Bilan

«Le Journal de Morges a la taille optimale pour l'information de proximité»

Comment Cédric Jotterand, rédacteur en chef du Journal de Morges, a réussi le rachat du quotidien régional vaudois suite à sa mise en vente par Tamedia il y a deux ans.

Cédric Jotterand a pris la direction d'un groupe d'investisseurs pour racheter le Journal de Morges à Tamedia.

Crédits: Image: Jonathan Picard

Cédric Jotterand, actuel rédacteur en chef du Journal de Morges, en est aussi devenu le propriétaire depuis le 1er novembre suite à sa vente par Tamedia. Cet entrepreneur-journaliste mise sur la pérennité de la presse locale et sur la force du réseau régional qu’il tisse depuis dix ans. Entretien.

Bilan : A vos côtés, quels seront les futurs propriétaires du Journal de Morges?

Cédric Jotterand : J’en serai le seul propriétaire et actionnaire, soutenu par des entrepreneurs locaux qui me font confiance en me prêtant directement des fonds plutôt que d’investir en leur nom. Je suis à la tête du journal depuis dix ans en tant que rédacteur en chef. Mais la démarche est en fait entrepreneuriale depuis le début, parce qu’il a fallu le sortir d’une période difficile. La décision majeure a été de convaincre Tamedia de créer une régie publicitaire indépendante pour notre titre il y a cinq ans. Cela a considérablement changé les choses. Nous nous sommes battus pour nous-mêmes à partir de ce moment-là. Peu à peu, les résultats se sont améliorés.

Comment avez-vous convaincu ces nouveaux investisseurs ?

Depuis dix ans maintenant, ce projet repose sur la confiance. Ce sont des prêts que j’appelle « désintéressés », une forme d’aide au démarrage. Ils font le pari que je les rembourserai rapidement. Je pense qu’il y a par ailleurs chez eux un réflexe identitaire. Avoir un journal local met en avant les personnalités de la région et permet d’exister par rapport aux voisins, qui pour nous, sont Lausanne et Nyon. Si l’information vient de là-bas, elle perd de sa proximité. La taille du Journal de Morges est optimale pour répondre à ce besoin. Les annonceurs sont également sensibles à cela. Aussi, nous avons été très surpris du soutien unanime des communes. Elles ne faisaient pas partie du projet de départ mais devraient nous aider à l’avenir. En plus de trouver de nouveaux investisseurs, nous utiliserons des bénéfices qui nous reviendront désormais pour réinvestir.

De quand date ce projet ?

Il date de septembre 2014, quand Tamedia a mis en vente certains petits journaux, comme La Broye, Le Régional, et Terre & Nature dans une certaine mesure. Ils devaient se vendre rapidement mais cela ne s’est pas produit. A la suite d’une première tentative de rachat infructueuse en 2014, parce que mon offre de l’époque n’avait pas été retenue par Tamedia, j’ai imaginé une autre alternative. Nous nous sommes ensuite entendus sur un financement en deux temps. D’abord, en trouvant des fonds pour acheter la moitié du journal. Puis, pour acquérir la deuxième tranche, Tamedia nous accorde un délai de 6 ans, bien que nous comptions y parvenir avant. Sans ça, l’opération aurait été impossible.

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Comment se sont passées les négociations avec Tamedia ?

Nous négocions avec Tamedia depuis longtemps déjà, comme lors de la création de notre propre régie publicitaire voilà cinq ans. Concernant le rachat, le groupe a accepté notre solution de fait en posant toutefois trois conditions: le maintien du personnel, le maintien de la qualité éditoriale et la pérennité. Les négociations ont duré longtemps à cause de divergences de point de vue liées à des questions d’échelle. Ce qui était très important pour nous était futile pour eux. Mais nous partagions une volonté de trouver un compromis.

Qui est le véritable gagnant dans ce rachat ?

Je pense que c’est nous. Nous avons pu trouver une solution raisonnable et réaliste, à échelle humaine. Tamedia a créé des conditions qui nous permettent de nous séparer du groupe le plus vite possible. Pour eux, la solution est bonne également. Elle fait sens dans un contexte flou pour la presse. Ils seront vraiment satisfaits le jour où le journal ne leur appartiendra plus du tout.

Avez-vous bénéficié d’une certaine clémence de la part de Tamedia ?

Le modèle du rachat en deux temps était atypique mais il leur a plu, sans que je ne sache exactement pourquoi. Peut-être ont-ils été surpris par notre audace de croire à cette solution. En outre, aucun autre intéressé ne s’était manifesté depuis l’annonce de vente en 2014.

La vente de titres locaux n’est-elle pas un aveu des limites du rachat par un groupe de presse ?

La concentration des médias dans de grands groupes s’est accentuée dans les années 2000, avec pour conséquence un découpage parfois contre-intuitif du paysage médiatique, comme c’est le cas dans la région. La question maintenant, c’est savoir si cette étape était la dernière ou si les groupes vont changer de stratégie. Ceux qui disent que l’avenir de la presse est dans le local sont à la fois ceux qui se séparent de ces titres-là.

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Personnellement, avez-vous douté du projet ?

Oui, sans cesse. J’ai avancé par étapes, grâce à des déclics qui m’ont conforté quant à la solidité du projet. Les soutiens reçus de la part de proches, des communes se sont succédé et m’ont empêché de trop me remettre en question. Dans la dernière ligne droite, celle des négociations, j’ai un peu douté mais j’ai pu compter sur la volonté de Tamedia de nous accompagner.

Y aura-t-il des changements considérables concernant le contenu du journal ?

Nous n’allons pas changer de ligne éditoriale et garder le journal traditionnel comme emblème, qu’il soit lu sur le papier ou sur le numérique. Les prix sont d’ailleurs les mêmes sur les deux vecteurs, et nous sommes fiers d’avoir réussi à ne pas brader les contenus en ligne. Cette valeur sûre nous permettra de financer un développement sur le numérique. Sur ce support, nous pensons qu’il faut développer un autre produit, beaucoup plus simple, qui s’adresse notamment aux jeunes. En visant un autre public grâce à un produit d’appel, cela les amènera au journal qu’ils liront ensuite fidèlement dans quelques années, parce qu’ils se contenteront plus d’une application.

La nouvelle organisation a pris effet au 1er novembre 2016. Le respect du délai pour l’ensemble des démarches est-il un problème?

L’activité rédactionnelle et publicitaire continuera comme auparavant. Nous avons par contre créé une nouvelle société, et cela a dû se faire très rapidement. Il faut réengager les collaborateurs, les assurer, conclure beaucoup de contrats. Mais nous nous y préparions depuis quelques temps et devrions par conséquent respecter les délais. Concernant la technique, c’est-à-dire le système informatique et celui de production éditoriale, le changement est impossible à finaliser d’ici le mois prochain. Nous avons donc un délai fixé au 30 mars 2017 pour faire la transition.

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Valentine Zenker

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