Bilan

Briser le mur des 50 nœuds

La première édition du Sail GP repousse les limites physiques des catamarans de sport. Un nouveau genre de compétition dont l’issue se joue aussi à terre, dans la capacité à traiter les téraoctets de données transmises par plusieurs milliers de capteurs.

Le catamaran australien, au coude à coude avec le japonais pour la victoire finale dans le Sail GP, a battu le record de vitesse à 51,4 noeuds.

Crédits: Sail GP

Au large du Vieux-Port de Marseille, le long du château d’If, les deux structures hautes comme un immeuble de 6 étages filent côte à côte à plus de 40 nœuds (72 kilomètres à l’heure), suspendues à près d’un mètre au-dessus des flots.

Brutalement, le catamaran français vire de bord et vient couper en quelques mètres la route du leader australien. La manœuvre fait résonner le carbone en un sifflement métallique. Les coques se frôlent, sans conséquence. A l’entrainement, ce mercredi, l’heure est à la démonstration et à l’intimidation. En ligne de mire la cinquième et dernière étape du Sail GP, qui se déroule ce week end dans la cité phocéenne.

La course, première du genre, met aux prises six nations -dont le Japon et l’Australie actuellement au coude à coude pour la victoire finale et le prix de 1 millions de dollars- sur des voiliers high tech strictement identiques, équipés chacun de plus de 1200 capteurs. Rarement l’analogie avec la formule 1 n’aura été poussée si loin.

L’occasion pour la société informatique Oracle, partenaire de l’évènement et leader historique de la base de données, de mettre en lumière les efforts entrepris sur les objets connectés et la gestion du Big Data face au public et aux journalistes conviés pour l’occasion. Larry Ellison, CEO d’Oracle et fondateur du Sail GP, poursuit ainsi dans la veine la Coupe de l’America, remportée cinq fois.

La mer au point d’ébullition

F50, le nom donné à cette nouvelle classe de catamarans réfère directement à la barre des 50 nœuds de vitesse (92km/h) particulièrement difficile à franchir, comme le détaille Russell Coutts, CEO de Sail GP: «Les frottements et la pression exercés sont tels qu’à une certaine vitesse on atteint le point de cavitation, c’est à dire que l’eau entre en ébullition en dessous de la température habituelle. En se vaporisant, elle crée des vibrations, ralentissant la course du bateau et le rendant difficilement contrôlable.»

En quasi lévitation, la coque évolue alors entre 80 cm et un mètre au-dessus de l’eau avec seulement trois points de contact, au niveau des foils et safrans. Un travail sur le design de ces points permet toutefois de repousser la limite, relève Russell Coutts : «Lors de la coupe de l’America, on atteignait le point de cavitation a 43 nœuds, ici c’est 48.» L’équipage australien a même battu le record de vitesse, chronométré à 51,4 nœuds au cours de la compétition.

Pour manoeuvrer à de telles vitesses, des systèmes mécaniques automatisés viennent soutenir les 5 membres d’équipage au niveau des foils et de la voile. Un écran incrusté dans la voile affiche quelques paramètres clés en provenance des capteurs, notamment la vitesse, ou encore l’inclinaison.

Traitement des données: le nerf de la compétition

Il ne s’agit toutefois que d’une petite partie des informations collectées en quantité jamais égalée dans la voile. Chaque équipe a accès non seulement aux données issues des 1200 capteurs de son bateau, mais également à celles en provenance des autres embarcations. Soit au total trois térabytes par jour.

Parmi eux, la hauteur au-dessus de l’eau, la gîte (inclinaison latérale), le vent apparent et les angles. Les données sont transmises en temps réel vers une base de données autonome gérée par Oracle depuis Londres. Warren Jones, directeur technique du Sail GP met en avant «des temps de transmission de l’ordre 300 milli-secondes mesurés sur la manche australienne de la compétition», pourtant aux antipodes. «Nous attendons encore de nettes améliorations avec la 5G.»

Le travail sur les données ne s’effectue pas systématiquement en temps réel. Outre les 5 navigateurs, chaque nation engagée compte plus d’une vingtaine d’hommes à terre, dont des ingénieurs informatiques, affectés au traitement.

David Rey, data analyst pour la France, travaille à comparer et analyser les données des différentes équipes entre chaque manche pour améliorer la compétitivité: «Les données de tous les bateaux sont transparentes, mais chaque équipe développe ses propres algorithmes pour les traiter. Les éléments déterminants sont le choix des critères et les études statistiques menées. Le travail consiste à établir des corrélations entre données, quantifier et fixer des objectifs.» 4 à 5 h de travail peuvent être ainsi effectués dans une journée, pour seulement 20 à 30 minutes de briefing de l’équipage.

Quelle place pour la décision humaine?

L’ampleur du défi technologique pose la question du rôle de l’équipage, dont les décisions sont largement guidées par l’analyse de données et les métriques posées par les ingénieurs. Stevie Morrison, coach du team France reconnaît que «désormais, on arrête de deviner.»

Toutefois, les vitesses expérimentées demandent réactivité et précision de la part des navigateurs pour appliquer les stratégies: «Trouver l’exact point ou la coque sort de l’eau, mais aussi coordonner parfaitement trois membres d’équipages pour effectuer une manœuvre à grande vitesse sont des axes sur lesquels nous travaillons.»

Au-delà de l’exécution, un membre du team France rappelle qu’«une fois sur le bateau, c’est encore l’équipage qui prend les décisions, décide d’enclencher une manœuvre ou de prendre un chemin en fonction d’une bourrasque.»

Toutefois, Nathan Outteridge, barreur de l’équipe japonaise, médaillé d’argent aux jeux olympique et aux championnats du monde et également présent sur la Coupe de l’America, relève l’importance décisive de la machine dans la prise de décision: «Il est vrai que quand les conditions météorologiques sont changeantes, la marge d’appréciation est supérieure. Mais plus elles sont stables, plus on suit l’informatique.»

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

Du même auteur:

Les sociétés de conseil rivalisent avec l’IMD
Comment la sécurité se déploie aux frontières entre la France et la Suisse

Bilan vous recommande sur le même sujet

Les derniers Articles Entreprises

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."