Bilan

A la recherche de l’oud durable

Le succès de l’oud en parfumerie a abouti au pillage du bois d’agar dont il est extrait. Au point de menacer l’espèce. Le groupe APC y remédie avec un modèle d’exploitation intégrée.

Dior, Guerlain, Lancôme, Estée Lauder… Depuis qu’en tant que directeur artistique d’Yves Saint Laurent, Tom Ford a introduit, en 2002, la note de bois d’oud dans la parfumerie contemporaine, cette fragrance venue du fond des âges et de l’Orient est devenue un must. Mélange de résine, de cuir animal et de bois fumé, l’oud tranche en effet avec des notes florales ou aromatiques un brin épuisées.

Toujours est-il que de l’Orient, cette huile, opaque comme l’or noir, ne rapporte pas que les mystères. Son marché est une jungle et son prix – le plus élevé du monde pour une ressource naturelle – a mis en danger l’aquilaria, principal arbre dont il est extrait. Asia Plantation Capital (APC), groupe forestier international qui a implanté son antenne européenne à Genève en 2015, a vu là une opportunité. Elle encapsule nombre de solutions qui limitent la prédation de l’environnement par l’homme. 

Des piqûres dans les arbres 

Dans la province de Prachinburi en Thaïlande, les piqûres enfoncées dans l’écorce des aquilarias de la plantation expérimentale d’APC évoquent une récolte de caoutchouc. Sauf qu’ici il s’agit de reproduire systématiquement un phénomène qui n’arrive dans la nature que dans sept arbres sur cent. Divers types d’attaques attisent en effet un mécanisme de défense des aquilarias. Ils produisent une résine odorante, baptisée bois d’agar, à partir de laquelle est extrait l’oud. «Depuis plus de vingt ans, nous avons développé avec la Fondation Rainforest Project des techniques qui induisent le développement de ce bois d’agar», confirme le professeur Robert Blanchette, du Département de pathologie des plantes de l’Université du Minnesota. A Prachinburi, chaque piqûre aboutit ainsi au développement sur un mètre de cette résine, aussi foncée que recherchée. 

Brûlé sous forme de copeaux dans des «bakhours» au Moyen-Orient ou sous forme d’encens en Asie, ce bois d’agar donne aussi, en quantité infinitésimale (jusqu’à 24 g par arbre en moyenne chez APC), l’huile essentielle d’oud, intégrée aux «mukhallat», des parfums sans alcool. Particulièrement apprécié au Moyen-Orient, c’est le produit naturel le plus cher du monde: 100 000 dollars et plus le litre pour de l’oud sauvage et vintage. Plus que le platine ou l’or. 

Le terme de ruée vers l’or est d’ailleurs celui employé par le rapport World Wildlife Crime de 2016 de l’Office des Nations Unies sur les drogues et le crime qui documente le braconnage et le trafic du bois d’agar. Comme les braconniers ne savent pas à l’avance ce qu’un aquilaria recélera, ils en ont abattu des millions pour rien.

La corne de rhino du bois précieux

«Dès 1995, nous avons placé deux variétés d’aquilaria sur la liste des espèces menacées, puis trois autres en 2002 », explique Martin Hitziger, plant species officer, à la Convention sur le commerce international des espèces sauvages menacées d’extinction (CITES) à Genève. Cela n’en interdit pas le commerce mais a permis de distinguer marché légal et braconnage. 

Selon le rapport World Wildlife Crime, ce dernier n’a pourtant pas ralenti. La résine échappe facilement aux douanes, dont les prises ne représentent que 0,5% du marché légal. Et lui-même n’est qu’une fraction du marché total. CEO d’Asia Plantation Capital, Steven Watts considère que «plus de 50% du marché pourrait être illégal». 

