Bilan

«Téléverbier n’a aucun respect pour la montagne»

L’avocate Elka Gouzer sort de sa réserve pour expliquer son opposition au projet de Téléverbier et de la Commune de Bagnes. Le CEO du groupe lui répond.
  • Elka et Yves Gouzer devant Savoleyres, l’une des dernières zones sous-exploitées de la station.

    Crédits: Sedrik Nemeth
  • Le domaine skiable de Savoleyres est accessible depuis Verbier et La Tzoumaz.

    Crédits: Florian Cella
  • Vue sur Verbier depuis Savoleyres.

    Crédits: Jean-Christophe Bott/keystone

Le combat qui oppose Elka et Yves Gouzer contre Téléverbier et la Commune de Bagnes dure depuis cinq ans. Si l’avocate genevoise reconnaît qu’il est urgent de remplacer les cabines obsolètes qui relient La Tzoumaz à Verbier via Savoleyres, elle se démène pour protéger la forêt des Esserts et pour que la montagne de Savoleyres, l’une des dernières zones sous-exploitées de la station, ne devienne pas «une zone de ski industrielle». En juin dernier, après avoir perdu devant trois instances cantonales, le Tribunal fédéral lui donnait raison. Elka Gouzer est aujourd’hui dans l’attente de nouvelles propositions de Téléverbier et de la Commune. Interview exclusive d’une personnalité genevoise qui ne s’exprime quasiment jamais dans la presse.

Qu’est-ce qui motive votre combat contre Téléverbier?

Nous (son mari Yves et elle, ndlr) n’avions pas d’autre choix que de faire recours, vu l’absence totale d’études d’impact sur l’environnement, la circulation, le bruit, la pollution (le projet prévoit un bus diesel toutes les deux minutes) ou encore les risques d’avalanche sur les pistes, études qui auraient dû être réalisées par Téléverbier et la Commune de Bagnes en vertu de la loi sur la protection de l’environnement.

Lorsque nous avons pris conscience du fait que le projet consistait à construire un départ de Télémix (sièges et cabines) de 80 mètres de long et 34 mètres de haut (en tenant compte de la butte sur laquelle il est projeté) dans la forêt protégée des Esserts, à la limite des zones chalets, reliant le point de Savoleyres en biais, avec une station intermédiaire aux Planards, sans parking ni zone de rencontre, nous avons estimé devoir faire opposition.

Le projet vous paraît inadapté au lieu?

En effet, la forêt des Esserts est une zone sensible, qui remplit aussi des fonctions de protection contre les avalanches, et la montagne de Savoleyres est le dernier endroit à Verbier où l’on peut encore se promener et pratiquer des activités de neige tranquilles (randonnées avec peau, raquettes, etc.) sans danger. Du côté de Médran-Ruinettes-La Chaux, le ski est devenu totalement industriel, ce qui n’est pas un problème si les hôtes de la station conservent un choix. Avec ce nouveau projet de Téléverbier, Savoleyres deviendrait le chemin d’accès pour accueillir un nombre illimité de skieurs à la journée venant de la plaine (par Riddes via La Tzoumaz).

Le site remarquable des Planards (où sont situés le Restaurant de la Marmotte et la Cabane du Namaste) serait détruit par la station intermédiaire du Télémix, par l’école de ski qui est projetée à côté et par les jeux d’enfants qui y prendront place (sans parler du bruit). De plus, il est prévu que les pylônes du Télémix, hauts de 28 mètres, soient éclairés la nuit! Vous vous rendez compte de la pollution visuelle?… Et puis le projet est très mal pensé puisque les skieurs venant de la station devront aller en bus jusqu’à l’arrêt de Brunet, prendre d’abord un tapis roulant, puis le téléski du Rouge, puis passer sous un tunnel et ensuite enlever leurs skis afin de prendre la télécabine jusqu’en haut de la montagne. Autant dire que la majorité viendront en voiture, alors que rien n’est prévu pour les voitures. 

Vous n’avez pas l’impression de vous battre seule contre tous?

Non, nous sommes de plus en plus soutenus par les habitués de la station et aussi par les habitants de la commune. Par contre, les locaux n’osent pas trop s’exprimer publiquement, parce que nous sommes en Valais (rires). Il y a aujourd’hui onze opposants formels, qui financent les recours avec nous. Selon la loi, vous avez la qualité pour agir seulement si vous êtes propriétaires de parcelles proches du projet d’installation (environ 200 mètres). Mon rôle est de négocier avec les différentes parties, mais tous les accords doivent être validés par les onze opposants.

Vous avez créé l’association ProVerbier avec votre époux en 2013. Quel est son but?

