Bilan

Ces entrepreneurs suisses qui misent sur le cannabis légal

Patrick Delarive, Jürg Stäubli, Abdallah Chatila, Alexandre Lacarré... Ils sont de plus en plus nombreux à investir dans la production, l’importation et le développement de produits à base de CBD.

Alexandre Lacarré, cofondateur du groupe Ivory: il exploite un site de production de 10 000 m2 dans le Chablais vaudois.

Crédits: Dr

Les principaux acteurs actifs sur le marché suisse du cannabis légal (teneur en THC inférieure à 1%) ont démarré en 2017. C’est le cas du Groupe Ivory, fondé par les familles Lacarré, Kuhn et Cramer. Sa société, baptisée PhytoCann, a démarré en septembre 2017 et exploite un site de production qui, aujourd’hui, s’étend sur environ 10 000 m2 dans le Chablais vaudois. «Il s’agit de plusieurs serres chauffées dites hybrides, permettant des cultures de qualité indoor», précise Alexandre Lacarré, 30 ans, par ailleurs actif dans la promotion immobilière via sa holding A&A Development Group (7 projets résidentiels en cours en Suisse romande). 

Rappelons que les produits à base de CBD (acronyme de l’un des principes actifs présents dans le chanvre, le cannabidiol) sont soumis à l’impôt sur le tabac dès lors qu’ils sont mis en vente sur le marché de détail. «Nos installations comprennent des systèmes automatisés d’obscurcissement, hydroponiques, de CO2 et de lampes de 1000 W au moins. Elles nous permettent de produire quatre récoltes par année et par serre. L’hybrid greenhouse, contrairement aux tunnels qui sont largement répandus en Suisse dans les cultures de cannabis, respecte le cycle des plantes pour les passer de croissance à floraison. C’est un type de culture que nous avons préféré à l’indoor car il permet à la plante de bénéficier de la lumière naturelle de manière à préserver les qualités intrinsèques de la plante», argumentent les dirigeants du groupe Ivory. 

Autre son de cloche du côté du groupe Babylon Sciences. Parmi ses cinq fondateurs, on trouve Patrick Delarive, serial entrepreneur romand, Cédric Rimella, fondateur d’On My Way (service de pressing 2.0 dont la majorité a été cédée à Elis en 2016), Florent Bourachot, CEO du groupe Delarive et cofondateur de Neho (courtage immobilier), et Andreas Schollin-Borg, cofondateur de Batmaid et de Gotham. Installée dans des anciens locaux de stockage sur les hauts de Vevey, leur société Avengarde (du nom de leur marque) exploite une surface de 1500 m2 de plantations indoor. 

Cofondateurs du groupe Babylon Sciences qui développe la marque Avengarde (de g. à dr.): Cédric Rimella, Patrick Delarive, Andreas Schollin-Borg et Florent Bourachot. (Crédits: Dr)

Chez eux, les récoltes se suivent tous les 60 jours. Pour permettre aux plantes de se reposer douze heures par jour, plutôt que de se contenter d’obscurcir simplement la salle concernée, une boule à facettes a été installée et diffuse ses petits reflets lumineux, avec de la musique en bruit de fond. Il faut dire que le directeur de la production n’est autre que Pascal Neuschwander, ancien producteur et DJ du groupe de hip-hop Sens Unik. 

Troisième acteur romand: Viridi Unit, dans lequel l’entrepreneur genevois Abdallah Chatila (groupe immobilier m3) a investi. A son côté, le groupe canadien LGC Capital a pris 30% du capital de la startup genevoise. Selon Mathieu Marcoulides, cofondateur et CEO, ce sont 20 000 plantes qui sont exploitées à Plan-les-Ouates (GE) sous des tunnels et des serres recouverts. «Il s’agit d’une culture saisonnière, effectuée uniquement avec la lumière naturelle et ne permettant qu’une récolte annuelle.» L’équipe s’attend à obtenir 3 tonnes de produit fini,
une fois les différentes étapes de nettoyage achevées. 

Quant à Jürg Stäubli, il détient environ un tiers du capital-actions de la société weedz, laquelle ne produit pas directement du cannabis légal. «Nous travaillons avec un grand producteur au Tessin, avec une production annuelle de 3 tonnes, et nous importons des Etats-Unis également des fleurs de cannabis pour combler la différence avant de revendre une partie à des détaillants. Nous transformons en Slovénie avec un associé nos produits pour développer des huiles, des crèmes, et d’autres produits dérivés via la société Pharmahemp.» Idem chez Blossom qui travaille avec des partenaires pour la production de ses fleurs.

Professionnaliser sa distribution

Si pour l’heure, la Suisse a vu exploser la vente de cigarettes au CBD, la branche s’attend désormais à voir les divers produits dérivés (cosmétiques, pharmacologiques et alimentaires) assurer une certaine pérennité aux acteurs qui auront investi dans des installations d’extraction et auront décroché le label GMP (Good Manufacturing Practice) qui respecte les standards de l’industrie pharmaceutique. Pour l’heure, rares sont les professionnels suisses entièrement autonomes à ce sujet. 

Les entrepreneurs ayant franchi le pas d’investir dans le cannabis légal apprennent ce nouveau métier en le pratiquant. Trouver des professionnels, notamment issus du monde horticole, n’est pas toujours simple. «Nous avons tous des vies à côté de cela. D’où notre volonté de maîtriser les taux de THC de nos produits, pour des questions légales mais aussi de qualité», observe Cédric Rimella. 

