Bilan

Benjamin de Rothschild ou l’âge d’or révolu de Genève

L’héritier défunt à 57 ans incarne un boom bancaire de trois décennies qui, paradoxalement, ne l’a jamais passionné. Il détenait 66% du capital de la banque Edmond de Rothschild, qu'il a présidée depuis 1997.

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C’est un chapitre marquant de l’histoire de la banque privée genevoise qui a pris fin ce 15 janvier 2021, avec le décès, à l’âge de 57 ans, du Baron Benjamin de Rothschild, président de la banque genevoise Edmond de Rothschild. Il a succombé à une crise cardiaque au château de Pregny (Genève), laissant derrière lui son épouse et dirigeante de la banque familiale, la baronne Ariane de Rothschild. Dès 2010, elle a partagé progressivement les plus hautes fonctions avec son époux, jusqu’à ce qu’il lui cède entièrement les rênes de l’exécutif, tandis qu’il a présidé le conseil d’administration de 1997 jusqu’à son dernier souffle. Le financier avait hérité de la banque fondée en 1965 par son père, le banquier français Edmond de Rothschild (décédé en 1997).

Sa mère, la médiatique baronne Nadine de Rothschild, 88 ans, s’est faite connaître grâce à ses conseils dans le domaine du savoir-vivre. L’héritier de la banque, talentueux dès ses débuts mais peu intéressé par le domaine bancaire, formait un couple flamboyant avec son épouse Ariane, les deux étant connus pour leurs fortes personnalités et pour leur complicité. Voyageur, passionné de voitures de collection et de voile de compétition, Benjamin ne goûtait que peu la gestion quotidienne de l’établissement et les positions de pouvoir, la gestion étant devenue très lourde à mesure que le groupe grandissait et s’internationalisait. Il affichait en revanche une entière confiance en son épouse Ariane, une trader franco-allemande née à San Salvador, qu’il avait rencontrée en 1993 et qui s’est hissée, depuis, comme une figure incontournable de la finance helvétique. Leurs 4 filles ont aujourd’hui entre 18 et 24 ans.

Une facilité naturelle

Dès ses 26 ans, Benjamin avait démontré son talent financier en créant, en 1989 déjà, la Compagnie de Trésorerie Benjamin de Rothschild, devenue par la suite un spécialiste mondial de la gestion des devises par le biais des instruments dérivés. Puis, arrivé en 1997 à la tête du groupe fondé par son père en 1965, Benjamin de Rothschild a présidé à un développement fulgurant de l’établissement. La banque a vu ses effectifs passer, entre 1997 et aujourd’hui, de 600 à 2600 collaborateurs, et la masse d’avoirs sous gestion et administration passer de 20 à 173 milliards de francs fin 2020. Un coup d’arrêt difficile s’est cependant produit pour la banque, et pour l’ensemble de la place financière en 2008-2009 : la débâcle des hedge funds (qui était alors l’un des produits phares d’Edmond de Rothschild), et la fin du secret bancaire à la même époque. Entre 1997 et 2008, l’institution avait connu un véritable âge d’or, en même temps que la place financière. Avec ces crises de 2008-2009, d’importantes réformes se sont imposées sous l’impulsion dynamique d’Ariane de Rothschild, qui a apporté au groupe une tournure résolument orientée sur la finance durable.

Valeur boursière en baisse

La valeur de la banque a reculé en bourse sur la décennie. D’une capitalisation boursière qui avait culminé à 2,75 milliards en 2007, Edmond de Rothschild (Suisse) SA a décliné à 1,665 milliard en 2017, puis à 1,335 milliard en 2018, avant d’être retirée de la bourse en 2019 pour devenir totalement privée. Selon le rapport annuel de 2019, Benjamin de Rothschild détenait à son décès 66% du capital de la banque et 90% des voix, tandis que sa mère la baronne Nadine possède 16,9% du capital et 6,77% des voix. Un actionnariat resté stable depuis des décennies.

