Bilan

Aston Martin, un mythe bientôt électrique

L’histoire de la voiture de James Bond est étroitement liée à deux grandes fortunes de Suisse: la famille Livanos, et Andrea Bonomi.

1921. Lionel Martin, cofondateur de la marque en 1913 avec Robert Bamford, inspecte l’une des premières voitures.

Crédits: Amht
1935. Les ateliers à Feltham. La marque se concentre sur les courses d’endurance. (Crédits: AMHT)

Posée à fleur d’eau dans un bassin devant l’usine de Gaydon, à 150 km au nord-ouest de Londres, une Aston Martin DB 11 reflète ses courbes élégantes aux yeux des visiteurs. On dirait qu’elle flotte! L’usine nouvelle occupe 22,5 ha. Outre son siège social, on y trouve son principal outil de production où s’activent 300 personnes. L’autre usine, au Pays de Galles, assemblera le nouveau SUV DBX, le premier «gros bébé» de la marque avec son V8 biturbo de 550 chevaux. Si l’usine, située non loin du circuit de Silverstone, est de taille modeste, c’est qu’Aston n’y fabrique pas les moteurs: ils sont assemblés à Cologne, en Allemagne. A l’intérieur, un musée passe en revue l’histoire de l’un des constructeurs les plus emblématiques de Grande-Bretagne. Elle incarne tout à la fois le luxe, l’élégance et le glamour.

Le célèbre logo aux ailes déployées sera introduit en 1932. (Crédits: AMHT)

Pour le grand public, la marque ailée, qui a fêté son centenaire en 2013, rappelle inmanquablement la série de James Bond. C’est dans «Goldfinger», en 1964, que l’on aperçoit pour la première fois Sean Connery au volant d’une DB5, puis Daniel Craig dans «Spectre». A tout jamais, Aston représente la voiture de prédilection de l’agent 007 au service de Sa Majesté.

Des ailes et un dieu égyptien

Il faut remonter en 1913 pour voir naître la marque fondée par les Britanniques Lionel Martin et Robert Bamford. Le premier a remporté la course de côte d’Aston-Clinton dans le Berkshire, d’où le nom d’Aston Martin. Forts de ce succès, les deux associés fabriquent le prototype Coal Scuttle en 1914. A vocation sportive, il a pour objectif de rivaliser avec Bugatti.

1959. Heures de gloire: la DBR1 remporte les 24 Heures du Mans. (Crédits: AMHT)

En 1918, au lendemain de la Première Guerre mondiale, la firme est sauvée par le riche comte, mécène et pilote de course polonais Louis Zborowski. A partir de 1920, la marque construit ses propres châssis et moteurs, mais préfère se concentrer sur les courses d’endurance. En 1922, la Bunny roule durant seize heures trente à la vitesse moyenne de 125 km/h. Elle enregistre dix records du monde de vitesse sur le circuit de Brooklands et débute en compétition le 15 juillet 1922 au Grand Prix de l’Automobile Club de France à Strasbourg.

Constitué d’ailes déployées, l’emblème de la marque ne sera introduit qu’en 1932 sous la forme du dieu égyptien Khépri, qui symbolise le soleil. Il est souvent représenté avec un scarabée à la place du visage.

Sean Connery pose devant une DB5, devenue la voiture emblématique de James Bond. (Crédits: AMHT)

DB comme David Brown

Les années suivantes sont moins fastes. Aston Martin rencontre des difficultés financières, aggravées par la Seconde Guerre mondiale. En 1947, elle est rachetée par David Brown en même temps que Lagonda. Les deux marques seront fusionnées et développées. Il donne ses initiales DB aux voitures et permet à la marque d’obtenir ses premières victoires avec des pilotes comme Carroll Shelby et Stirling Moss. La marque connaît une période dorée en compétition. En 1948, elle remporte les 24 Heures de Spa. Elle tente dans les années 1950 de s’immiscer dans l’univers de la F1. Entre 1957 et 1959, David Brown décroche avec une Aston Martin DBR1 la première place aux 1000 Kilomètres du Nürburgring. La consécration arrive en 1959 avec une victoire aux 24 Heures du Mans.

Début 80. Les propriétaires, Victor Gauntlett et Peter Livanos, et le prince Michael de Kent (à g.). (Crédits: AMHT)

Des armateurs grecs de Lausanne

En 1980, Aston Martin est racheté par des investisseurs américains et grecs. Victor Gauntlett, président de sociétés pétrolières yankees, s’empare de la majorité de l’entreprise aux prises à de sérieuses difficultés financières.

En 1983, il est rejoint par un Grec de Lausanne qui porte sa part à 75%. Peter Livanos a 35 ans et est le fils de George Livanos, qui a construit la plus grande flotte marchande de Grèce. Espérant que son fils suive ses traces, George Livanos lui a donné le capital pour acheter ses premiers navires. Au lieu de cela, le jeune homme a utilisé l’argent non pas pour acheter une Aston dont il est fan, mais pour acquérir… toute l’usine: «Ce fut l’une de mes premières erreurs, la première parmi d’autres, a-t-il rappelé plus tard lors d’une conférence à New York. J’essayais de gagner une certaine indépendance vis-à-vis d’un homme très prospère, mon père. Il était non seulement un excellent homme d’affaires mais aussi un bon père. Lorsque j’ai échoué, il est venu à ma rescousse et m’a repris dans le secteur maritime, ce que j’ai aimé et que j’aime toujours.» La famille possède alors une flotte de 100 navires, dont cinq des plus grands tankers.

