Bilan

«Je n’ai pas le temps de mourir»

Plus grand négociant en meubles du monde, Ingvar Kamprad parle de sa relation avec ses trois fils, de son éternelle obsession de l’épargne et de sa soudaine frénésie de dépenses.

Ingvar Kamprad, 86 ans, n’est pas du tout né avec une âme de grippe-sou. Durant ses jeunes années, le Suédois conduisait une Porsche. Et jusqu’à aujourd’hui, le génial négociant a conservé ce tempo élevé, même après le décès de son épouse Margaretha, 71 ans, en décembre dernier. Il y a trente-six ans, c’est elle qui avait choisi de s’établir en Suisse. Leurs trois garçons ont fini par obtenir la nationalité suisse. Mais à l’époque, en tant qu’étranger, Ingvar Kamprad n’avait pas pu acquérir de logement. En revanche, Ikea pouvait construire. C’est pourquoi l’homme le plus riche d’Europe est aujourd’hui encore locataire. Interview.

Bilan Qui décide de la politique commerciale d’Ikea? Ingvar Kamprad Quatre fois par an, nous nous réunissons dans les locaux d’Ingka Holding, dirigée par Göran Grosskopf (l’ancien patron de Tetra Laval, ndlr) qui possède aussi son siège à Lausanne. Durant ces réunions, nous examinons s’il existe des raisons valables pour modifier notre stratégie globale.

B Mais vous voyez vos fils plus de quatre fois par année? IK Nous nous réunissons tous les un ou deux mois. Même si mes trois fils ne sont pas toujours tous présents, car je ne veux pas trop les éloigner de leur travail. Ils doivent assumer de plus en plus de tâches de direction. Certes, je veux travailler moins, mais, à 86 ans, j’ai encore une certaine utilité.

B Mais qui décide s’il faut agrandir l’assortiment classique d’Ikea? IK A côté d’Ingka Holding, il y a Inter Ikea…

B … qui reçoit 3% des revenus des ventes de tous les marchés Ikea, abaissant ainsi la charge fiscale de la société. IK Inter Ikea n’est pas un montage fiscal. Ce groupe emploie 700 collaborateurs qui, à côté des franchises, s’occupent également du développement et du contrôle du concept Ikea. A Delft, aux Pays-Bas, nous testons de nouvelles méthodes de vente. En revanche, l’assortiment d’Ikea est développé en Suède.

B Depuis peu, Ikea vend également des téléviseurs. La société ne s’éloigne-t-elle pas de son cœur de métier? IK La nouvelle génération aux commandes d’Ikea doit effectuer ses propres erreurs pour en tirer les leçons. Je me suis opposé à ce téléviseur, mais je n’ai pas réussi à m’imposer. Toutefois, on a suivi mon conseil de ne pas vendre cet appareil individuellement, mais de l’intégrer dans un meuble.

B Participez-vous avec vos fils aux discussions concernant l’assortiment? IK Oui. Je peux vous citer un bel exemple de collaboration réussie avec mon fils Jonas. J’ai proposé de reprendre dans l’assortiment le fauteuil Strandmon, qui figurait dans le catalogue de 1951, modernisé évidemment. Jonas m’y a aidé. Strandmon est d’ores et déjà notre best-seller. La demande est énorme. Mais j’ai aussi eu des idées qui n’ont pas marché. Je me trompe aussi. Dans ma vie, j’ai fait des centaines de bêtises.

B Comment les tâches se répartissent-elles entre vos fils? IK Chacun de mes fils est responsable de l’une des trois entreprises que j’ai fondées. Et ils siègent les trois dans le comité du groupe, ainsi que dans notre «comité de fondateurs». Mon fils aîné, Peter, est président du directoire d’Ikano. Jonas se concentre sur le groupe Ikea, mais siège en tant que membre du directoire d’Ikano et de la Fondation Ingka. Mathias, quant à lui, se focalise sur Inter Ikea. Il est aussi membre du directoire de la Fondation Interogo.

