Bilan

Ce que les insectes nous apprennent

Les fourmis excellent dans l’essai-erreur. Quant aux abeilles, elles ont une place pour tous les travailleurs, qu’ils soient jeunes ou en fin de carrière. Et si les entreprises s’inspiraient des animaux?

  • Les abeilles virent sans ménagement les tire-au-flanc.

    Crédits: Paul Taylor/Don Mason/Getty images
  • En quête de nourriture, les fourmis explorent dans toutes les directions. Un processus très efficace.

    Crédits: Paul Taylor/Don Mason/Getty images

Les fourmis représentent l’une des espèces les plus résilientes du monde. Pour atteindre une telle longévité en environnement hostile, elles ont développé un certain nombre de stratégies, parmi lesquelles se trouve le processus collectif de recherche de la nourriture lors duquel elles explorent toutes les directions. De manière intéressante, l’entrepreneur, face au même challenge d’exploration, est parfois moins efficace qu’une fourmi. En cause: sa vision et ses idées arrêtées sur ce que doit faire le produit, comment le développer, à qui et comment le vendre. C’est ainsi que la première phase d’un projet innovant peut être gaspillée à confirmer la théorie. Le porteur de projet qui dilapide toutes ses ressources pour exécuter son idée initiale se retrouve par la suite sans moyens pour explorer d’autres pistes. 

Un prototypage précoce et bon marché

Les fourmis, elles, s’organisent dès le début pour explorer toutes les directions de manière frugale. Autrement dit, elles suivent le conseil de l’entrepreneur de la Silicon Valley Steve Blank: «Get out of the building to confirm» (sortez de l’immeuble pour confirmer). Dans une entreprise, cette dynamique d’apprentissage, fondée sur une interaction et un dialogue permanents avec des utilisateurs, permet très rapidement d’acquérir une bien meilleure compréhension de leurs besoins: comment utilisent-ils des produits analogues? Comment réagissent-ils à l’idée? Cela permet d’identifier, le cas échéant, les problèmes et écueils à surmonter. 

Pixar est un parfait exemple d’entreprise qui a adopté l’essai-erreur comme méthode d’exploration. Dans un article intitulé Pixar’s Process for Going from Suck to Nonsuck, Allen Stoddard rappelle que depuis le premier Toy Story en 1995, cette société nord-américaine a produit 11 mégasuccès. Comment s’y est-elle prise? «Elle commence par de petites équipes d’incubation qui travaillent directement avec les directeurs pour identifier les failles dans leurs histoires et les améliorer jusqu’à ce qu’elles acquièrent tout leur potentiel émotionnel», répond le serial entrepreneur Bruno Martinaud. 

Une fois les failles identifiées, Pixar exécute des tests intelligents. «Dans ce contexte de prototypage en continu, les tests sont permanents et le travail constamment modifié.» A titre d’exemple, la société a utilisé 27 565 story boards pour A Bug’s Life, 43 536 pour Nemo et 69 562 pour Ratatouille. Lors de la dernière étape, qui consiste à convertir les story boards en scripts, ceux-ci sont à leur tour massivement évalués. «En faisant de ce processus de feed-back et d’itérations un élément normal de sa culture, Pixar crée un environnement où les individus peuvent exprimer en toute confiance des idées nouvelles qui pourront être critiquées.» 

A l’inverse, le Segway, ce véhicule censé être «à la voiture ce que la voiture avait été au cheval et à la carriole», a été un échec fracassant. Le motif? Inquiet qu’on lui vole son idée ou que le concept tombe trop tôt dans le domaine public, son inventeur Dean Kamen n’a pas souhaité tester différentes versions ni récolter des réactions de clients. 

Place aux seniors 

Autre source d’inspiration pour l’entrepreneur: les abeilles. Dans La société du paraître (Ed. Odile Jacob), Jean-François Amadieu rappelle que «les recruteurs préfèrent les jeunes candidats aux seniors, qu’ils perçoivent comme ringards, incapables de se tenir au courant des nouvelles technologies, peu créatifs et peu flexibles», étant précisé que pour certains, la vieillesse commence à 45 ans. Les conséquences de ces préjugés sont dramatiques tant pour les entreprises que pour les salariés. S’agissant de ces derniers, les plus de 45 ans luttent durement pour justifier leur utilité sur le marché de l’emploi avant de partir, souvent sous la contrainte, en préretraite. Quant aux employeurs, ils se privent de précieuses compétences acquises au fil des ans. Ainsi, selon l’Insee, la productivité croît généralement avec l’âge, du moins jusqu’à 55 ans.

Certaines compétences comme la reconnaissance des émotions, la compréhension du vocabulaire mais aussi la régulation du stress semblent par ailleurs atteindre leur sommet entre 45 et 50 ans. «C’est ce que l’on appelle l’intelligence cristallisée, indique le professeur Matthias Kliegel, responsable du laboratoire du vieillissement cognitif de l’Université de Genève. A savoir la capacité à s’appuyer sur son expérience, ses compétences et ses connaissances. Dans un cerveau qui n’est pas malade, ce type d’intelligence augmente progressivement avec l’âge et reste stable pendant longtemps, pour ne décliner qu’à la fin de la vie.»

Chez les abeilles, la colonie bénéficie de l’expérience de tous ses membres. Les ouvrières changent en effet de travail à mesure qu’elles avancent en âge, étant précisé qu’une ruche compte 13 «métiers» différents, qui vont de la pondeuse, activité réservée à la reine, à la butineuse. Cette dernière fonction, sorte de prime d’ancienneté, revient aux vieilles abeilles. 

Les paresseux sont mis à la porte

Si les abeilles ne souhaitent pas se débarrasser de leurs seniors, il n’en va pas de même des faux-bourdons. Ces créatures aux grands yeux restent avachies dans la ruche tout le printemps et tout l’été. Elles ne récoltent pas de fleurs, n’aident pas à sécher le nectar ou à le transformer en miel, pas plus qu’elles ne nourrissent la progéniture ni ne veillent sur elle. Pour le dire en termes simples: les faux-bourdons se la coulent douce en se laissant ravitailler par les ouvrières. Leur patience envers ces paresseux trouve cependant sa limite à la fin de l’été. Les mâles, choyés des mois durant, sont attrapés sans ménagement et mis à la porte. Ceux qui résistent sont piqués: pas de pitié pour les fainéants! 

Dans les entreprises, les faux-bourdons, ces employés qui brassent de l’air, représentent environ 5 à 10% des effectifs. En permanence débordés, ils évitent les missions qui sortent un tant soit peu de leur périmètre d’activité et manifestent bruyamment leur épuisement. Faut-il s’inspirer des abeilles et les mettre à la porte? Autrement dit, plutôt que de licencier les seniors aux compétences précieuses, ne faudrait-il pas éloigner les tire-au-flanc souvent propulsés à des postes à responsabilités grâce au népotisme? La question reste ouverte. 

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Amanda Castillo

Journaliste

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Amanda Castillo est journaliste freelance. Elle collabore régulièrement avec plusieurs médias dont Bilan et Le Temps. Ses sujets de prédilection: le management et le leadership.

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