«Un humour bien à lui»

Un mort prématurée, sans doute. Si certains vétérans de la place considèrent que ce passionné a «abusé de la vie», l’a «croquée à pleines dents», et que sa santé était chancelante, d’autres mettent l’accent sur sa personnalité marquante, comme la deputy CEO de la banque, Cynthia Tobiano, qui l’a côtoyé fréquemment: «C’était quelqu’un qui faisait une forte impression sur les gens, quand il entrait dans une pièce. Il avait un côté très vif, extrêmement brillant, capable de détecter le point que vous n’aviez pas vu dans un dossier. Et en même temps, il savait désamorcer toute tension dans les longues séances de travail avec son sens de l’humour bien à lui». Tout journaliste de la place peut confirmer que Benjamin de Rothschild donnait de rares interviews mais n’avait pas sa langue dans sa poche et n’était pas amateur du politiquement correct.

Ami de longue date et confident de Benjamin, l’avocat de la famille Didier Bottge lui rend un hommage émouvant: «Ce dont j’aimerais qu’on se souvienne, c’est de l’homme intime que très peu de gens connaissaient. Il était d’une grande délicatesse avec les autres et derrière son sens de l’humour il y avait une grande pudeur, ajoute Me Bottge. C’était pour moi le plus loyal et fidèle des amis. Il savait être présent, en particulier dans les moments difficiles. C’était très touchant. Que vous dire de plus? C’était mon ami depuis 40 ans, je viens de perdre ce qui compte parmi les joies les plus précieuses de la vie».

Outre les courses de voile au large (Transat Jacques Vabre, Route du Rhum avec le Gitana Team), les Rothschild sont par ailleurs impliqués dans les activités viticoles (actionnaires de Lafite), fermières et hôtelières (développement de la station de Mégève et du Four Seasons). Mais aussi dans la philanthropie, qui a pris beaucoup d’ampleur sous l’influence d’Ariane de Rothschild, à travers l’importante activité des Fondations Edmond de Rothschild, au nombre de dix, qui soutiennent des projets de par le monde dans la santé, l’éducation, l’entrepreneuriat social et l'art.

AUX SOURCES DE LA DYNASTIE ROTHSCHILD

La famille aux racines juives ashkénazes allemandes existe depuis sept générations. Ses origines remontent au XVIIIe siècle et se situent à Francfort.

Dynastie Tout commence en 1744 dans le ghetto juif de Francfort avec la naissance de Meyer Amschel. Ce dernier fera fortune dans le commerce et les opérations de change. Il s’inspire de l’enseigne de la boutique, Zum Roten Schild (A l’Ecusson Rouge) pour se créer un nouveau nom, Rothschild.

Armoiries Le mythe fondateur de la dynastie réside dans la décision de Meyer Amschel d’envoyer ses cinq fils dans les capitales économiques de l’époque (Paris, Londres, Vienne, Naples et Francfort) afin d’installer avant l’heure un réseau international de sociétés financières. Les cinq flèches entrelacées dans les armoiries des Rothschild symbolisent cet épisode.

Généalogie L’arrivée en Suisse date d’Alphonse, l’arrière-grand-oncle de Benjamin, à la fin du XIXe siècle. Plus tard, son arrière-grand-père Edmond, cet ancêtre qui fait partie de la branche française, sera l’un des pères fondateurs d’Israël. Benjamin est le fils d’Edmond et de Nadine. Décédé à l’âge de 57 ans, il ouvre une succession qui concernera son épouse, ses filles, ainsi que sa mère la baronne Nadine.

Patrimoine A Genève, le château de Pregny a été construit pour la famille en 1855 par Maurice de Rothschild, grand-père de Benjamin, puis légué en 1857 à l’Etat de Genève, à la condition qu’il reste réservé à l’usage de la famille, qui y est toujours établie à ce jour. C’est dans ce lieu mythique notamment que l’impératrice Sissi passa sa dernière nuit avant d'être assassinée.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

Myret Zaki est journaliste indépendante et responsable de la Filière communication au CFJM (Centre de formation au journalisme et aux médias). Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale" qui lui vaut le prix Schweizer Journalist. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale", puis en 2011 "La fin du dollar" qui prédit la fin du statut de monnaie de réserve du billet vert. En 2016 elle signe «La finance de l'ombre a pris le contrôle».

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