Ainsi, que ce soit avec PhytoCann dans le Chablais ou avec Avengarde au-dessus de Vevey, nous avons pu observer la mise en place d’une «nurserie» où sont plantées, dans un substrat adapté, les petites boutures prélevées sur les plantes mères. Un important travail de recherche s’effectue aussi au niveau des variétés sélectionnées et cultivées. En juillet dernier, PhytoCann a signé un contrat de partenariat exclusif avec la société espagnole Dinafem Seeds, l’un des plus importants acteurs mondiaux en matière de génétique et de graines de cannabis: «Pour nous, ce partenariat est des plus importants. L’ADN de nos produits est en effet primordial. Les efforts que nous déployons dans le soin que nous apportons à nos cultures seraient vains sans une sélection exigeante de nos variétés. Ce partenariat exclusif a démarré avec la Dinamed Kush dont nous venons d’achever la première récolte et qui sera distribuée en Suisse dès le mois prochain», indique Alexandre Lacarré.

A côté de cela, le groupe Ivory œuvre activement au développement des ventes de sa marque Ivory. Sa société Canna B Distribution a créé une équipe de vente
de 11 personnes dirigée par un spécialiste reconnu. En novembre dernier, ils ont également conclu un accord privilégié avec Ch. Margot & Cie, le plus important distributeur en Suisse de produits ou succédanés de tabac avec un réseau de 2600 points de vente. Dans le cadre de ce partenariat, Margot assurera la logistique pour toutes les commandes des produits Ivory, y compris via son site web. Chez Babylon Sciences, pour l’heure 80% de la production est revendue à des grossistes et 20% via le site web. «Nous avons eu également un stand au Marché de Noël à Lausanne qui a bien fonctionné», explique Cédric Rimella. Le concurrent Ivory était quant à lui présent au Comptoir Suisse et au Forum Fribourg.

Investissements

Pour anticiper la baisse du prix des cigarettes CBD, la plupart des sociétés contactées prévoient désormais d’organiser des levées de fonds afin, notamment, de financer l’acquisition et la mise en place d’une installation d’extraction. On parle généralement d’un investissement de l’ordre de 1,5 million de francs. Au sein du groupe Ivory, outre son ambition de tripler ses capacités de production d’ici au quatrième trimestre et de voir l’intégralité de ses gammes de produits distribuées dans 2000 points de vente en Suisse, ses dirigeants veulent développer l’extraction de CBD d’ici au troisième trimestre. «Nous travaillons actuellement à la mise en place d’une installation capable de produire 250 kilos de cristaux de CBD par mois (les cristaux sont actuellement commercialisés sur le marché entre 8000 et 12 000 francs le kilo, ndlr). Nos cristaux nous permettront de disposer de la matière la plus pure pour démarrer la fabrication de nos nouvelles gammes de produits dans les domaines cosmétiques, nutraceutiques, compléments alimentaires et alimentaires», indique Alexandre Lacarré. «A compter de 2020, nous projetons la construction de nouvelles unités de production sur notre site en trois phases planifiées jusqu’en 2023 et qui devrait s’étendre à terme sur une surface de 200 000 m2. Une partie de ces installations sera consacrée à une production GMP.»

Son but: distribuer ses gammes de produits dans 2000 points de vente en Suisse. (Crédits: Dr)

Babylon Sciences, après avoir fonctionné entièrement via l’autofinancement, est en négociation avancée avec d’anciens financiers américains qui ont créé un fonds d’investissement. Ce dernier a commencé par racheter une société ayant développé un logiciel pour le commerce de détail dévolu au cannabis. Cela leur a apporté des informations utiles sur les produits se vendant le mieux. Puis, ce fonds a poursuivi en rachetant des marques. Il envisage désormais une entrée en bourse (IPO) d’ici à fin 2020 et, dans ce cadre, souhaite avoir une présence en Europe. «Notre objectif est de trouver des partenaires pour nous permettre d’avancer et assurer une croissance rapide nationale et internationale ainsi que la diversification des produits. Nous avons reçu des offres d’une demi-douzaine de family offices intéressés à entrer dans notre capital», relève Patrick Delarive. 

Outre leur marque Avengarde anglée sur les produits à fumer, les associés de Babylon Sciences ont signé des partenariats avec Mary’s Nutritionals pour le développement de produits cosmétiques. Cette même société élabore aussi une gamme de produits pour animaux (Mary’s Whole Pet). La liste n’est pas exhaustive. 

Au-delà du développement de produits, Babylon Sciences contribue au financement de recherches relatives aux effets du CBD pour lutter notamment contre l’épilepsie, avec comme conseiller scientifique le professeur Philippe Ryvlin du CHUV, une des trois stars mondiales du secteur, ou assurer le neurodéveloppement de cerveaux de bébés au Canada. 

Chez Viridi Unit, Mathieu Marcoulides cite l’engagement d’un cosmétologue, le docteur Olivier Stahl, qui œuvre à l’élaboration de formules. «Le CBD a des vertus anti-inflammatoires et anti-oxydantes pour la peau. Certains sportifs l’utilisent déjà. Un de nos principaux projets sera présent sur le marché avant cet été en Suisse et dans l’Union européenne.» 

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin de cette année.

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