Bilan

«Le risque de délocalisation existe»

Patron de Debiopharm Group, Thierry Mauvernay estime que la Suisse ne fait pas beaucoup d’efforts pour conserver les entreprises sur son territoire.
  • «En Suisse, rien n’encourage les investisseurs à créer de grandes sociétés de capital-risque.»

    Crédits: Sandro Campardo
  • L’activité de Debiopharm Group consiste à acquérir et à développer des molécules.

    Crédits: Dr

Depuis son bureau au chemin Messidor à Lausanne, Thierry Mauvernay jouit d’un panorama éblouissant sur le Léman et les Alpes encore enneigées. Mais lorsque le patron de la société biopharmaceutique Debiopharm Group détache son regard, il ne cache pas son inquiétude sur la compétitivité économique de la Suisse romande dans le domaine de l’innovation. Ses craintes sont doubles. Premièrement, il juge peu attractif le projet de l’imposition privilégiée des produits de la propriété intellectuelle («patent box») prévue dans le cadre de la troisième réforme de la fiscalité des entreprises.

Ensuite, il déplore que l’absence de grands fonds de capital-risque entrave le développement de start-up. Thierry Mauvernay montre  du doigt les rachats de plusieurs d’entre elles par des groupes étrangers et le fait que Biocartis, qui a conçu une plateforme de diagnostic moléculaire entièrement automatisée, ait choisi de se développer en Belgique plutôt qu’à Lausanne. Pour lui, le mouvement pourrait s’amplifier si la Suisse ne réagit pas.

Craignez-vous une vague de délocalisations d’entreprises actives dans l’innovation technologique?

Les exemples récents montrent que ce risque existe. 

Comment la Suisse et les cantons romands peuvent-ils agir?

Au cours de la dernière décennie, la Suisse a beaucoup misé sur l’implantation de multinationales étrangères, mais elle n’a pas fait un effort semblable pour conserver les entreprises existantes sur son territoire. Prenons Biocartis, une société que je connais bien puisque Debiopharm Diagnostics en est l’un des principaux actionnaires. Le déplacement du siège et de la plupart de ses activités vers la Belgique est révélateur du manque d’attractivité de la Suisse, alors qu’elle possède tous les ingrédients pour réussir.

C’est-à-dire?

Dans les premières phases de leur création, les start-up helvétiques ne peinent guère à trouver des fonds. Mais c’est ensuite que cela se complique. A un stade avancé, leur développement nécessite non seulement un coaching adéquat mais aussi des levées de fonds parfois plus importantes. Or la Suisse dispose d’un nombre limité de grandes sociétés de capital-risque. Et rien n’encourage à pousser des investisseurs à en créer. De surcroît, la fiscalité helvétique n’est pas attractive pour les sociétés qui innovent. En Belgique, les revenus de licence peuvent être taxés temporairement à un niveau proche de 0%, puis ils le sont à un taux de 6,8% contre 22,8% dans le canton de Vaud.

La Confédération compte désormais encourager les sociétés innovantes en leur offrant une imposition privilégiée des brevets via la création d’une «patent box». Or ce projet ne vous satisfait pas. Pourquoi?

L’accessibilité à la patent box a été définie de façon trop restrictive. Et la charge fiscale d’au minimum 10% n’est pas attractive en comparaison internationale, d’autant qu’il y aura déjà probablement eu une taxation des réserves latentes. Or, pour l’arc lémanique et, en particulier, pour le parc d’innovation de l’EPFL, une patent box compétitive est vitale pour son développement à long terme.

Debiopharm Group pourra rester au régime ordinaire d’impôt si la patent box n’est pas suffisamment attrayante pour ses activités. D’autant que le taux d’imposition des bénéfices aura baissé de 22,8 à 13,8% si le projet de réforme aboutit…

Mais avec un tel taux le canton de Vaud ne sera pas compétitif par rapport à des pays comme la Belgique ou les Pays-Bas. De surcroît, il n’existe pas ou peu d’aide à l’innovation en Suisse, par exemple sous la forme de participation publique aux frais de la recherche, contrairement à ce qui se fait dans bon nombre de pays. Mais il semble qu’un projet de soutien à la recherche et développement est en cours.

Pourquoi restez-vous à Lausanne?

Des cinq principales sociétés de développement pharmaceutiques, Serono, Shire, Alexion, Ferring et Debiopharm Group, actives sur l’arc lémanique avant 2012, seules les deux dernières y sont encore présentes. Cela est très dommageable et ne permet pas de créer une vraie dynamique. Cependant, nous sommes très attachés à la région et avec notre personnel, nous formons une magnifique équipe.

Envisagez-vous de délocaliser vos activités?

Non, mais les autorités politiques doivent se rendre compte que le développement d’un cluster autour de la santé passe par la présence d’entreprises fortes et solidement ancrées.

Reste que deux sociétés américaines de biotechnologie ont annoncé récemment leur implantation à Genève. Ne vous montrez-vous pas trop pessimiste pour la Suisse romande?

