Bilan

Bonhôte, l’irréductible banque privée

Née en 1815, la société neuchâteloise de vente de fer est devenue une «banque privée exclusive» qui s’étend en Suisse.

  • Jean Berthoud, président du conseil d’administration.

    Crédits: Archives Bonhôte
  • Yves de Montmollin dirige la banque privée depuis 2014.

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Louis Auguste Petitmaître (1797-1874) fonde en 1815 une société de vente de fer, qui deviendra la première banque privée de Neuchâtel. (Crédits: Archives Bonhôte)

La Banque Bonhôte s’épanouit dans son rôle de banque privée. Elle n’a plus grand-chose à voir avec l’établissement né au XIXe siècle. Autant géographiquement qu’au niveau du nombre d’employés, des actifs sous gestion ou des produits proposés. Elle a connu des moments poussifs, mais surtout une grande évolution sous l’impulsion de Jean Berthoud, actuel président: «Je suis arrivé à la direction à l’âge de 29 ans. Il n’y avait que dix employés, dont trois apprentis, et il n’y avait pas d’ordinateur», raconte-t-il. Il représente, avec le CEO Yves de Montmollin, le présent de la banque. L’avenir? «Nous avons mis en place les conditions pour que la succession se fasse», affirme Jean Berthoud, lui qui était venu à 23 ans expliquer à Claude Bonhôte pourquoi il était la meilleure personne pour lui succéder. L’homme avait alors dit non.

Du transport maritime à la banque privée

Agé d’à peine 18 ans, Louis Auguste Petitmaître est à l’origine de ce qui deviendra la première banque privée de Neuchâtel, la Banque Bonhôte. Ce Neuvevillois (BE) a fondé sa société de vente de fer en 1815. Ayant la fibre entrepreneuriale très développée, il se charge progressivement de ventes immobilières, d’affaires viticoles et de liquidations de faillites. Il organise aussi des ventes aux enchères.

Louis Auguste Petitmaître diversifieses activités au fil des années. Grâce à son bâtiment situé au faubourg du Lac, il est bien placé pour les transports maritimes. Son fils Louis-Edouard reprend ensuite la main et fait perdurer l’entreprise jusqu’à sa mort en 1895. Sous son impulsion, la société commerciale fondée par son père prend davantage des allures de banque privée.

Le Grand Livre N°3, seul registre conservé de la période Petitmaître. (Crédits: Archives Bonhôte)

La raison sociale Louis-Edouard Petitmaître s’était éteinte automatiquement avec le décès de ce dernier. Une procuration est conférée à Otto Antenen. Ce dernier, précédemment caissier, reprend les actifs le 15 février 1895 sous le nom d’Antenen Bonhôte & Cie. En effet, il s’associe à Paul Bonhôte qui avait été formé chez La Roche & Cie, banquiers à Bâle. Mais Otto Antenen décède dans sa 49e année. Son associé Paul Bonhôte poursuit le développement de la banque avec l’appui de son père, Charles, sous la raison sociale Banque Bonhôte & Cie.

Comme leurs prédécesseurs, ils laissent leur empreinte dans la vie locale. Député au Grand Conseil durant vingt-sept ans, engagé dans des œuvres caritatives et philanthropiques ou encore membre du comité directeur de l’Association suisse des banquiers, Paul Bonhôte est aussi l’un des fondateurs de la Bourse de Neuchâtel. Sous son égide, de 1903 à 1936, il va moderniser la banque, sise rue du Môle. De quoi laisser une base stable à son fils Claude, propulsé à la tête de Bonhôte & Cie en 1936.

Tableau comparatif de l’activité de la banque au début du XXe siècle. (Crédits: Archives Bonhôte)

Bienvenue à la maison

L’actuel président Jean Berthoud a bien connu Claude Bonhôte. «C’était un excellent banquier. Aujourd’hui encore, on peut facilement reconnaître les dossiers qu’il a traités.» Simplement, Claude Bonhôte a jugé Jean Berthoud – âgé alors de 23 ans – trop jeune pour reprendre la banque. Cet alumnus de l’Université de Neuchâtel élevé à Paris part alors à New York, pour faire son MBA à l’Université Columbia. De son côté, «M. Bonhôte» décide fin 1987 de vendre sa banque au groupe de câblerie Cortaillod. Resté célibataire, il voulait que les repreneurs soient Neuchâtelois.

