Bilan

«Caran d’Ache est l’anti-obsolescence programmée»

Emblème du Swiss Made, la manufacture Caran d’Ache est également une entreprise pionnière au niveau de son engagement environnemental et social. Tour d’horizon avec son CEO Jean-François de Saussure.

L'engagement pour une production et une consommation durable est ancré de longue date dans l'ADN de Caran d'Ache, qui a encore renforcé ses actions au cours des dernières années.

Crédits: Keystone

Caran d’Ache se profile sur l’environnement. Pouvez-vous nous donner le contexte et des applications concrètes de cet engagement?

Jean-François de Saussure: La démarche environnementale ne date pas d’hier au sein de la manufacture. Il y a toujours eu une fibre sociale et environnementale très importante. Cela a conduit certains développements de l’entreprise. Notamment la mise en place d’un système d’aspiration des copeaux de bois pour en faire des briquettes qui chauffent la manufacture en hiver. Ce système remonte aux années 1950 et a été déménagé lorsque la manufacture est venue s’installer à Thônex. C’est une fierté qui répondait avant l’heure à une volonté de recycler les déchets, de leur offrir une deuxième vie et cela permettait de réduire la consommation en énergies fossiles.

Beaucoup d’engagements de ce type ont été pris depuis lors: le recyclage des eaux (avec un économie de 20% mesurée), la mise en place d’une station d’épuration pour les eaux usées, la pose de 800m2 de panneaux solaires en 2010, la certification ISO 14001,… Ce sont énormément d’engagements au quotidien auxquels les collaborateurs s’identifient et qui font du sens.

Cette question du sens est cruciale pour Caran d’Ache…

Pour qu’une entreprise adhère à la transition écologique, il faut que ça fasse du sens pour toutes les parties prenantes. Il faut répondre aux enjeux et faire écho à nos valeurs. On touche à l’éthique des activités industrielles. Comment avoir une activité sans mettre en péril l’air que nous respirons et l’état de la planète?

Sur quels éléments vous appuyez-vous pour déployer ces actions?

Nous avons différents systèmes qui nous poussent à nous améliorer: les certifications (FSC ou COBS pour bois étrangers et suisses, la norme ISO 14001, la norme CE), mais aussi systèmes qui portent sur la gestion de la qualité et de la durabilité dans l’entreprise (analyse des cycles de vie dans l’entreprise), et enfin une couche de labels internationaux (notamment les Global Compacts de l’ONU depuis 2018). Car nous avons trouvé une ombrelle qui regroupe tous nos engagements et nous pousse chaque année à nous améliorer, via un rapport volontaire sur les progrès continuels. Par exemple: nous recyclons et retraitons 41% de nos déchets. Cela augmente chaque année d’1 à 2%. Au niveau mondial, seuls 6% des déchets industriels sont recyclés. Nous sommes en pointe mais continuons de nous améliorer chaque année. C’est important en interne également d’avoir ces éléments paramétrables de vérification.

Comment cela se traduit-il au niveau de l’entreprise?

La question de la responsabilité fait partie des quatre valeurs clefs de l'entreprise et cela guide notamment nos stratégies de développement de produits. Un nouveau produit est-il aligné avec cette valeur? Les équipes connaissent nos indicateurs. Et à chaque occasion, la notion de durabilité est prononcée et prise en compte.

Mais pour moi, l’engagement de durabilité est également une vraie opportunité d’affaires, en plus des engagements responsables que nous prenons. Cela porte loin et fort au niveau international car nous sommes un emblème du Swiss Made. Nous résistons à la tentation de produire ailleurs qu’en Suisse car c’est devenu un élément de notre qualité et de la durabilité de nos produits. Ils sont faits à la main pour être réparables. C’est un engagement très fort des propriétaires et de la direction de l’entreprise.

Vous évoquez la notion de réparabilité. A l’heure du jetable, des produits à usage unique et de l’obsolescence programmée, est-ce que vous nagez à contre-courant?

Caran d’Ache est l’anti-obsolescence programmée: nos produits sont durables et réparables. Nous donnons aux consommateurs des outils pour exprimer leur créativité. La créativité nous accompagne tout au long de notre vie. Des clients nous renvoient parfois des stylos qui ont 30 ou 40 ans et nous demandent de les réparer. L’économie circulaire est une notion plus récente chez nous: on se demande comment donner une 2e vie aux produits en recyclant la matière. On l’a fait en collaboration avec Nespresso en produisant des stylos en aluminium de capsules de café. Nous nous soucions de minimiser l’impact de nos produits sur l’environnement. Nous avons remplacé des lignes de gouache par une gouache éco: écologique car faite avec des matières premières naturelles et économique car le coût de revient a baissé de 30%. Cette réflexion, on l’a sur tous les nouveaux développements de produits. Ces idées viennent souvent aussi des collaborateurs. Ce sont eux qui se penchent sur les manières de travailler davantage avec des matières éco-responsables.

L’implication des collaborateurs est-elle importante?

Il y a une grande écoute de l’ensemble des parties prenantes. Dans une démarche durable, il faut écouter les collaborateurs, les distributeurs, les clients, les fournisseurs, les associations dont nous sommes membres. Les collaborateurs ont toute leur place, et ils sont souvent les mieux placés pour observer des potentiels et les solutions. Ils les suggèrent, le management les écoute et, si c’est possible, nous traduisons les idées en actions. Par la richesse des engagements de la marque, ça attire des gens intéressés par nos produits et nos valeurs. C’est un autre volet de l’opportunité de la transition écologique.

