Bilan

Affaire classée pour l’as des steaks

Accusé d’importation illégale de viande anglaise, Christian Picart, fondateur de la chaîne Buffalo Grill, respire enfin: la justice française vient de prononcer un non-lieu. Rencontre
  • Christian Picart, aujourd’hui à la retraite, figure dans le classement des 300 plus riches de Suisse de Bilan.

    Crédits: François Wavre/lundi13
  • Le groupe Buffalo Grill a été vendu en 2005 pour plus de 200 millions d’euros.

    Crédits: François Wavre/lundi13

Christian Picart est un autodidacte. Sa fortune, il l’a faite en lançant un concept innovant en 1980 dans l’Hexagone. Cette année-là, le Français crée le tout premier Buffalo Grill, un restaurant spécialisé dans les grillades, inspiré des steak houses américains. «J’étais le premier à faire de la restauration à thèmes en périphérie, accessible à tous au niveau des prix», raconte l’entrepreneur qui a fait ses armes aux Etats-Unis. «Je pensais ouvrir un seul restaurant, pas une chaîne.» 

En quelques années, l’enseigne devient, hors fast-food, le plus grand réseau de restauration de France. Dans les années 2000, la chaîne compte 300 restaurants, enregistre un chiffre d’affaires de 500 millions d’euros (c’est la chaîne qui fait le plus gros chiffre d’affaires dans la restauration servie à table) et commence une expansion à l’étranger, notamment en Suisse, au Luxembourg et en Espagne. 

Le concept est révolutionnaire sur le plan commercial, de la gestion, mais aussi au niveau social. En effet, les salariés perçoivent un revenu plus haut que la moyenne, et tous bénéficient d’une prime sur le chiffre d’affaires. Autre dimension humaine: les franchises (un tiers des restaurants) sont accordées uniquement aux employés qui ont travaillé au minimum huit ans dans l’entreprise. «Je leur proposais de créer un établissement dans leur région d’origine et j’étais aussi le seul franchiseur à cautionner les franchisés sur leurs emprunts.» 

Après l’ouverture du troisième établissement, le manque de financement pour se développer a poussé le jeune entrepreneur à chercher des investisseurs. Il négocie avec le groupe Total qui acquiert 40% de la société en 1983 pour la somme de 2 millions de francs français (500 000 francs suisses). S’ouvrent alors entre 20 et 25 restaurants par année. C’est le jackpot pour Total qui perçoit alors 2 millions de francs de bénéfice chaque année.

En 1998, Christian Picart souhaite racheter la participation du groupe pétrolier qui est prêt à la lui céder pour 300 millions de francs français. Il se voit ainsi contraint d’entrer en bourse pour trouver les fonds nécessaires au rachat. L’entrée en bourse cartonne, le cours de l’action monte rapidement à 16 euros en 2002. Buffalo Grill emploie 7000 collaborateurs et sert 17 tonnes de viande chaque jour à 70 000 clients dans l’Hexagone. 

Le scandale de la vache folle

Cette même année, le 17 décembre 2002, Christian Picart est convoqué par la juge d’instruction Marie-Odile Bertella-Geffroy, chargée du pôle de santé publique au Tribunal de grande instance de Paris, connue pour avoir enquêté sur les affaires du sang contaminé ou sur l’amiante. Elle l’accuse d’avoir importé de la viande anglaise durant la crise de la vache folle (la France avait imposé un embargo sur le bœuf britannique de 1996 à 2002).

Christian Picart ainsi que le directeur de la centrale d’achat et le chef d’atelier sont arrêtés et menottés. Après une garde à vue de deux jours et deux nuits, «la juge demande un emprisonnement pour nous trois pour mise en danger délibérée de la vie d’autrui et tromperie aggravée», se souvient encore, traumatisé, l’homme d’affaires français.

Il aura plus de chance que ses deux collaborateurs, incarcérés à la prison de la Santé à Paris durant trois mois et demi: lui se voit assigné à résidence en Suisse. En effet, cela fait six mois qu’il a déposé ses valises sur le sol helvétique et ne peut, dès lors, pas être détenu en France. C’est son épouse Annie, courtier chez Merrill Lynch, «la financière de la famille», qui l’avait convaincu de s’établir sur les rives du Léman pour des questions de droits de succession, leurs deux filles ne souhaitant pas reprendre l’affaire familiale. 

La période s’avère toutefois difficile pour le groupe. L’action s’effondre et est retirée de la cotation en bourse. Le chiffre d’affaires dégringole de 40%. Près de 700 emplois disparaissent. «Je n’avais pas le droit de parler aux employés ni aux fournisseurs pendant six mois», raconte celui qui est toujours très marqué.

«Heureusement, mon frère est venu au pied levé me remplacer.» Il faudra, dès lors, près de deux ans pour remonter le chiffre d’affaires du groupe. Lassé, Christian Picart décide, en 2005, de vendre son business au fonds de pension américain Colony Capital. 

«La difficulté de mon affaire a toujours été de trouver de la bonne viande car nous utilisions uniquement la partie noble des bovins», raconte Christian Picart. «Mais je n’ai jamais acheté de la viande provenant de Grande-Bretagne durant l’embargo. Cela aurait été une aberration.» D’où vient l’accusation alors? Toute l’affaire a été provoquée par un employé voulant causer un préjudice au directeur de la société d’approvisionnement des Buffalo Grill. Après un court procès, l’employé sera accusé de diffamateur de «bonne foi».

Une grave erreur judiciaire

Après avoir vendu plus de 200 millions d’euros son groupe, Christian Picart profite de sa retraite sur les bords du Léman. Lorsque l’on évoque sa réussite, il pense surtout avoir su saisir le bon timing: «Tout le monde peut réaliser le même parcours que le mien, souligne-t-il humblement. Il faut être un entrepreneur et surtout aller voir d’autres horizons.»

Il reste toutefois un peu amer envers la France et sa justice. «Elle m’a fait perdre beaucoup et pas seulement qu’à moi. A cause d’elle, il y a eu des centaines de licenciements en France en pleine crise du chômage.» Avec «l’affaire» enfin classée par un non-lieu, il envisage peut-être de demander des dommages et intérêts à l’Etat français pour ce qu’il considère être une grave erreur judiciaire.  

Chantal Mathez

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