Bilan

Au secours, mon chef est plus jeune que moi

A l’ère de la révolution numérique, toujours plus de trentenaires sont nommés managers et doivent diriger des seniors. Les conseils des experts pour éviter des conflits générationnels.

Les trentenaires revendiquent des habitudes de travail différentes de celles de leurs aînés.

Crédits: Sam Edwards/Getty

Fondateur et directeur du cabinet de conseil Ismat, Vincent Blanc ne compte plus les situations où des professionnels vivent des conflits avec des chefs beaucoup plus jeunes qu’eux. «Dans ma pratique, j’ai rencontré le cas d’une dirigeante d’un département des ressources humaines qui se faisait régulièrement réprimander par sa chef qui avait l’âge de sa fille. Elle travaillait dans un état de stress permanent et a fini en burnout. Dans une autre entreprise, c’est un manager senior qui a été mis sur la touche par un junior brillant. Ou encore, dans une PME, un responsable chassé de sa propre société par un jeune cadre ambitieux.»

Heureusement, toute relation impliquant un senior et un chef junior ne se termine pas toujours aussi mal. Néanmoins, une telle asymétrie demande forcément un effort d’adaptation de part et d’autre. Un thème d’actualité car avec la révolution numérique, les représentants de la Génération Y (Gen Y) nés avec internet sont de plus en plus nombreux à être nommés cadres avant même la trentaine.

Aux Etats-Unis, 34% des employés sont déjà confrontés à cette situation, selon un sondage du site CareerBuilder (2012). D’après la même source, quelque 15% des collaborateurs répondent à un supérieur d’au moins dix ans leur cadet. La revue Harvard Business Review note que le rajeunissement de la hiérarchie constitue déjà un schéma dominant dans des secteurs tels que les technologies de l’information (IT), les services dans des industries de niche et la fiduciaire. 

«Derrière tout conflit – générationnel ou non – il y a souvent un problème de confiance, observe Constance Rivier, codirectrice du cabinet Life Dynamic. Lorsqu’un manager entre en fonction,
il est primordial qu’il s’entretienne avec chacun des membres de son équipe seul à seul. Le nouveau responsable doit s’enquérir des tâches que les collaborateurs apprécient, de leurs attentes et de leurs doléances, en particulier s’il est en face d’une personne qui convoitait le poste de chef.»

Pas de limite claire entre vie professionnelle et vie privée

Les trentenaires revendiquent des habitudes de travail différentes de celles de leurs aînés. Ils passent moins de temps au bureau mais effectuent volontiers des tâches chez eux, le soir et le week-end. Contrairement aux générations précédentes, les Gen Y ne reconnaissent pas de limite claire entre vie professionnelle et vie privée. Ils répondent aux messages à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit et
en envoient en dehors des horaires ouvrables. En revanche, il ne leur viendrait pas à l’idée de faire des heures de présence à leur poste sans avoir de tâche à effectuer. 

Face à ces divergences, Vincent Blanc recommande: «Evitez à tout prix d’entretenir le cliché du fossé des générations avec des remarques du genre: «A notre époque, on était ponctuels et on ne faisait pas de fautes d’orthographe.» Ces propos créent un clivage et une compétition néfaste risque de s’installer. Il faut au contraire chercher à se rapprocher et s’entraider.»

Les moyens de communication privilégiés des uns et des autres constituent une pierre d’achoppement récurrente. Les trentenaires apprécient les messageries instantanées (WhatsApp, Messenger sur Facebook, Skype, Hangouts Gmail) et rechignent à aller voir le collaborateur pour lui communiquer sa demande de vive voix. De même, pour un junior, un appel manqué sur un portable signifie: «Rappelle-moi.» Inutile de lui laisser une phrase sur la messagerie vocale ou d’en attendre une de sa part. «Les seniors se froissent lorsqu’ils reçoivent des mails laconiques, du type «on vous attend» ou «veuillez relire les informations transmises.» Ce sont des malentendus typiques», constate Isabelle Flouck, fondatrice du cabinet IF Carrière.

La culture en vigueur sous nos latitudes fait que ce sont aux subordonnés à adopter les habitudes du chef, indépendamment des écarts générationnels. Selon la Harvard Business Review, si un aîné a fait l’effort de s’adapter, il ne doit pas attendre de réciprocité. Le magazine américain ajoute: «Ne croyez pas non plus que votre jeune chef a besoin d’être materné ou se cherche un mentor.» 

En retour, un manager junior gagne à admettre que le senior travaille à un autre rythme. «Les Gen Y se distinguent par leur esprit de synthèse et leur capacité à associer les informations. Ils sont agiles, adaptables et hyperrapides. Toutefois, l’expérience des seniors leur est nécessaire pour éviter à l’entreprise de répéter les mêmes erreurs. La présence de travailleurs plus âgés contribue au sentiment de sécurité dans l’exécution des tâches quotidiennes», analyse Vincent Blanc.

Constance Rivier reprend: «Du moment que le chef reconnaît les compétences de ses subordonnés, ceux-ci peuvent fonctionner en adultes, de manière autonome. Au registre des «bonnes pratiques», le rituel du débriefing, où l’on discute du déroulement d’un projet après son achèvement, s’avère très précieux pour tous les protagonistes.»

Le poids des susceptibilités

Cadre dans une société nationale, Frédéric*, 30 ans, vit quotidiennement ce genre de décalage: «Je n’imaginais pas la lourdeur des procédures. Après avoir développé un projet avec une petite équipe, nous avons dû obtenir l’aval de l’ensemble des cadres. Le programme était prêt à démarrer. Mais afin de ne froisser aucune susceptibilité, il a fallu attendre le feu vert de toutes les parties, dont certaines n’étaient nullement concernées. Le projet n’a pu être lancé que huit mois plus tard.»  

* Prénom d’emprunt

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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