La fin de l’histoire? Non, puisque Jean Berthoud revient peu après en proposant un business plan aux administrateurs du groupe acquéreur. Il est ensuite désigné pour devenir le directeur général de la banque, qu’il parvient à racheter avec un groupe de personnes privées, en majorité neuchâteloises, fin 1991, soit lorsque le groupe Cortaillod est acquis par Alcatel. Le directeur s’attelle à créer une équipe solide et développe les activités de gestion de fortune.

Claude Bonhôte succède à son père Paul en 1936. (Crédits: Archives Bonhôte)

Il parvient à attirer en 1996 au conseil d’administration Jean Zwahlen, ancien membre de la direction de la Banque nationale suisse. Ce n’est pas le seul lien avec la BNS puisque la Banque Bonhôte prend possession, en 1999, d’un ancien hôtel situé quai Ostervald 2, à Neuchâtel, qui appartenait justement à la BNS.

Etre à la fois David et Goliath

Après la reprise en 1940 de Perrot & Cie par de Dupasquier, Montmollin & Cie, elle-même reprise en 1961 par UBS, Bonhôte est devenue la seule banque privée du canton. Que ce soit à travers l’implication des banquiers au sein de la ville et du canton ou à travers les produits proposés, c’est bien une banque aux allures familiales qui en ressort. «Daniela Rupp, arrivée en 2001 à la caisse, connaissait presque tous les clients. Quand vous venez chez nous, on ne vous demande pas votre nom. On vous reconnaît.»

Aquarelle de Frédéric-William Moritz datant de 1843. Au centre, l’immeuble qui accueille aujourd’hui la banque. (Crédits: Archives Bonhôte)

C’est sur cette image de «banque privée exclusive» que Bonhôte s’étend en Suisse. Avec des succursales à Bienne (2002), Genève (2009), Berne (2010), Lausanne (2017) ou encore Soleure (février 2020), les Neuchâtelois entendent s’adapter aux régions. Les dirigeants l’avouent sans détour, tout n’a pas été facile. Chaque fois, les directeurs de Bonhôte prennent soin de bien cibler la population. En terres vaudoises, ils ont choisi les locaux de l’ancienne banque privée Bugnion & Cie, à l’origine de la Fondation de l’Hermitage. «On nous attendait là-bas», affirme Jean Berthoud. «On ne sert pas les clients de la même manière à Estavayer ou à Dubaï», lance Yves de Montmollin. Pour imager, il rajoute que «là où d’autres servent à leurs clients des plats cuisinés, nous faisons nous-mêmes la cuisine».

L'une des dernières succursales en date se trouve à Soleure. Six personnes y travaillent, et l’implantation s’est faite en douceur. «Nous traduisions déjà tout pour nos bureaux de Bienne et de Berne.» Jean Berthoud précise que les banquiers employés ont un réel poids au sein de l’entreprise. Les instances dirigeantes de la banque ont mis en place une formule pour assurer la pérennité. «Nous favorisons le rachat de parts significatives du capital par nos cadres supérieurs», raconte Jean Berthoud. Le grand avantage de cette méthode est qu’elle permet d’attirer des talents, et notamment des banquiers férus de ce côté décisionnaire. «Cela donne un autre goût à sa journée», confirme Yves de Montmollin.

Début juillet 2020, la Banque Bonhôte & Cie SA acquiert la Banque Private Client Partners AG à Zurich. Cet établissement a été fondé en 1998. Il est spécialisé dans le family office et offre des services d’administration et de consolidation d’actifs ainsi que du conseil en gestion à une clientèle suisse alémanique et internationale UHNWI (ultra high net worth individuals), soit des individus fortunés. L'établissement zurichois devient ainsi une succursale de la banque privée neuchâteloise, mais conserve son identité. Il compte une clientèle qui totalise CHF 1,9 milliards d'actifs et CHF 5,6 milliards d'actifs consolidés.

