Bilan

Adam Said: «Genève doit se positionner dans le private equity»

La compagnie genevoise ACE & Company gère 450 millions de francs investis dans des sociétés non cotées. Elle a pris des parts dans Uber et Pinterest. Rencontre avec son co-fondateur Adam Said.
  • Adam Said est le fils de Fouad Said, un milliardaire domicilié à Genève.

    Crédits: Nicolas Righetti / Lundi13
  • De gauche à droite: Charles Lorenceau, Sherif Elhalwagy, Adam Said, Chris Kile, Marc Syz.

    Crédits: Nicolas Righetti / Lundi13
  • «L’administration locale reste un énorme frein pour le développement du private equity»

    Crédits: Nicolas Righetti / Lundi13
  • Crédits: Dr

Selon une étude publiée par UBS, les family offices placent en moyenne 22% de leurs actifs dans des sociétés non cotées en bourse. C’est justement dans cette niche du private equity que s’est positionnée la firme genevoise ACE & Company, créée fin 2005 par trois jeunes ayant sympathisé sur les bancs de la Graduate School of Business Franklin W. Olin du Babson College à Boston, qui propose des formations visant au MBA.

Il s’agit d’Adam Said, Chris Kile et Sherif Elhalwagy. En 2010, Charles Lorenceau, qui était avec eux à Babson, les a rejoints, suivi par Marc Syz, entre autres. «Dès 2010, nous avons décidé de nous positionner comme un groupe réalisant des investissements en direct et non plus comme un simple conseiller pour des familles. Nous faisons désormais des transactions ensemble.» 

Lire aussi: Où investir en 2016? 

ACE & Company a organisé le 10 juin dernier un grand forum consacré au private equity à l’Hôtel Intercontinental de Genève où quelque 300 invités du monde entier étaient présents. Des événements de ce type se sont déjà déroulés ici, sauf qu’ils étaient destinés généralement à la clientèle institutionnelle, c’est-à-dire aux caisses de prévoyance. Or, ce qui différencie ACE, c’est qu’elle ne s’adresse qu’aux personnes physiques directement ou à leur family office.

La société a d’ores et déjà prévu une seconde édition le 2 juin 2016. «Ici, il y a les capitaux (y compris de nombreux groupes avec lesquels nous travaillons, gérants de private equity, indépendants ou liés à des groupes bancaires), l’intelligence et les conditions-cadres qui peuvent permettre à Genève de se positionner comme acteur dans le private equity, résume avec enthousiasme Adam Said, 31 ans. La Suisse accueille environ 2000 à 2500 milliards de francs de fonds privés dans ses banques. Or, le private equity ne représente pour l’heure que 2 à 3% des placements. Nous pensons que ce chiffre devrait dépasser les 10% d’ici à dix ans. Ce qui représentera plus de 200 milliards!» Précisons que, comme le souhaite la Finma, seuls les investisseurs qualifiés peuvent confier de l’argent à des sociétés telles que ACE. 

A l’heure actuelle, ACE annonce travailler avec 17 investisseurs qui ont plus de deux investissements avec elle. Dont cinq qui travaillent avec elle de manière privilégiée. «Il y a encore un poids historique des familles présentes dans le capital», admet volontiers Adam Said, le fils de Fouad Said, un milliardaire d’origine égyptienne domicilié à Genève. Il étudiait l’entrepreneuriat à Boston lorsqu’il a décidé de rejoindre la société familiale. Une année plus tard, avec deux amis, il décidait de faire quelque chose de plus innovant que, par exemple, d’investir dans des fonds de private equity via son family office. 

Mais pourquoi avoir justement choisi le private equity? «Ce segment d’actifs offre des rendements de 15 à 20% sans prendre des risques considérables. Par ailleurs, les actions fluctuent en fonction de risques externes non maîtrisables, ce qui n’est pas le cas du private equity. Enfin, je trouve bien plus intéressant d’investir dans l’économie réelle, pas dans des titres achetés en bourse via des banques. Il n’y a aucune raison pour un investisseur privé de s’exposer à des risques dont il n’a pas le contrôle», justifie le jeune dirigeant. 

Les directeurs partagent un ADN d’entrepreneur. Outre Adam, Charles Lorenceau est le fils d’un des deux fondateurs d’Addax Petroleum fondé en 1994; Marc Syz est le fils du fondateur de la banque du même nom; quant à Sherif Elhalwagy, son père était représentant de Heinz en Egypte, entre autres. «Nous souhaitons investir dans le changement que l’on veut voir dans les sociétés concernées», argumente Adam Said.

«Il faudrait davantage de collaboration et de transparence»

Ancien élève de Florimont, Adam Said est resté très attaché à Genève. A ce titre, il souhaite que le canton développe un vrai écosystème qui promeut le private equity. «Que ce soit pour gérer au mieux le traitement des stock-options ou les problèmes liés à la régulation de la Finma. L’administration locale reste un énorme frein pour le développement du private equity. Elle est trop lente lorsqu’elle doit prendre des décisions, regrette le jeune homme. Il faudrait davantage de collaboration et de transparence des acteurs. Mais nous y arriverons qu’on le veuille ou non. Pour le bienfait de la société.» 