Vous avez aussi initié une réorientation des filières d’approvisionnement en matières premières…

Aujourd’hui, la plupart de nos crayons sont produits à partir de bois en provenance de Californie et d’Oregon, gérés durablement mais amenés par bateau et camion. Cet impact nous gêne, d’où l’intérêt d’amener dans les écoles suisses des crayons faits avec du bois de nos forêts. A l’heure actuelle, les jeunes nous renvoient d’ailleurs cet intérêt pour du produit durable et auquel il peut être identifié.

Il y a une ligne directrice très claire prise l’an dernier: avoir 20% de notre production en bois suisse en 2028. Cela peut sembler important et peu important. Cela va surtout intéresser le marché suisse. L’idée est en effet surtout de trouver des marchés et des bois locaux. Il faut trouver les propriétés de taillabilité: nous les approchons avec des essences comme le hêtre du Jura, l’arolle du Valais et le pin sylvestre de différents cantons. Fin 2018 nous avons initié un programme innosuisse avec la Haute école suisse du bois. Cela modifie passablement nos circuits d’approvisionnements mais aussi la façon de produire nos crayons. Cela nous oblige à tout repenser. En Suisse on ne coupe pas assez de bois dans les forêts pour les régénérer. On a donc tous les éléments pour que ce projet soit soutenu. Mais le bois suisse reste plus cher que le bois importé: il faut augmenter les volumes de production pour réduire ce coût alors que nous savons que le transport à longue distance va se renchérir à long terme et donc augmenter le coût des bois importés. Le but de 20% en 2028 peut donc s’expliquer: cela prend quelques années pour obtenir le soutien des acheteurs sur le produit.

Quelles sont les prochaines étapes sur cette voie?

Nous avons annoncé que nous allons construire une nouvelle usine à Bernex. Nous voulons que cette usine soit aux derniers standards en matière d’écologie et de gestion des énergies. Aujourd’hui notre outil de production a 45 ans et présente des faiblesses.

En Suisse on travaille avec plusieurs forestiers. Nous collaborons notamment avec Bergwald Projekt, une fondation qui fait un travail admirable pour le maintien des forêts de montagne. Pourquoi couper des arbres dans les forêts? En Suisse, on ne coupe pas assez d’arbres pour que les forêts puissent continuer à assurer leur fonction protectrice mais cette notion est encore souvent incomprise et demande de la communication. Nous nous arrangeons également avec les forestiers et d’autres utilisateurs en fonction de la portion de l’arbre que l’on souhaite: nous avons besoin pour nos crayons de la portion basse de l’arbre qui est généralement lisse et uniforme alors que lorsqu’on veut construite un chalet, on veut des nœuds, que l’on trouve surtout dans les parties hautes des arbres. Ces besoins sont complémentaires.

Nous avons un grand appétit en termes d’engagements responsables mais il faut mener un projet après l’autre au rythme que notre taille nous permet.

Quels avantages pour cette mutation d’avoir un actionnariat familial?

Mettre en place une démarche durable au sein d’une entreprise est plus facile dans une entreprise familiale que dans un groupe coté en bourse. On se projette plus facilement sur le long terme que sur le trimestre suivant. Cela a un apport énorme. Il y a aussi une facilité à traduire dans les activités de l’entreprise les valeurs des actionnaires. S’il fallait convaincre un conseil d’administration de mettre en place une démarche durable, je leur recommanderais de se rapprocher des parties prenantes. On attend de plus en plus d’une entreprise qu’elle prenne des engagements sociaux et environnementaux.

Dans d’autres domaines que l’environnement, quels sont les engagements sociaux de Caran d’Ache?

Depuis près de 15 ans, nous avons un partenariat avec les EPI (établissements publics pour l’intégration). Nous avons intégré un atelier de personnes en situation de handicap. C’est un engagement magnifique. Nos collaborateurs ont été formés pour travailler avec des gens différents. Nous avons des retours quotidiens sur les apports que cela présente pour tous. Nous confions aussi des tâches d’emballage à des EPI externalisés. Nous sommes un fabricant et notre vocation première n’est pas l’emballage.

Ces dernières années, nous avons aussi pris des engagements de partenariats responsables. Notamment avec le CICR (comité international de la Croix-Rouge): un stylo produit avec le CICR en reversant les bénéfices pour un projet de rassemblement familial dans les camps de réfugiés. Le CICR et Caran d’Ache véhiculent des valeurs complémentaires. C’est une manière de pouvoir soutenir un projet familial qui profite aux enfants. Par le passé, nous avons aussi produit des boîtes de crayons en partenariat avec l’UNICEF. Je peux aussi mentionner le soutien à la fondation Paint-a-Smile qui soutient les unités pédiatriques, afin d’agrémenter avec nos peintures ces lieux de soins.

Et au niveau mondial?

Nous soutenons et accompagnons des dizaines de projets scolaires dans le monde avec des produits Caran d’Ache. Des projets menés discrètement mais qui sont appréciés.

Ce n’est pas étonnant de voir de plus en plus d’entreprises tenir compte de toutes les externalités. Il y a une question culturelle, mais aussi une volonté d’être impliqué dans la société. Quand on est aussi proche de l’éducation comme Caran d’Ache, c’est un devoir de rendre à la société une partie de ce qui nous permet de croître. Il y a un lien très direct avec l’éducation et les enfants, la jeunesse. Aujourd’hui, tout manager doit se soucier de l’impact de ses produits sur l’humain et l’environnement. On doit tous se poser la question d’un nouvel équilibre pour arriver à une société plus créative et plus solidaire.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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