilement pour prendre des décisions ensemble.»

La levée de fonds record en septembre 2015 a rassemblé les investisseurs historiques. «Nous espérons pouvoir porter sept médicaments au stade supérieur, avec des essais cliniques entre maintenant et 2017, et une mise sur le marché d’ici à 2020», indique Chris Martin, qui assure ne pas vouloir quitter le Biopôle de sitôt. «Il reste encore beaucoup de potentiel à explorer.»

Obseva, 60 millions levés

En 2015, Obseva propulse Genève dans le classement des start-up qui ont levé le plus de fonds. La jeune biotech basée à Plan-les-Ouates décroche 60 millions de francs pour développer, sur deux à trois ans, des applications de traitement en matière de médecine reproductive.

Son cofondateur Ernest Loumaye est loin d’en être à son premier coup. C’est chez Serono que le gynécologue commence sa carrière genevoise en 1991. Il y établit une division de recherche clinique pour les traitements de l’infertilité, un tournant important dans l’histoire de la société de biotechnologie.

En 2002, il rejoint le laboratoire Ipsen à Paris, où il évalue les produits en endocrinologie. «Un exercice réellement stimulant, qui m’a donné une vision stratégique dans la conception d’un portefeuille», souligne le spécialiste belge. Le virus de l’entrepreneuriat le frappe. Il récupère alors des molécules d’Ipsen pour lancer sa propre société. «Je voyais en ces produits des applications intéressantes en médecine de la reproduction. Comme le CEO n’était pas intéressé à les développer, je lui ai proposé de les reprendre, ce qu’il a accepté. Ma première start-up a été lancée sur la base d’une véritable confiance.»

Ernest Loumaye est présenté à Sofinnova Partners, un des plus grands capital-risqueurs européens actifs dans la biotech. Avec un capital d’amorçage, il cofonde PregLem en 2006 à Genève avec un ami belge, ancien directeur financier d’une grande pharma. «Quand nous avons rencontré nos investisseurs, ce qui les intéressait avant tout, c’était de voir que nous étions une équipe solide et complémentaire.»

Il leur faut douze à quinze mois pour obtenir des fonds significatifs. En juin 2007, 30 millions de francs sont levés. S’ajoute l’acquisition d’un troisième médicament qui rejoint les deux produits en développement clinique hérités du laboratoire Ipsen. En septembre de la même année, PregLem obtient 34 millions de plus.

La start-up à la croissance fulgurante s’apprête à entrer en bourse en 2008. C’était sans compter le krach financier. «Cette année-là, Lehman Brothers nous courtisait chaque semaine pour financer notre IPO. Ils ont cessé de nous appeler en septembre 2008», relate-t-il en souriant. PregLem sera finalement rachetée par le géant hongrois Gedeon Richter, spécialiste des génériques, pour un montant record: 445 millions de francs.

Ernest Loumaye quitte son entreprise en 2012. «Après avoir mis en place une structure agile, je ne souhaitais pas évoluer dans un grand groupe.» Le capital-risqueur Sofinnova l’aide à lancer Obseva la même année.

Un an après, la première levée de fonds atteint 32 millions de francs, avec trois investisseurs étrangers importants: les européens Sofinnova Partners et Novo Ventures ainsi que l’américain Sofinnova Ventures. «Compter un capital-risqueur provenant des Etats-Unis parmi ses investisseurs est un précieux tremplin. On le voit aujourd’hui en série B: les géants américains NEA, Orbimed et Rock Springs Capital ont participé à la levée des 60 millions l’année dernière.»

Le parcours sans faute de PregLem aurait largement contribué à l’ampleur de la dernière levée de fonds. Pense-t-il déjà à une sortie pour Obseva? «Une entrée en bourse ou un rachat devrait être envisagé à l’horizon de 2018. Il n’y a pas d’urgence, mais les médicaments élaborés vont demander toujours plus de financement.»