Adam Said trouve que les investisseurs privés ont un appétit pour le risque disproportionné dans le private equity. «Pour être actif dans ce segment, il faut être structuré, disposer des ressources adéquates pour le faire comme il faut, argumente le cofondateur d’ACE. Aujourd’hui, soit l’investisseur privé le fait lui-même en direct. Ce qui coûte très cher et implique une énorme prise de risque (Comme Michel Ducros avec Fauchon, ndlr). Soit il opère à travers une banque, sauf que l’investisseur aura un manque de suivi. Enfin, il a la possibilité d’intervenir via des fonds, pour mutualiser le risque. Ce segment est amené à se développer énormément.» 

ACE propose encore une quatrième alternative: être une ressource partagée pour tous les investisseurs privés qualifiés. «Nous cherchons à être une plateforme d’investissement de qualité, qualité du sourcing, qualité de la due diligence. Nous disposons d’équipes, réparties entre Genève, Londres, New York, Le Caire et Hongkong.» 

A la différence de ses concurrents, ACE ne mesure pas le risque selon les régions géographiques ou les secteurs d’activité. «Nous estimons que ces approches n’éliminent pas assez les incertitudes. Nous avons opté pour diviser le risque selon le niveau de mûrissement d’une entreprise: Angel (les start-up), Growth (les entreprises de taille intermédiaire), Buyout (les sociétés déjà bien établies).» A l’heure actuelle, ACE gère environ 450 millions de francs, qui se répartissent globalement ainsi: 60% sont placés dans des stratégies matures (Buyout), 30% dans les Growth et 10% dans les Angel. 

Investis dans Uber et Pinterest

Comment la jeune ACE & Company a-t-elle pris des parts dans Uber, l’entreprise qui a révolutionné le business du transport de personnes? «Beaucoup d’investisseurs privés souhaitaient entrer dans le capital d’Uber avant son introduction en bourse. Nous y sommes entrés via Goldman Sachs. Nous avons une part de la dette convertible qui permettra de recevoir des actions avec un prix discount de 20 à 30% sur le prix d’introduction en bourse», explique Adam Said.

Lire aussi: Uber, une énigme boursière 

La position Uber représente environ 3 millions au sein du véhicule Late-Stage Tech, ouvert en décembre 2014 et bouclé dès juillet dernier, avec 15 millions de francs d’actifs. La position au sein de TransferWise (une entreprise anglaise qui permet d’envoyer de l’argent à l’étranger à moindre coût) est aussi intégrée dans ce véhicule.

«Parmi les six investissements effectués dans le cadre de notre stratégie Late Stage, outre Uber et Transferwise, nous pouvons citer Pinterest et souq.com (le leader d’e-commerce dans le Moyen-Orient). Deux autres transactions sont encore en cours d’exécution. Nous ne pouvons donc pas encore en parler. Nous choisissons des sociétés en position dominante et disposant de suffisamment de cash-flow. Grâce à nos sourcing partners, nous disposons d’un accès direct aux chiffres des entreprises concernées. Ce qui n’est pas le cas de la plupart des investisseurs.»

Autre exemple, celui d’Alibaba: «Nous avons réussi à rentrer six mois avant l’IPO, avec une action à 63 dollars, en en rachetant pour 10 millions de dollars environ, cela auprès d’une entité souveraine chinoise. Quand nous avons revendu, les actions avaient grimpé à plus de 92 dollars (+61%).» 

Troisième exemple, avec un groupe suisse, SIG Combibloc. Fin novembre 2014, le Canadien Onex a versé 3,75 milliards de dollars pour s’en emparer. Cette acquisition aurait été la seconde plus importante en Europe en matière de buyout.

«Nous avions entendu parler de la volonté du propriétaire, Reynolds Group, de céder cette participation. Un des acheteurs potentiels nous avait contactés pour participer à ses côtés, mais son offre n’a pas reçu l’aval de Reynolds Group. Appréciant particulièrement cette industrie, nous avons pu nous repositionner avec l’offre d’Onex.»

Dans le segment buyout, ACE effectue des transactions de l’ordre de 10 millions de francs. «Ce sont des petits montants. Nous en avons déjà fait une trentaine ces dernières années. Mais nos partenaires apprécient néanmoins de nous avoir à leurs côtés.» 

Une chose est sûre: la place financière genevoise n’a guère le choix. Si elle entend maintenir ses places de travail et son savoir-faire, elle devra diversifier ses services et ses sources de revenus. Le private equity s’impose comme une des voies possibles.

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN DE 2019 A 2021

Lui écrire

Serge Guertchakoff a été rédacteur en chef de Bilan de 2019 à 2021, et est l'auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin 2019, avant de céder la place à Julien de Weck à l'été 2021.

Du même auteur:

Le capital-investissement connaît un renouveau en Suisse
Le Geneva Business Center de Procter & Gamble récompensé pour ses RH

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."