Bilan

Ces sous-traitants qui osent tout

Pourquoi des fournisseurs horlogers créent-ils leur propre marque de montres et comment ces artisans gèrent-ils cette indépendance vis-à-vis de leurs clients? Enquête.

Vincent Perego (à droite avec l’un de ses associés Aram Garabetian) a lancé cet été sa propre marque.

Crédits: Miguel Bueno

Pourquoi créer pour d’autres alors que l’on peut le faire pour soi-même? Parce que c’est cher, risqué et laborieux. Pourtant, certains sous-traitants horlogers se lancent. Et osent en parler.

L’idée de cette enquête germe mi-juillet, au Festival de musique de Bellerive (GE) où, en pleine période de vacances, Vincent Perego inaugurait sa marque baptisée Charles Zuber, en hommage à un joaillier de génie. La collection Pomander de dix pièces – montres et bijoux – était présentée au public à la Ferme de Saint-Maurice, en pleine campagne genevoise, sur un stand dressé… à ciel ouvert. «Un public distingué venu écouter de la bonne musique et pas de concurrents, que demander de plus pour un lancement intimiste et exclusif», sourit ce désormais ex-sous-traitant qui s’était jeté dans l’aventure en 2016. Son envie de sortir de l’ombre avait éclos grâce à sa rencontre avec un investisseur solide. Deux mois après le lancement de Charles Zuber, les résultats sont déjà là: trois pièces vendues pour un total de 160 000 fr. Mais l’homme affiche encore une autre ambition: favoriser la reconnaissance internationale de la haute joaillerie genevoise grâce à son musée virtuel, Association Zuber, parce qu’«il n’y a pas de raison que ce savoir-faire suisse qui date de la période celte demeure le parent pauvre de la haute horlogerie, venue bien plus tard!»

«Un choix de survie»

Combien sont-ils à oser franchir le cap de la création de leur propre enseigne? Pour l’année 2019 en tout cas, leur nombre semble très faible sur l’ensemble des 50 marques horlogères déposées depuis janvier. Toutefois, il est à noter que certains préfèrent enregistrer discrètement leur enseigne via des sociétés non horlogères afin d’éviter de perdre leurs clients. Ces derniers, en effet, risqueraient de prendre la poudre d’escampette face à un artisan qui deviendrait du jour au lendemain leur concurrent.

Sauf s’ils y trouvent aussi leur compte, comme chez André Saunier, propriétaire d’AJS Production qui a fondé sa marque Louis Chevrolet en 2006. «Toutes les innovations que nous avons imaginées et brevetées pour nos propres montres ont toujours été présentées à nos clients des grandes maisons. A ce titre, Louis Chevrolet joue donc le rôle de laboratoire d’idées et aussi de vitrine de notre savoir-faire, qui finalement nous apporte plus de clients pour nos activités de sous-traitance. Pour ce qui est des consommateurs, ils peuvent acquérir une montre avec un mécanisme exceptionnel à un prix très attractif alors que ce même objet développé par nous mais acheté dans une grande maison leur aurait coûté de trois à quatre fois plus.»

Un autre son de cloche chez le sous-traitant et créateur Christophe Claret, qui fête cette année le 10e anniversaire de la marque éponyme. «En 2008 déjà, je pressentais la crise économique à venir, et créer ma marque était une manière de me diversifier pour pallier une éventuelle diminution de mandats. Les clients avec qui je continue à travailler sont ceux qui avaient compris qu’il s’agissait d’un choix de survie.» La suite, ce sont les années noires que le secteur a traversées et le Prix de la haute mécanique pour dame au Grand prix d’horlogerie de Genève que son modèle Margot a remporté. «Quand j’avais présenté ce projet à mes clients, ils avaient affirmé qu’une montre à complication créée spécialement pour les femmes ne marcherait jamais. Convaincu du contraire, j’avais pris tous les risques. Et ils se sont avérés payants puisque les dames ont plébiscité ce produit unique dont le mécanisme leur offrait l’effeuillage mécanique, aléatoire, d’une marguerite pour jouer à «M’aime, un peu, beaucoup, passionnément, etc.» Ses premiers clients, Christophe Claret n’a pas eu besoin de les démarcher. Son nom était bien connu des collectionneurs qui avaient pour habitude de demander aux grandes maisons l’identité de l’inventeur des modèles qu’ils achetaient.

Number 8 Chronographe, bientôt en vente par Louis Chevrolet. (Crédits: Dr)

De l’importance d’être visible

Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, lancer sa propre marque n’est pas le rêve commun de tous les sous-traitants. Pour Pascal Dubois, patron de Dubois & Depraz, les trésors d’inventivité de l’entreprise familiale sont entièrement axés sur les nouvelles exigences du marché: faire du très haut de gamme (qualité, ponctualité) à des coûts de moins en moins élevés. Tandis que François Billig, patron du group Acrotec, souligne que son objectif à lui n’est ni de cannibaliser le marché des sous-traitants ni de fabriquer ses propres montres. L’homme d’affaires souhaite l’entrée d’Acrotec en bourse, et pour ce faire compte sur la diversification des savoir-faire de ses troupes et la conquête de clients de nouveaux secteurs.

Modèle Margot, par le sous-traitant et créateur Christophe Claret. (Crédits: Dr)

Et quelle solution pour ceux qui n’ont pas les moyens de créer leur marque, ne sont pas assez grands pour se faire racheter par un grand groupe de sous-traitance et peinent à étoffer leur portefeuille clients? D’après les experts du domaine, le salut de ces professionnels dépendra de leur diversification et de leur capacité à collaborer avec leurs homologues, en créant notamment des associations pour se regrouper. Pour résumer, les clés du succès sont des savoir-faire multiples, un réseau industriel bien étoffé et de la visibilité. Cette dernière est le cheval de bataille de Joël Grandjean, journaliste indépendant et rédacteur en chef du JSH (Journal Suisse d’Horlogerie), média fondé en 1876 qui a comme objectif de faire sortir de l’ombre ces petites mains en or, de sorte que la reconnaissance ainsi obtenue pérennise leur activité, voire leur marque.

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