B Ikea se profile toujours plus comme une entreprise verte. IK C’est avant tout le mérite de Peter. Mon aîné est plus que vert, il est vert foncé. Il s’investit dans les énergies alternatives. Pour les activités du domaine des installations solaires et éoliennes, nous avons fondé une société indépendante.

B Une activité profitable? IK Pour nous, ce ne sera jamais une importante source de revenus. Mais cette activité se finance elle-même. Nos experts ont calculé que lorsque les coûts de lancement auront été amortis, elle générera un bénéfice de 6 à 7%. Au sein du groupe, nous disposons de suffisamment de capital pour pouvoir financer ce type de projet.

B Quel est l’ordre de grandeur de ces investissements? IK Ces investissements passent par Ikea, qui possède des éoliennes en Ecosse, en Angleterre, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Pologne, en France et naturellement aussi en Suède. Actuellement, nous avons 86 installations en fonction. En fin de compte, quelque 400 éoliennes devraient produire de l’énergie.

B Ikano est-elle une filiale d’Ikea? IK Ikano n’a rien à voir avec Ikea, du moins d’un point de vue juridique. J’ai fondé Ikano, il y a plusieurs décennies déjà, pour mes fils. La raison en est simple: autrefois, j’ai transféré toutes les parts d’Ikea à leur valeur nominale vers la Fondation Ingka aux Pays-Bas. Lorsque l’affaire a été scellée, je me suis demandé: et que vas-tu faire maintenant pour tes fils?

B Aujourd’hui, Ikano est un important groupe financier luxembourgeois avec des participations dans des banques et des assurances. IK Le fait que nous possédions une banque ne doit rien au hasard. J’ai terriblement peur des banques et des sociétés financières. Je veille de manière quasi obsessionnelle à ce qu’Ikea ne devienne pas dépendante d’un institut financier.

B Cela entrave votre expansion. IK Rien ne la freine puisque nous collaborons avec toutes les banques possibles dans le monde entier. Par exemple, nous contractons des emprunts pour le développement de nouveaux marchés. Mais à la condition expresse que l’hypothèque soit amortie après quinze ans et que les bâtiments nous appartiennent alors entièrement. Le destin d’Ikea ne doit pas dépendre d’instituts financiers. Mes fils partagent cette opinion.

B Une entrée en bourse n’amènerait-elle pas un peu d’argent frais? IK Depuis la naissance d’Ikea, nous avons conservé la même attitude: l’entreprise n’entrera jamais en bourse. Nous voulons nous financer entièrement nous-mêmes.

B Les activités de construction d’Ikea se poursuivent-elles? Vous êtes allés en Chine, puis, après un premier faux départ, vous vous êtes installés au Japon. IK Pourrons-nous tourner la page au Japon? Cela reste encore à prouver. Notre premier essai a été infructueux, mais aujourd’hui, nous avons six magasins Ikea au Japon. En revanche, la Russie nous cause du souci. Des collaborateurs indélicats ont encaissé des pots-de-vin et des commissions. Certes, une Cour d’appel nous a donné raison. Mais ces agissements m’ont blessé.

B Voyagez-vous toujours autant? IK Je dois lever le pied en raison de mon âge. Autrefois, je visitais une trentaine de filiales d’Ikea par an. Cette année, ce sera tout juste une vingtaine. Je veux continuer à voyager à l’avenir, ne serait-ce que pour rencontrer mes collaborateurs. Chacun d’entre eux est important. Oh la la, j’ai encore tant à faire que je n’ai pas le temps de mourir!

B Vos apparitions dans le secteur des caisses d’Ikea sont légendaires. IK Ce n’est qu’en parlant avec nos clients que je peux me rendre compte des bêtises que nous faisons. Je me sens souvent handicapé par la bureaucratie. Nous sommes représentés dans 30 pays différents. Et chaque pays a ses propres dispositions réglementaires. Toutefois, je m’engage actuellement pour ralentir le rythme de notre expansion.