Il s’agit d’une association qui entend sauvegarder les hauts de Verbier. On compte environ une centaine de membres. L’association n’est pas elle-même parti aux procédures en cours. Elle propose aux autorités des améliorations pour la station tout comme des moyens de protéger des zones encore non défigurées, comme Savoleyres, qui est l’unique poumon de la station. Téléverbier souhaite exploiter à fond cette zone alors que cela risque de faire fuir une grande partie de la clientèle de la station. Sans compter que Téléverbier n’a pas réfléchi au réchauffement climatique, qui empêchera probablement Savoleyres d’être exploitée toute la saison d’hiver vu son fort ensoleillement.

Que répondez-vous à ceux qui pensent que votre combat est purement personnel et non pour la collectivité?

Premièrement, je n’ai jamais soutenu agir pour la collectivité. L’action publique n’existe pas en procédure suisse: vous n’avez la qualité pour agir que si vous faites valoir un intérêt juridique personnel. Par contre, si vous faites valoir votre intérêt privé (risque de souffrir du bruit, de la pollution, de défiguration de votre vue, par exemple), là, vous pouvez invoquer toutes les lois fédérales destinées à protéger l’environnement, le paysage, la qualité de l’air, lois dont le but est d’intérêt général.

En d’autres termes, une personne privée ne peut défendre l’intérêt public que si elle peut justifier d’un intérêt personnel. Le mien est la sauvegarde de la montagne. J’aimerais continuer à entendre les oiseaux le matin plutôt que les bus et les remontées mécaniques. Téléverbier s’est d’ailleurs bien moqué de nous quand nous avons utilisé ces arguments dans notre opposition, par ailleurs.

Quelle a été votre réaction lorsque vous avez entendu, lors de l’audience publique, les juges du Tribunal fédéral vous donner raison?

Nous étions excessivement émus. Nous nous sommes dit que nous pouvions être très fiers de vivre en Suisse, où nous pouvons dire ce que nous pensons et où la justice fédérale est complètement indépendante. La Suisse est un des seuls et derniers Etats de droit où la politique n’intervient pas dans le processus judiciaire. C’est quelque chose qui ne se voit pratiquement nulle part ailleurs. C’était extraordinaire de gagner contre la commune de Verbier et contre une société puissante comme l’est Téléverbier en Valais. En l’occurrence, le TF n’en revenait pas qu’aucune étude d’impact n’avait été réalisée par la partie adverse et que rien dans le dossier ne permettait de justifier le choix d’un emplacement nécessitant le défrichement d’une partie de la forêt des Esserts. 

Aujourd’hui, qu’en est-il des négociations avec Téléverbier concernant le projet de renouvellement des télécabines de Savoleyres?

Nous attendons des propositions. Mais je réitère que Téléverbier n’a aucun respect pour la montagne et que ses buts sont uniquement lucratifs. Ils veulent juste atteindre leurs objectifs d’un million de skieurs par saison sans compter qu’ils veulent vendre leur terrain – qui se situe au départ actuel de Savoleyres – à la Coop et au Chalet d’Adrien (hôtel cinq étoiles), qui compte s’agrandir. Ils ont également investi beaucoup d’argent dans une promotion immobilière à La Tzoumaz, qui sera plus difficile à rentabiliser sans cette nouvelle remontée mécanique, qui facilitera l’accès aux pistes de Verbier à ceux qui se logent à La Tzoumaz.

Quelles solutions préconisez-vous alors pour Téléverbier et les habitants de la station?

Idéalement, il faudrait que l’installation obsolète de Savoleyres soit remplacée par une installation moderne et rapide sur le même trajet, éventuellement avec une station intermédiaire. Ça serait, par ailleurs, aberrant de faire monter les bus et les voitures jusqu’à Carrefour (2 kilomètres plus haut que Savoleyres) et d’augmenter ainsi le trafic. Si Téléverbier choisit cette option – remplacer l’installation actuelle – ils n’entendront plus parler de nous, déjà parce que nous n’aurons plus la qualité pour agir.

Par contre, si la société persiste à vouloir quand même faire son projet du côté de la forêt des Esserts, il y a deux possibilités: soit elle fera faire des études d’impact bidon et nous nous battrons jusqu’au bout en faisant opposition. Soit ils sont d’accord de réaliser des études avec des experts indépendants et en collaboration avec nous. Il est de toute façon nécessaire que Verbier réalise une fois un travail global de planification et d’urbanisme pour savoir où et comment la station veut se positionner à long terme. 

A Genève, vous êtes propriétaire du centre commercial de Meyrin et de nombreux biens immobiliers. Vous restez pourtant très discrète, pourquoi?

Je n’ai jamais souhaité être une personnalité publique. Je ne donne normalement jamais d’interview et je ne suis jamais apparue nommément dans cette affaire pendant les premiers quatre ans et dix mois de la procédure, mais étant donné que j’ai été nommée et attaquée personnellement dans un article du Temps ce printemps, j’ai accepté pour la première fois de m’exprimer sur ce sujet. Mais en principe, je n’aime pas apparaître et je préfère rester discrète.  

Chantal Mathez

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