Face à cette situation, l’industrie de la parfumerie n’aurait-elle pas pu remplacer l’oud par une formule de synthèse comme pour le musc ou l’ambre gris? C’est le cas. Mais outre que la molécule d’oud est complexe à synthétiser, son origine naturelle a une forte valeur culturelle qui remonte aux Veda indiens et même à la Bible. «L’oud est aujourd’hui, comme le vin, un marché de connaisseurs, explique Guyve Kalantary, key account manager d’APC Group en Suisse. Eux prisent son origine naturelle et le font même vieillir. Comme pour le vin, les prix peuvent varier d’un facteur cent ou plus.»

Si nombre de parfums récents utilisent l’oud de synthèse, il ne fait ainsi guère de doute que la demande en oud et bois d’agar naturel explose. Opérant de gré à gré, il n’est pas facile d’évaluer ces marchés, mais ils sont conséquents. Selon Sustainable Asset Management, entreprise associée à APC, le marché mondial du bois d’agar se situait entre 6 et 12 milliards de dollars en 2015 et 2016. 

Directeur des opérations thaïlandaises, George Auger explique le processus d’inoculation. (Crédits: Fabrice Delaye)

Sauce secrète et intégration

Pour substituer à la ressource sauvage des espèces cultivées et prendre une part de ce marché, APC ne compte pas que sur sa «sauce» biologique secrète de l’inoculation. Sa stratégie intégrée va de la plantation des aquilarias à la distillation d’huile et même à sa vente directe via une association avec une marque de parfumerie (Fragrance du bois).  

Dans la province de Johor Bahru en Malaisie, depuis la colline qui domine la plantation Yong Peng 1 d’APC, on mesure les progrès de l’entreprise. Sur 40 hectares bordés de caoutchoutiers et de palmiers à huile, il y a là 100 000 arbres. «Les plus anciens ont été plantés il y a quatorze mois», explique le responsable, Garrissan Maharima. Yong Peng 1 est l’une des 11 plantations de l’entreprise dans la péninsule malaise où APC s’est étendue sur plus de 130 hectares depuis 2013. Elle compte aussi 10 plantations au Sri Lanka où le groupe  n’est pas peu fier d’avoir pu réintroduire l’aquilaria. Enfin, APC vient de racheter une plantation semi-mature à Sarawak et une autre à Sabah sur l’île de Bornéo. En Thaïlande, ce ne sont pas moins de 144 plantations qu’APC a développées depuis ses origines en 2002. Toutefois, il s’agit de plus petites exploitations. Steven Watts évoque une moyenne de 30 hectares en Malaisie contre 1,6 en Thaïlande, soit un total de 240 000 arbres et de 1,8 million respectivement. 

Il faut dire qu’en Malaisie, pays de l’huile de palme, l’économie forestière est plus développée. «On y trouve plus de travailleurs forestiers, explique Steven Watts. Les sites sont plus grands, donc plus efficaces.» Ils sont aussi plus contrôlés avec des audits gouvernementaux tous les six mois. La proximité de l’équateur apporte un avantage climatique. 

Le droit de la Malaisie oblige toutefois APC à louer ses terrains. Alors qu’en Thaïlande, elle a pu les acheter, ce qui a aussi un impact social. «Nous employons les locaux qui restent sur leurs terrains en les payant au moins 11 500 bahts par mois (350 francs), soit au-dessus du salaire moyen, explique George Auger, responsable des opérations forestières thaïlandaises d’APC. Ils bénéficient de la prise en charge de leur santé, d’électricité gratuite et nous investissons dans des écoles et d’autres projets locaux.»

Même si APC aime à mettre en avant son slogan «People, Planet, Profit», ces investissements sont intéressés. «Nos travailleurs sont les meilleurs défenseurs de la qualité de notre production», explique Steven Watts. Il faut dire que l’exploitation industrielle d’aquilarias demande des soins plus horticoles qu’agricoles.

