Bilan

«La Suisse est un petit pays vulnérable»

Le rédacteur en chef et conseiller national UDC Roger Köppel raconte son attachement à l’indépendance de la Suisse et son admiration pour Christoph Blocher.
  • «Nous n’avons pas à endosser des risques d’autres pays»

    Crédits: Gaettan Bally/Keystone
  • La «Weltwoche» s’est engagée en faveur de l’initiative UDC pour l’expulsion des criminels étrangers

    Crédits: Dervey/EOL

D’allure étonnamment juvénile, Roger Köppel accueille son interlocuteur d’une poignée de main franche. Le bureau de ce rédacteur en chef et conseiller national UDC connu pour son conservatisme est encombré d’un désordre inattendu. Une fois la table de réunion libérée d’une pile de journaux, le Zurichois se révèle non dénué d’humour et redoutable communicateur.

Vous avez été très présent dans les médias romands en ce début d’année, notamment dans «L’Illustré» et sur La Première de la RTS. Est-ce une offensive de charme?

Ce n’était pas prémédité. Je réponds simplement aux sollicitations. J’ai été à Infrarouge à la Télévision romande en juin 2015 et les réactions ont été apparemment positives. Mon français remonte à l’école. Quand j’étais journaliste sportif à la NZZ, je lisais L’Equipe. Pour les questions politiques, j’ai dû plus tard mémoriser des expressions comme «l’adhésion insidieuse de la Suisse à l’Union européenne» (rires)

Vous avez été, lors des élections d’octobre 2015, le parlementaire le mieux élu de l’histoire. Comment l’expliquez-vous?

Je dois garder les pieds sur terre. Ce résultat m’a moi-même surpris. Cette popularité vient du fait que j’ai souvent défendu la position helvétique dans des émissions en Allemagne. Notamment après l’interdiction des minarets. 

Après le oui à l’initiative du 9 février, les citoyens ont apprécié qu’un Suisse explique aux Allemands ce qu’est la démocratie directe. Enervé, j’ai rétorqué à un élu allemand social-démocrate: «En Suisse, le chef, c’est le peuple et pas un politicien payé par l’Etat comme vous.»

On se souvient de la couverture de la «Weltwoche» titrée «Les Romands: les Grecs de la Suisse». Maintenant que vous êtes élu sous la Coupole, pouvez-vous encore tenir un tel discours?

C’était une provocation qui a créé un malentendu. Je suis partisan du modèle helvétique d’un Etat réunissant une pluralité de cultures, où aucune n’a de leçon à donner aux autres. L’objectif était d’ouvrir la discussion, tout en restant ouvert à la critique. 

A la mi-janvier, la «Weltwoche» s’est engagée en faveur de l’initiative UDC pour l’expulsion des criminels étrangers. Vous avez publié une caricature rappelant le style des dessins antisémites des années 1930. N’est-ce pas une faute de style?

Non, pas du tout. Le dessinateur anglais a illustré très précisément le thème. Il l’a fait avec un humour noir typiquement britannique. C’est une excellente couverture! Le thème porte sur le grave problème de la criminalité des étrangers en Suisse. Plus de 70% de nos prisonniers sont des étrangers. La plupart sont là pour des crimes graves avec violence. Si l’on devait faire de cette question un tabou en raison du «politiquement correct», on va créer de l’extrémisme. 

Mais une telle votation est-elle raisonnable du moment qu’elle déstabilise des accords bilatéraux déjà mis à mal par l’initiative UDC du 9 février?

Il y a dans le monde politique un grand alarmisme. Avec l’initiative du 9 février, le peuple helvétique demande à retrouver son droit à l’autodétermination sur l’immigration. Il suffit de changer un contrat sur les deux cents qui constituent les bilatérales. L’UE change quotidiennement la situation juridique. Un jour, les Accords de Schengen sont valables, un jour, ils ne le sont pas. Pourquoi n’accepterait-elle pas cette demande de la Suisse, un partenaire fiable de l’Union et sans doute le seul pays qui honore à temps ses factures?

Vous déléguez le travail à nos diplomates, en fait?

Oui. On ne doit pas dramatiser cette situation, comme le font le Conseil fédéral et le patron de l’EPFL Patrick Aebischer qui vient dire que ces votations mettent en danger l’avenir de la recherche. Par cette attitude, nous nous mettons en situation de faiblesse pour négocier, alors que l’Union a besoin de la Suisse située au milieu du continent pour faire fonctionner ses transports, par exemple. Et même si les bilatérales devaient être dénoncées, ce ne serait pas une catastrophe pour la Suisse. C’est aussi ce qu’ont dit plusieurs grands patrons suisses. 

Vous certifiez que l’Europe a besoin de la Suisse. C’est très arrogant comme position…

Non, ce n’est pas arrogant, c’est du bon sens. Je ne souhaite pas que la Suisse dénonce les bilatérales. Je constate simplement que ceux qui font de l’alarmisme sont les mêmes qui soutiennent l’idée d’une adhésion à l’UE.

Comment pouvez-vous exercer votre influence, maintenant que vous êtes au Conseil national?

