Bilan

«Le développeur est trop peu valorisé»

Actif depuis les débuts du web, l’entrepreneur en série Frédéric Weill guide les grands groupes et les PME dans leur transformation numérique. Rencontre.

Frédéric Weill a créé en 2008 Open Web Technology, dont Swisscom vient de racheter 50% des parts.

Crédits: Guillaume Mégevand

D’un côté, les entreprises qui tâtonnent. Face à l’accélération de la révolution numérique qui n’épargne aucun secteur, elles opèrent avec les mêmes méthodologies. «Cette stratégie se traduit très vite par des projets informatiques compliqués, chers et lents, décrit Frédéric Weill qui accompagne les entreprises suisses dans leur transformation numérique. Chaque département donne son avis sur un projet d’app mobile par exemple, qui au bout du compte ne rencontre pas les attentes des clients. Une bonne partie des firmes suisses évoluent encore dans ce cas de figure.» 

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De l’autre, les structures qui comprennent que leur métier change. Franchir une étape pour gagner en compétitivité devient nécessaire, ce qui implique des investissements et une nouvelle organisation. L’entrepreneur en série poursuit: «Le top management doit donner une indication claire sur la façon dont l’entité doit interagir, avec un client pour une marque, un patient pour un hôpital, un citoyen pour un Etat. L’organisation doit apprendre à travailler de façon différente. La numérisation ne consiste pas à simplement remplacer les places de travail par des robots. Il s’agit de développer des canaux d’interaction supplémentaires. Ce qui peut offrir de belles opportunités pour les entreprises et leurs employés, et proposer davantage de valeur aux consommateurs finaux.» 

Depuis plus de vingt ans, Frédéric Weill fait évoluer les modèles des entreprises au gré des avancées technologiques. En 2008, au lancement d’Open Web Technology, sa dernière structure, il constate que bon nombre de directeurs généraux cernent les enjeux de la transformation numérique. Ce qui les retient? «La peur de ne pas savoir où commencer.» 

Le virage de Swisscom 

Pour ses débuts, Open Web Technology accompagne le virage numérique de Swisscom. «La direction générale a pris le temps de reformer ses équipes, d’ajouter des canaux, amenant étape par étape des approches et des technologies nouvelles… Ce qui est courageux. L’entreprise a fait des erreurs, mais elle a su apprendre et recommencer», estime Frédéric Weill. 

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Ce savoir-faire développé au sein du groupe de télécommunications, qui prend désormais l’allure d’un géant des services numériques, Open Web Technology le propose dès lors à d’autres entreprises actives dans l’assurance, la santé, le luxe et la banque… «sans viser à révolutionner toute une industrie». 

En janvier 2016, les liens historiques entretenus avec le Genevois conduisent Swisscom à racheter 50% des parts d’Open Web Technology, pour un montant gardé confidentiel. Ce joint-venture, nommé Swisscom Digital Technology, permet à l’entité «Enterprise Customers» du géant bleu – 2,5 milliards de francs de chiffre d’affaires en 2015 – d’intensifier ses services de numérisation des entreprises. 

«Open Web Technology conserve cependant une indépendance primordiale», souligne Frédéric Weill qui dirige cette nouvelle entité de 115 personnes, composée en grande partie d’ingénieurs répartis entre Genève, Lausanne et Zurich. Son objectif : remettre l’expérience utilisateur au centre des stratégies numériques des entreprises. 

Le goût du code 

Le plus grand défi aujourd’hui, selon l’entrepreneur, réside dans la capacité à réaliser. Recruter des développeurs et des ingénieurs qualifiés qui savent manier ces technologies relève du véritable casse-tête. «En Suisse, le niveau de formation informatique moyen d’un universitaire est faible, avec une approche très administrative, pointe-t-il. J’ai déjà reçu des ingénieurs informaticiens qui admettent n’avoir jamais touché un code! Apprendre des langages de programmation reste pourtant la base de la révolution numérique. Le problème ici, c’est que la personne la moins bien payée dans la chaîne informatique, c’est le développeur. On ne valorise pas ce métier, qui est pourtant au cœur de la transformation des entreprises. Alors qu’aux Etats-Unis, un développeur star pourrait gagner jusqu’à un demi-million de dollars.»

Lui-même issu de l’EPFZ, Frédéric Weill ne conteste pas l’excellence des formations polytechniques suisses. Au contraire. «Ces écoles développent des compétences incroyables. Cependant, le nombre d’informaticiens qui ont envie de coder reste très petit, année après année. Il faut leur donner goût à la programmation et motiver les plus jeunes à comprendre et manier les nouvelles technologies. La programmation informatique doit s’inscrire comme un élément prioritaire dans l’éducation nationale, aussi concrètement que l’apprentissage des langues.»

Une carrière dédiée au numérique 

Pionnier tout au long de sa carrière, Frédéric Weill dispose d’une longueur d’avance lorsqu’il s’agit d’amorcer les tournants technologiques. Au début des années 2000, après un séjour chez McKinsey et SGS Société Générale de Surveillance, il dirige la filiale suisse de Cambridge Technology Partners, spécialiste en conseil dans l’intégration de plateformes informatiques. «La multinationale expliquait aux entreprises comment la numérisation allait les impacter. La vision et le message étaient justes, mais les technologies restaient très chères. Un projet e-commerce pouvait coûter des millions!» 

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Lors du rachat en 2001 de Cambridge Technology Partners par Novell, géant américain du logiciel et des solutions réseaux, le père de famille prend la tête de la filiale suisse, qui représente alors quelque 250 employés. En 2004, il cofonde Optaros, spécialiste des logiciels libres, et ouvre deux antennes dans un premier temps à Genève et à Boston.

C’est l’époque où montent en puissance les solutions open source exploitables par tout un chacun grâce à l’ouverture des codes de développement. Un tournant décisif qui a permis aux entreprises de gagner en autonomie. 

En 2016, Open Web Technology cristallise la rencontre de ces deux ères. «D’un côté, une vision qui a mis vingt-cinq ans à mûrir – on parlait déjà de dématérialisation des chaînes de valeur sans savoir comment elle se passerait concrètement – et qui s’est révélée juste. De l’autre, des standards technologiques ouverts qui ont engendré des coûts d’entrée très bas pour les technologies de développement.»  

Swisscom Digital Technology partagera son expérience de la numérisation des entreprises à Exporter demain!, le rendez-vous export des PME romandes organisé par Switzerland Global Enterprise, le 16 septembre prochain, au Swiss Tech Convention Center à Ecublens (VD).  

Dino Auciello

ANCIEN RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT À BILAN

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Dino Auciello a été rédacteur en chef adjoint à Bilan, responsable de bilan.ch, de novembre 2014 à juillet 2017. Il a rejoint Bilan en 2010, après avoir terminé ses études à l’Académie du Journalisme et des Médias de Neuchâtel.

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