Je me réjouis de leur venue. Cependant, à l’instar de Boston, les grands clusters ont besoin de s’appuyer sur de nombreuses entreprises de développement matures qui encadrent les jeunes sociétés. Leur richesse est faite d’un maillage entre de grandes sociétés et une multitude de start-up. Debiopharm a, par exemple, investi dans sept start-up romandes depuis 2009. 

Passons maintenant à vos activités. L’introduction en bourse de Biocartis pourrait vous rapporter plusieurs dizaines de millions de francs. Comment comptez-vous réinvestir cette somme?

Il est trop tôt pour répondre à cette question. Mais l’objectif de Debiopharm Group est de diversifier son patrimoine afin de lui donner les ressources nécessaires pour faire face aux baisses de revenus engendrées par la perte d’exclusivité d’un brevet. C’est pour cette raison que nous plaçons nos liquidités dans trois domaines: à court terme dans l’investissement financier, à moyen terme dans le private equity au travers de start-up innovantes actives dans les technologies de l’information, les cleantechs, les services à la personne ainsi que le diagnostic, et à long terme dans l’immobilier. 

On dit que vous analysez environ 1000 molécules par an. Combien d’entre elles aboutissent au développement d’un médicament?

C’est plutôt environ 800. Sur ce nombre, une douzaine aboutit à une procédure d’évaluation approfondie, la due diligence. Puis deux ou trois molécules donnent lieu à une transaction, dont seule une minorité sera commercialisée, pour autant que tout se passe bien. 

Depuis une bonne dizaine d’années, l’industrie pharmaceutique souffre d’inefficience. Comment l’expliquez-vous?

Le nombre de dépôts de brevets est en effet important, mais rares sont ceux qui aboutissent à la commercialisation d’un nouveau médicament. Cela s’explique par la complexité de la biologie, les contraintes réglementaires, le coût important du développement et les risques encourus. Mais nous sommes aujourd’hui dans une phase de rupture. Car les nouvelles technologies comptent désormais presque autant que la biologie dans la conception d’un médicament.

Cette mutation n’implique-t-elle pas un changement de modèle d’affaires fondé sur la durée très longue d’exploitation d’un brevet?

Les pressions des autorités gouvernementales sur les prix poussent à une refonte totale de ce modèle. Jusqu’ici, on a misé sur les génériques pour baisser les prix des médicaments. Je ne suis pas certain que ce système soit le plus efficient. Je défends plutôt l’idée d’une baisse progressive des prix  des médicaments sous brevet dès l’expiration de ceux-là. Par exemple, de 10 à 20% la première année, 5 à 10% les années suivantes. Ce qui entraînerait un double effet: une réduction des coûts de la santé pour l’Etat et les assurances, et la garantie de médicaments de très bonne qualité pour les patients.

Comment voyez-vous l’évolution de l’industrie pharmaceutique dans les prochaines années?

Je m’attends à une croissance importante dans le domaine du diagnostic précoce. Son développement changera le paradigme de la branche en permettant d’assurer une médecine plus personnalisée au travers de traitements mieux adaptés aux particularités de chaque patient. Nous sommes actifs dans ce secteur par le biais de participations dans huit sociétés. Je crois également beaucoup au développement des antibiotiques ciblés qui sont capables de s’attaquer uniquement à la bactérie pathogène et résistante. Nous sommes aussi présents dans cette activité. Mais la santé ne passe pas que par la prise de médicaments.

Que voulez-vous dire, alors que les médicaments représentent le cœur de votre métier?

L’industrie pharmaceutique n’est qu’un des acteurs de la santé. Mon objectif n’est pas seulement de vendre des médicaments, mais de faire en sorte que le patient soit au centre de notre action et préserve sa santé comme sa qualité de vie. 

De quelle manière?

Sa qualité de vie est primordiale. Au Japon, les autorités ont homologué un de nos produits destiné à combattre le cancer du côlon non seulement en raison de son efficience, mais aussi parce qu’il améliore la qualité de vie du patient. Pour la même raison, Debiopharm Group fait relire ses protocoles de prise de médicaments par des infirmières. Car ce sont elles qui sont les premières personnes en contact avec les malades. Nous avons aussi investi dans une société fabriquant des capteurs qui sont placés dans les lits d’hôpitaux.

Ils mesurent les mouvements des personnes alitées et alertent les infirmières si leur position n’a pas changé au bout d’un certain temps. L’objectif est de réduire les risques d’escarres. Mettre le patient au cœur de notre réflexion conduit à une autre révolution: l’éducation et la responsabilisation du patient. Ce dernier est livré à lui-même, il s’informe sur internet avec les risques que cela comporte. Il faudrait aussi l’éduquer. 

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Jean-Philippe Buchs est journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix BZ du journalisme local 1991, Prix Jean Dumur 1998, AgroPrix 2005 et 2019.

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