Bilan

«L’EPFZ pourrait perdre son attractivité»

Président de la prestigieuse école zurichoise depuis six mois, Lino Guzzella s’inquiète de l’impact du 9 février. Il veut maintenir le cap sur la recherche fondamentale.
  • «Nous ne pouvons prospérer que dans l’échange avec les pays d’Europe et le reste du monde»

    Crédits: Sabina Bobst
  • Avec 18 000 étudiants, l’EPFZ disposait en 2014 d’un budget de 1,2  milliard de francs.

    Crédits: EPFZ

D’allure juvénile, Lino Guzzella arbore en toutes circonstances la chemise à petits carreaux typique des ingénieurs et scientifiques. Installé depuis janvier dernier dans le bureau présidentiel de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Zurich (EPFZ)offrant la vue sur la ville et son lac, le nouveau patron expose à Bilan sa vision pour l’avenir de la prestigieuse école aux 21 Prix Nobel.  

Vous avez pris la présidence de l’EPFZ en janvier de cette année après avoir été recteur durant plus de deux ans. En quoi les fonctions diffèrent?

Je dors moins bien la nuit! (Rires.) La grande différence, c’est la responsabilité qui vous incombe. Le président est l’emblème de l’institution. Comme recteur, j’étais responsable de tout ce qui touchait à l’enseignement, avec un président comme supérieur. Maintenant, s’il y a un problème, je suis la personne qui doit assumer la responsabilité du bon fonctionnement de l’école. Quant aux tâches spécifiques, j’en vois trois. Le recrutement de nouveaux professeurs, la communication avec la société, les politiciens et les médias, puis le développement de la stratégie générale.

Quelles sont les priorités de votre stratégie générale?

Mon objectif est avant tout de maintenir à son niveau actuel cette fantastique université technique qu’est l’EPFZ. Je veux laisser au terme de mon mandat une institution aussi performante que celle que j’ai découverte lorsque j’y suis entré pour faire mes études. L’école doit évoluer pour être en phase avec un monde en perpétuel changement, tout en préservant les valeurs qui constituent son ADN. Ces valeurs sont l’indépendance de la recherche, la capacité d’effectuer des percées technologiques, le courage de sortir des sentiers battus, ainsi que l’accent mis sur la recherche fondamentale. Autre point important: la formation de nos étudiants, afin qu’ils deviennent des personnes mûres et capables d’assumer des responsabilités dans la société. 

Vous avez exercé de nombreuses années dans l’industrie. Qu’est-ce que ce profil mixte entre industrie et académie vous apporte dans vos fonctions actuelles?

Mon expérience dans l’industrie m’a beaucoup apporté. C’est un monde où la concurrence est omniprésente et la pression, constante. Pour gagner, il faut non seulement faire les choses, mais il faut les faire bien. On doit être attentif à ce qu’il advient de chaque franc investi. Je retrouve ce souci ici avec la responsabilité de rendre des comptes sur l’argent investi par la collectivité dans l’EPFZ. En Suisse, nous avons une chance inouïe, car les politiciens qui votent les budgets prennent à cœur de soutenir la formation. Et surtout, ils soutiennent la recherche fondamentale avec une vision à long terme, ce qui est loin d’être le cas partout dans le monde.

On peut justement se demander si la recherche fondamentale apporte suffisamment de retour sur investissement…

Sans recherche fondamentale, il n’y a pas de recherche appliquée et, finalement, pas d’innovation. Prenez Einstein, par exemple. Il a développé la théorie de la relativité en 1905 et découvert l’effet photoélectrique. Or, sans ces découvertes, nous n’aurions aujourd’hui respectivement ni GPS ni cellules photovoltaïques pour transformer l’énergie solaire. Nos élus font preuve d’une grande sagesse en comprenant que, en matière de recherche, il faut être patient.

L’EPFZ s’implique beaucoup dans le transfert de technologie vers des start-up. Les résultats sont-ils concluants?

Le transfert de technologie ne se limite pas à la création de start-up. Nous avons de nombreuses interactions avec l’industrie à tous les niveaux. Chaque année, l’EPFZ signe quelque 1000 contrats avec des tiers. Nous déposons entre 80 et 100 brevets par année en collaboration avec des entreprises. Depuis 1996, l’EPFZ a généré quelque 300 start-up pour la plupart viables après cinq  ans d’existence.

Un développement très profitable pour la société, car ces firmes créent des emplois dans la haute technologie. Nos jeunes pousses s’intègrent aussi de plus en plus souvent à de grandes compagnies. Entre janvier 2014 et janvier 2015, six start-up ont été acquises pour une somme totale dépassant les 500  millions de francs. Ce montant est révélateur de la valeur de notre recherche.