Je peux voter sur toutes ces questions. J’appartiens en outre à la Commission de politique extérieure. Le Conseil fédéral prépare un contrat-cadre voulant que la Suisse se conforme au droit européen et se mette sous l’autorité de juges européens. Je vais lutter là contre, en écrivant dans mon journal, en intervenant dans la vie publique et par mes contacts au Parlement.

Le souci de l’indépendance constitue-t-il votre priorité politique?

Vous savez, je suis historien. Pour la Suisse, l’indépendance n’est pas une question idéologique. C’est un des fondements du pays. La Confédération a toujours défendu son autonomie et l’a ancrée dans un système de démocratie directe unique au monde. C’est la volonté du peuple qui m’importe avant tout et le fait que nous n’avons pas à endosser des risques d’autres pays. 

Cette autonomie n’est-elle pas dangereuse pour l’avenir économique de la Suisse, très dépendant de ses relations avec l’UE?

De par sa petite taille, la Suisse a toujours dû exporter et s’ouvrir au monde. Elle a accueilli des étrangers comme les huguenots qui ont jeté les bases de notre industrie horlogère. La Suisse est condamnée à être internationale. L’indépendance politique n’est pas synonyme d’isolationnisme, c’est un prérequis nécessaire à la réussite économique de la Suisse. La neutralité armée nous permet d’être flexibles. Nous pouvons parler avec la Chine, avec les Etats-Unis comme avec l’Iran. L’ouverture au monde signifie penser au-delà de l’Europe. Prenez l’exemple de la Russie, contre laquelle l’UE et les Etats-Unis prononcent des sanctions. La Suisse doit pouvoir conserver sa liberté et refuser de sanctionner la Russie. 

C’est de l’opportunisme, non?

Je parlerais plutôt d’humilité et de flexibilité. La Suisse est le pays le plus pacifique au monde et n’a jamais eu la mégalomanie de donner des leçons aux Russes ou à d’autres. Ce n’est pas de l’opportunisme. Mais la Suisse doit saisir les opportunités qui se présentent, car c’est un petit pays vulnérable. Nous sommes maintenant très riches. Cette prospérité est fragile.

Dans les débats sur l’asile, vous parlez de «chaos». N’est-ce pas exagéré par rapport à la situation en Suisse?

Pas du tout. Je suis pour un Etat de lois. Nous avons une loi d’asile qui prévoit que l’on accueille les requérants d’asile persécutés dans leur pays. Lorsqu’il y a une guerre, les réfugiés doivent repartir chez eux une fois la paix signée. La loi ne prévoit pas d’asile pour les réfugiés économiques. Le chaos, c’est que nos autorités font la même erreur que l’UE. Le gouvernement jette tous les migrants dans le même sac et dit: «Ce sont tous des réfugiés.» Cette attitude produit une industrie criminelle de la part de passeurs qui promettent aux migrants de trouver des conditions favorables en Suisse.  

Le problème de l’asile vous paraît-il vraiment crucial en Suisse?

Absolument. Sur les 40  000 réfugiés qu’a reçus la Suisse en 2015, plus de 30  000 restent en Suisse de façon plus ou moins provisoire. La plupart vont à l’aide sociale, qui à terme est du ressort des communes. C’est une bombe à retardement. 

Les sommes destinées aux réfugiés sont bien moins importantes que les subventions concédées à l’agriculture...

Si vous ne voulez pas que l’Etat subventionne l’agriculture, il vous faut aller en votation devant le peuple. Or, dans le cas de l’asile, l’Etat soutient des réfugiés économiques qui sont en Suisse en violation de la loi. Les autorités envoient ainsi un message erroné à l’étranger.

La rumeur dit que Christoph Blocher est votre père spirituel…

Oui, c’est vrai. Christoph Blocher est un phénomène. Il m’a inspiré beaucoup. Grâce à lui, la Suisse n’est pas dans l’Union européenne. Il est aussi un entrepreneur modèle. Je connais beaucoup de personnalités suisses et étrangères. Christoph Blocher est l’une des plus impressionnantes que je connaisse.  

Vous soutenez sans doute l’initiative «No Billag» qui veut couper les subventions fédérales au service public?  

Bien sûr. Le directeur de la SSR Roger de Weck est un pro-Européen hostile à la diversité d’opinion. Mais le plus gros scandale, c’est le monopole que la SSR est en train de bâtir avec Swisscom et Ringier, des acteurs du service privé. C’est inacceptable. Les activités de la SSR doivent être réduites. Ce sont les politiques et le peuple qui doivent décider du mandat et des ressources du service public.

La presse vous a épinglé lors de la session de décembre. Vous avez manqué des votes afin de vous rendre au repas de Noël d’UBS à Zurich…

Je suis un entrepreneur et j’ai aussi des devoirs envers mes clients et des firmes importantes. Au final, je n’ai manqué que 15% des votes de la première session. J’ai un grand respect pour les miliciens qui s’engagent pour la Suisse, au risque d’être attaqués. A Berne, le principe de la concordance est à la fois une force et une faiblesse. Le fait de devoir trouver des solutions ensemble soude la communauté. Le revers, c’est que ce système transforme vos adversaires politiques en camarades. Du coup, vos convictions risquent de s’émousser et votre indépendance critique de se noyer dans les mondanités.  

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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