Fin des années 80. Ford relance la production, avec notamment la V8 Volante Zagato. (Crédits: Aston Martin)

Résident à Gstaad, Peter Livanos vit aujourd’hui entre la Suisse, Athènes et Londres. Ancien élève de l’Institut Le Rosey à Rolle (VD), il contrôle la compagnie de transport maritime Ceres Hellenic, plus grande flotte commerciale de Grèce. Il détient des participations dans la société monégasque GasLog et le géant néerlandais Euronav.

L’arrivée éphémère du géant Ford

En 1987, Aston Martin est repris par le géant américain Ford qui devient actionnaire majoritaire, puis acquiert la totalité des actions en 1993. Durant les années 80 et 90, Ford tente de relancer la marque: DBS V8, Volante, Vantage, DB7… Une écurie de course automobile, l’Aston Martin Racing, est créée au début des années 2000. La marque brille de nouveau au Mans et dans plusieurs épreuves du championnat du monde d’endurance, notamment aux 6 Heures de Shanghai.

2006. Sur le circuit de 24 Heures du Nürburgring. (Crédits: Aston Martin)

Une nouvelle page se tourne en 2007: le groupe Ford, en difficulté financière, vend la marque britannique. Après plusieurs hypothétiques acheteurs, dont LVMH, c’est un consortium mené par David Richards, John Sinders et deux sociétés koweïtiennes qui remportent la mise et deviennent les nouveaux propriétaires. Le groupe est dirigé par David Richards, ancien champion du monde des rallyes en 1981.

Les moteurs V8 et V12 sont produits en Allemagne, dans l’usine de Cologne. (Crédits: Aston Martin, Paul Thomas, Max Earey)

Cotée en bourse

Depuis octobre 2018, la firme Aston-Martin-Lagonda est cotée à la Bourse de Londres, une étape historique pour une marque britannique. Ses principaux propriétaires sont à 28% les Koweïtiens d’Adeem Investments et à 33% le fonds italien Investindustrial détenu par le Grisonnais Andrea Bonomi (dont la fortune est estimée par Bilan entre 1,5 et 2 milliards de francs). Ce dernier espérait reproduire le succès qui l’a rendu célèbre lorsqu’il a acquis Ducati en préfaillite, l’a relancée, puis vendue pour 800 millions d’euros à Audi. L’allemand Daimler (4,9% du capital) a conservé sa part et s’est engagé à ne pas la céder pendant au moins un an après l’entrée en bourse. C’était l’opération la plus importante du secteur automobile depuis celle de Ferrari à Wall Street en 2015. Aston Martin est le seul groupe automobile coté en bourse, mais l’accueil a été plutôt mitigé et le cours s’est effondré. Selon certaines sources, Peter Livanos a lancé un nouvel investissement privé avec deux ex-financiers de Goldman Sachs, mais les aléas du Brexit et les normes environnementales sur le CO2 pèsent lourd dans la balance.

L’usine de Gaydon, en Angleterre, a été inaugurée en 2003. (Crédits: Aston Martin, Paul Thomas, Max Earey)

Deux moteurs électriques à l’arrière

Ultime rebondissement, la première voiture électrique d’Aston Martin a été dévoilée au dernier Salon de Shanghai. La Rapide E exploite une batterie au lithium-ion de 65 kWh pour alimenter deux moteurs électriques montés à l’arrière. Ils fournissent une puissance supérieure à 600 CV et l’autonomie avoisine les 300 km.

La vitesse de pointe de la Rapide E est de 250 km/h et ses accélérations de 0 à 96 km/h nécessitent à peine 4 secondes. Pour y parvenir, le constructeur anglais a sollicité Williams Advanced Engineering, bureau d’études de l’écurie de F1. A l’intérieur, la fibre de carbone est abondamment utilisée pour donner plus de cachet tout en allégeant le poids. Les cadrans analogiques ont été remplacés par un grand écran numérique affichant toutes les données essentielles. Une application permet aussi au conducteur de rester informé à distance.

La Rapide E, limitée à 155 exemplaires, est fabriquée à St. Athan, dans la nouvelle usine du Pays de Galles. Commercialisée dès 2022, elle sera vendue autour de 400 000 fr. Son introduction dans le groupe est devenue incontournable avec les normes CO2 adoptées par l’Union européenne (lire l’encadré ci-contre). D’ici là, fera-t-elle son apparition dans un prochain James Bond?


(Crédits: Aston Martin, Paul Thomas, Max Earey)

Emissions de CO2: des normes encore plus sévères en 2020

Pollution A l’instar de l’UE, la Suisse a introduit en 2012 des prescriptions sur le CO2. Sur l’ensemble de leur gamme, les voitures neuves ne doivent pas dépasser 130 g par km sous peine d’amende: 140 fr. par véhicule et par gramme de CO2 en excès. Les montants perçus auprès des importateurs en 2018 se sont chiffrés à 31 millions. Les sommes vont au Fonds pour les routes nationales et le trafic d’agglomération (FORTA). Au 1er janvier prochain, les normes seront abaissées à 95 g. «Le risque est de voir les amendes et donc les prix augmenter. Les importateurs n’ont pas de marges suffisantes pour les supporter seuls», estime François Launaz, président d’auto-suisse.

Oliver Grivat

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