Alors que le budget 2015 a été amputé d’environ 56  millions par la Confédération, le financement de la recherche et de la formation est une question brûlante. Quelle est pour vous la répartition idéale entre la contribution des fonds publics et celle de l’économie privée?

Avec plus de 18 000 étudiants, l’EPFZ disposait pour 2014 d’un financement de 1,2 milliard de francs et de 300 à 400 millions de fonds de tiers. J’estime qu’une part d’environ 25% de fonds de tiers sur le budget total est un bon ordre de grandeur. Même si ce type de fonds a gagné en importance au cours des dernières années, nous sommes toujours une université financée essentiellement avec les deniers publics et nous entendons le rester (en comparaison, l’EPF Lausanne, avec 9000 étudiants, fonctionne avec 616 millions de francs de la Confédération – soit 68,8% – et 279 millions de fonds de tiers –31,2% –, ndlr).

Les collaborations conclues avec les entreprises doivent respecter des conditions: la liberté de la recherche, de l’enseignement et de la publication des résultats, ainsi que des clauses de contrat transparentes. C’est essentiel, car la mission de base de l’EPFZ est d’apporter des connaissances nouvelles à l’ensemble de la communauté et de contribuer à l’amélioration du monde où nous vivons.

Comment coopérez-vous avec l’EPFL? Avez-vous des contacts avec son président?

Je rencontre Patrick Aebischer dans le cadre des séances du Conseil des EPF qui ont lieu quatre fois par année. Nous nous voyons aussi en dehors de ces rendez-vous environ une fois par mois. Nous parlons le français ensemble, ma troisième langue après l’allemand et l’italien. Côté recherche, les deux EPF sont toutes les deux présentes dans les domaines très chauds comme la santé, la data science ou l’énergie. Les deux écoles sont en concurrence, ce qui est une très bonne chose en raison de l’émulation créée. Dans des secteurs moins prioritaires, nous coordonnons les efforts et les ressources, comme par exemple avec un master en ingénierie nucléaire proposé en collaboration entre Zurich et Lausanne.

L’EPFZ figure à la troisième place du classement mondial des universités QS 2014, derrière le MIT de Boston et l’Université californienne Stanford. Une position exceptionnelle. Quelle importance accordez-vous à ces rankings?

Qu’on le veuille ou non, ces classements sont une réalité. Il existe une quantité de rankings différents et chaque école a tendance à retenir surtout celui qui lui est le plus favorable. Les deux EPF se classent dans le top 20 de ces classements, ce qui est une excellente performance pour un petit pays comme la Suisse. Mais encore une fois, je n’accorderais pas trop d’importance à ces comparaisons. Il ne faut pas changer la stratégie afin d’améliorer sa place. 

Vous êtes très bien connecté à l’international. Quelle est l’image de la Suisse dans le monde, d’après votre expérience?

Les chercheurs suisses sont très respectés en dehors de nos frontières. Nos interlocuteurs sont en général à la fois admiratifs et un peu envieux. La façon dont la Suisse fonctionne leur reste souvent hermétique. Il nous incombe alors de leur faire comprendre les rouages de l’éducation supérieure en Suisse, la qualité de notre système d’apprentissage, et les mérites de la démocratie directe.

De quelle manière la votation du 9  février 2014 prescrivant l’introduction de contingents sur la main-d’œuvre étrangère impacte l’EPFZ?

D’après mes informations, la version la plus restrictive de la loi prévoit que les étrangers soient contingentés pour les séjours excédant quatre mois déjà. Or, les deux tiers de nos doctorants sont étrangers et, pour faire une thèse, il faut compter au minimum deux ans. En outre, les Suisses ne représentent que 30% de nos professeurs. Si la loi devait être appliquée de manière drastique, l’EPFZ perdrait son attractivité au niveau international. La Suisse n’est pas une île. Nous ne pouvons prospérer que dans l’échange avec les pays d’Europe et le reste du monde.

L’EPFZ brille par le chiffre de 21 lauréats du Prix Nobel liés à l’établissement, dont Albert Einstein. A quand le prochain?

(Rires.) Il est impossible de prévoir l’attribution d’un Prix Nobel. L’EPFZ s’efforce d’attirer les meilleurs scientifiques pour faire avancer le savoir et pour former des jeunes gens hautement qualifiés pour la Suisse et pour le monde. Nous ne recrutons pas sur le critère d’un profil nobélisable. Statistiquement, la probabilité d’en obtenir un s’atténue en outre avec le fait qu’il y a toujours plus de chercheurs dans le monde pour un nombre stable de prix prestigieux. 

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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