Sac pour la monnaie utilisé par la Banque Bonhôte jusque dans les années 90. (Crédits: Archives Bonhôte)

Quoi et comment?

Les banquiers sont loin de se cantonner aux livres de comptes comme en 1815. L’établissement s’est équipé pour répondre à la finance d’aujourd’hui. En termes de produits, déjà, avec le lancement d’un fonds durable. «Nous l’avons créé il y a huit ans», raconte Yves de Montmollin, qui précise qu’il a «eu le succès qu’il devait avoir à cette époque». L’offre a mûri et a muté en investissement d’impact. Résultat: plus de 100 millions levés en quelques mois. Un autre produit «phare» de la Banque Bonhôte réside en son fonds immobilier. Sa particularité est que le fonds lui-même paie un impôt, et non pas le client.

S’il n’existe pas de client type au sein de la banque, la croissance s’est surtout faite après la fin du secret bancaire. Les gestionnaires précisent qu’elle a eu moins d’impact ici qu’au sein d’autres banques. «Nos clients sont essentiellement Suisses», rappelle Jean Berthoud. De leur siège à Neuchâtel, ces banquiers ont assisté à un changement drastique de leur secteur. Ils ont vu les clients européens frapper à leur porte une fois que leur situation était en règle. Pour Yves de Montmollin, beaucoup de grandes fortunes ont développé une certaine nostalgie du temps où ils avaient un banquier personnel. «De plus en plus, ces personnes viennent chez nous lorsqu’ils reviennent dans le pays.» La raison est simple: ils veulent connaître personnellement la personne qui va gérer leur argent. «J’ai toujours pensé que la mission d’un banquier privé était d’expliquer la finance à ceux qui la comprennent difficilement, et c’est une tâche fascinante», confie Jean Berthoud.

«Femme allongée sur une pelouse», peinte par la Lausannoise Emilienne Farny (1938-2014), fait partie de la collection d’art Bonhôte. (Crédits: Archives Bonhôte)

Qui pour une vision d’avenir

Qui sera président de la banque une fois que Jean Berthoud tirera sa révérence? Autant lui qu’Yves de Montmollin se refusent à avancer des noms. N’y a-t-il pas un Jean Berthoud de 23 ans qui a réclamé devenir le président? «M. Bonhôte n’avait personne, alors que nous avons mis en place des conditions qui font que nombreux sont ceux qui pourraient reprendre mon rôle.» Dans tous les cas, rien ne risque de changer en termes de valeurs. L’indépendance prime, puisqu’il s’agit d’un des arguments de vente de la banque. La question du rachat par un grand groupe semble obsolète à voir la stratégie développée pour donner une part du pouvoir aux cadres supérieurs. Les dirigeants de la banque voient de grandes banques souffrir, des petites fleurir. Yves de Montmollin ne voit pas de rapport entre la taille d’une banque et son succès. Il voit par contre un «environnement qui se consolide et bouge». D’où la nécessité de bien comprendre les personnes, pour cerner leurs besoins. «Il y a un vrai besoin de traduction et de pouvoir se reposer sur des personnes de confiance et impliquées», lance le CEO, qui souligne le fait qu’il s’agit d’une relation de longue durée. «Le fait de ne pas avoir d’actionnaires à Singapour aide à voir à long terme», conclut-il.

Les collaborateurs posent pour la carte de vœux 2005. (Crédits: Archives Bonhôte)
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Rebecca Garcia

JOURNALISTE À BILAN

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Rebecca Garcia a tout juste connu la connexion internet coupée à chaque téléphone. Elle a grandi avec la digitalisation, l’innovation et Claire Chazal. Elle fait ses premiers pas en journalisme sportif, avant de bifurquer par hasard vers la radio. Elle commence et termine ensuite son Master en journalisme et communication dans son canton de Neuchâtel, qu’elle représente (plus ou moins) fièrement à l’aide de son accent. Grâce à ses études, elle découvre durant 2 mois le quotidien d’une télévision locale, à travers un stage à Canal 9.

A Bilan depuis 2018, en tant que rédactrice web et vidéo, elle s’intéresse particulièrement aux nouvelles technologies, aux sujets de société, au business du sport et aux jeux vidéo.

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