La distillerie d’APC à Joror Bahru extrait 2000 litres d’oud par an. (Crédits: Fabrice Delaye)

Les risques de la monoculture

«L’aquilaria est très résistant dans la jungle. Mais, comme toute culture, sa concentration peut favoriser les maladies», explique Garrissan Maharima. APC affirme pourtant n’utiliser aucun produit chimique. George Auger explique que les fertilisants sont issus du recyclage du bois blanc (sans résine). «Il nous arrive d’utiliser des fongicides et des insecticides, mais ils sont toujours organiques.» «Nous ajoutons un peu de phosphate et des fientes de poulet stérilisées», précise Garrissan Maharima, les exploitations malaisiennes ne disposant pas encore de bois blancs suffisants.

Ces choix écologiques sont justifiés par les impératifs de qualité du produit fini. On en prend conscience dans la distillerie créée en 2015 par le groupe à Johor Bahru, près de la frontière de Singapour. Après avoir été séché pendant deux mois, le bois blanc est séparé de celui d’agar. Ce dernier est réduit en poudre quand son taux d’humidité atteint 4%. Mélangée ensuite avec 10 fois son volume d’une eau purifiée par osmose inverse et un peu d’acide lactique, cette poudre est alors distillée. 

«Nous produisons 2000 litres d’huile d’oud par an pour une capacité totale de 2400 litres, explique Nadiah Abdullah, jeune chimiste qui mène la visite. Le processus d’extraction dure 72 heures. Et l’huile récoltée dans nos 24 distillateurs est raffinée dans les centrifugeuses d’une installation GMP (Good Manufacturing Practice) pour diminuer son contenu en eau de 9 à 2,5% et aboutir au grade A+ qui garantit une bonne conservation et une prise de valeur dans le temps.»

Des tours pour la transparence

A l’autre bout de la chaîne, le travail dans les nurseries, où les graines (souvent importées du Vietnam à 2000 dollars la tonne) donnent les jeunes pousses qui seront plantées vers un an, témoigne des mêmes soins maniaques. L’acidité du sol est testée. Les jeunes pousses sont protégées par des filets qui reproduisent un ensoleillement de 30%, puis de 50% comme dans les sous-bois. 

Cela n’empêche pas 15 à 20% de pertes et encore 5% de mortalité chez les jeunes pousses, essentiellement à cause du choc de la transplantation. Mais de même que face aux dégâts possibles des tempêtes et autres inondations, APC a pris un certain nombre de dispositions pour diminuer ses risques. Non seulement des assurances auprès de la Lloyds, mais surtout des réserves de 30% d’arbres supplémentaires. Celles-là sont aussi directement liées à son modèle économique. 

APC affirme n’avoir aucune dette bancaire pour un capital de 650 millions de dollars (fin 2017) entre ses propriétés et ses plantations en gestion et un chiffre d’affaires de plus de 70 millions. C’est que l’entreprise finance ses plantations auprès d’investisseurs privés. Pour 220 dollars (avec un minimum de 100 arbres), ils achètent les jeunes pousses plantées à un an qui seront inoculées entre 5 et 7 ans et récoltés entre 7 et 15 ans. Guyve Kalantary évoque «des retours très intéressants en même temps qu’une diversification décorrélée des marchés financiers». 

S’ils peuvent surprendre, de tels schémas de financement sont apparus en Malaisie et à Singapour pour d’autres types de plantations et notamment l’huile de palme. 4500 des investisseurs d’APC sont d’ailleurs en Malaisie, 2000 à Singapour et autant en Europe. Bien sûr, cela n’empêche pas la possibilité d’abus. En 2016,
le Straits Times de Singapour rapportait les plaintes d’investisseurs en aquilaria lésés par One Plantation Capital et par Tropical Forestry Venture. Face à cela, APC se veut exemplaire. Elle donne ainsi régulièrement la possibilité à ses clients de visiter leurs arbres et ses distilleries. 

* Ce reportage a été réalisé grâce à un voyage de presse organisé par APC. 

Les nurseries reproduisent les conditions d’ensoleillement des sous-bois. (Crédits: Fabrice Delaye)


sean layland

Lui écrire

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."