B Qu’est-ce que cela signifie? IK Pendant trop longtemps, nous avons ouvert trop de marchés et négligé les marchés existants. J’ai l’intuition que, d’ici à 2020, Ikea doit limiter le nombre de ses nouveaux magasins à douze par an. Jusqu’à aujourd’hui, nous avons dépensé 1,5 milliard d’euros pour la rénovation des filiales existantes. En outre, de nouveaux investissements sont nécessaires afin d’atteindre à nouveau un bon standard. Et si nous développons moins de nouveaux marchés, nous réaliserons un bénéfice net plus élevé et aurons des capitaux supplémentaires à investir dans notre modernisation.

B Et vous pourrez déduire fiscalement ces rénovations. Vous passez pour un vrai génie dans le domaine de l’optimisation fiscale. IK En principe, nous payons des impôts là où nous réalisons des revenus. Cette éternelle critique à propos des économies réalisées par Ikea sur le dos du fisc est incompréhensible pour moi. Je ne veux pas économiser sur mes impôts pour vivre dans le luxe. Au niveau privé, je vis modestement. Je n’achète ma farine et mon sucre que lorsqu’ils sont en action. Toutefois, moins nous payons d’impôts, plus il reste d’argent au sein de l’entreprise et plus nous pouvons investir. Qu’est-ce qu’il y a de faux là-dedans?

B Mais n’êtes-vous pas durement critiqué en raison de montages fiscaux tels que la Fondation Interogo? IK Avec la forte croissance du groupe Ikea, il est devenu clair pour nous que nous avions besoin d’une fondation pour nos investissements futurs. Mes conseillers juridiques m’ont suggéré le Liechtenstein, car c’est le seul endroit où l’on puisse créer une fondation d’entreprise. Interogo possède une bonne structure mûrement réfléchie et assure l’expansion future du groupe. Je n’ai jamais rendu son existence publique ni dit qu’elle se trouvait au Liechtenstein. C’est une des nombreuses bêtises que j’ai commises dans ma vie. De plus, le Liechtenstein ne sonne pas bien à mes oreilles. Car c’est aussi un pays qui abrite des banques et des instituts financiers douteux. Toutefois, Interogo est une pure fondation d’entreprise. Je ne peux pas en retirer d’argent pour mon propre compte. Elle n’est là que pour garantir les besoins en financement du groupe et de nos activités d’utilité publique.

B Vous passez pour un radin et, pourtant, ces derniers mois, vous semblez pris d’une frénésie de dépenses. IK Nos activités dans le domaine de la bienfaisance sont devenues très importantes. Notre principale motivation est de venir en aide aux plus démunis, aux plus faibles et aux personnes âgées. Nous avons prévu de débloquer 300 millions de francs pour les personnes âgées. A quoi s’ajoutent d’autres activités. Par exemple, nous avons financé des actions de soutien à plus de 100 millions d’enfants dans les pays en développement.

B Vous êtes submergé de demandes d’aide? IK J’en reçois trois ou quatre par jour. Des organisations frappent également à notre porte. J’ai éconduit la Croix-Rouge car comparativement à d’autres organisations d’entraide, elle a des frais administratifs élevés. Warren Buffett aussi m’a sollicité. En vain, d’ailleurs.

B Vous sentez-vous plus Suisse que Suédois? IK Je vis en Suisse depuis trente-six ans, et depuis plus de dix ans je me sens comme chez moi à Epalinges, dans le canton de Vaud. Le centre de ma vie est clairement ici. Mais mon cœur, lui, est resté suédois.

B Sauf qu’à Epalinges vous passez aussi pour un grippe-sou. IK Je me sens très bien ici, et le bien-être de ma commune me tient à cœur. Le nouveau syndic, le Vert Maurice Mischler, m’a contacté pour un projet de quartier de logements intergénérationnels. Je l’ai invité à venir me trouver et il est arrivé à vélo. Son concept m’a convaincu. C’est pourquoi nous allons dépenser 10 millions de francs pour ces habitations. Et si le projet marche bien, nous y mettrons encore plus d’argent. 

Crédits photos: Hollandse Hoogte/Laif

Stefan Lüscher

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