Quant à sa fibre entrepreneuriale, on peut être presque certain qu’elle sera à nouveau touchée à l’avenir. «Mon expérience, c’est le développement et l’enregistrement des médicaments. Avec un horizon entre cinq et dix ans, c’est un modèle rapide et efficace qui me plaît.» 

Asceneuron, 30 millions levés

En 2012, la fermeture de Merck Serono provoque un séisme à Genève. Mais elle donne aussi naissance à des entreprises prometteuses. Installée dans le quartier de l’Innovation de l’EPFL, la start-up spécialisée dans les maladies neurodégénératives Asceneuron en fait partie.

Son cofondateur Dirk Beher a su saisir une belle opportunité. «Nos produits étaient à un stade raisonnablement avancé. Juste ce qu’il fallait pour que nous puissions les développer de façon indépendante.» Le chercheur allemand bénéficie alors du programme d’aide à la création d’entreprises mis en place par la multinationale sur le départ. Soit un fonds doté de 30 millions de francs, dont le spin-off Asceneuron se voit attribuer 6 millions.

«Sans ce financement, nous n’aurions jamais pu faire grandir la société. Nos collaborateurs, qui tous maîtrisaient nos projets sur l’alzheimer, ont pu nous rejoindre. C’est ce qui nous a permis de commencer nos activités rapidement. Car en biotech il faut aller très vite», ajoute le biologiste de formation,qui travaille sur les maladies neurodégénératives depuis vingt-quatre ans.

Après un séjour chez le géant Merck Sharp & Dohme en Grande-Bretagne, puis au sein de la multinationale Amgen aux Etats-Unis, Dirk Beher rencontre le futur cofondateur d’Asceneuron, Christoph Wiessner, à Genève, chez Merck Serono, où il est recruté pour gérer et développer les recherches sur la maladie d’Alzheimer.

En 2012, quelques mois après l’annonce du départ de la multinationale, le tandem lance sa start-up. «J’aurais pu créer mon entreprise à plusieurs reprises par le passé, mais je ne me sentais pas à l’aise de passer le cap. Cette année-là, avec toute l’expérience accumulée, cela s’est fait naturellement.»

Tout va alors très vite. A peine six semaines après avoir emménagé dans les nouveaux locaux, Asceneuron, qui compte aujourd’hui
9 collaborateurs, démarre ses premières expérimentations. «Déplacer les postes et les laboratoires de Merck Serono à l’EPFL, c’était comme déménager une société entière», se souvient le CEO.

Le financement de départ ne pouvait durer très longtemps. Trois ans à peine après sa création, en octobre 2015, la start-up lève 30 millions de francs. Sofinnova Partners, Johnson & Johnson Innovation, SR One de GlaxoSmithKline, Kurma Partners et MS Ventures participent au financement.

Un tour de force qui s’explique par le caractère inédit de la start-up: Asceneuron développe une molécule qui peut réduire les effets d’une protéine à l’origine de maladies neurodégénératives. Les investisseurs ont bien saisi tout le potentiel de ces recherches. «Ces fonds nous permettent de passer à une étape supérieure et de mener les premières expériences cliniques de cette molécule», ajoute Dirk Beher.

Envisage-t-il déjà une entrée en bourse ou un rachat pour Asceneuron? «Pas pour le moment. Nous sommes bien financés. Mais il faut bien entendu toujours penser à l’exit car c’est ce que les investisseurs attendent.»

De chercheur à CEO d’une start-up prometteuse, l’Allemand aime être mis au défi. «En tant qu’entrepreneur, je me retrouve tous les jours en dehors de ma zone de confort. Ce qui me plaît, c’est de toujours évoluer dans les sciences et apporter aux patients les médicaments dont ils ont besoin. Mais avec une dimension stratégique, comme la recherche de levée de fonds, par exemple.»

Dino Auciello

ANCIEN RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT À BILAN

Lui écrire

Dino Auciello a été rédacteur en chef adjoint à Bilan, responsable de bilan.ch, de novembre 2014 à juillet 2017. Il a rejoint Bilan en 2010, après avoir terminé ses études à l’Académie du Journalisme et des Médias de Neuchâtel.

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