Bilan

«GHI», le gratuit qui a secoué la presse

«Genève Home Information» fêtera son demi-siècle en 2020. Son fondateur Jean-Marie Fleury vient de racheter, à la barbe de Christoph Blocher, 50% du titre à Tamedia. Rencontre.
  • Avec 14 millions de chiffre d’affaires et  270 000 exemplaires, le GHI serait très rentable.

    Crédits: Frautschi/Tamedia
  • Jean-Marie Fleury: «Le GHI a encore quelques belles années devant lui.»

     

    Crédits: Guillaume Mégevand

C’est un peu l’histoire de David contre Goliath, ou plutôt celle d’un entrepreneur qui s’est retrouvé, avec son journal, seul face aux grands acteurs de l’édition romande. Pourtant, malgré de nombreux obstacles, Jean-Marie Fleury va célébrer, d’ici à quelques mois, son jubilé à la tête du premier hebdomadaire gratuit de Suisse romande. Le Jurassien d’origine est aussi sur le point de sortir un ouvrage aux Editions Favre, retraçant ces cinquante ans d’histoire. 

Ce dernier a été récemment mis sous le feu des projecteurs après l’annonce par Christoph Blocher de sa volonté de racheter à Tamedia (éditeur de Bilan) 50% des parts de GHI (Edipresse avait acquis 50% de GHI et de Lausanne-Cités en 1995, qu’il avait cédés au groupe Tamedia en 2012). Le tribun zurichois cherchait alors à acquérir une vingtaine de journaux locaux dans différents cantons suisses: il ne croirait plus à l’avenir des «grands titres nationaux». 

Cependant, cet achat a été stoppé net par Jean-Marie Fleury qui a usé de son droit de préemption pour racheter la part. S’agissant du prix de la transaction, ni l’intéressé ni Tamedia ne communiquent à ce sujet, mais Bilan l’estime dans une fourchette de 4 à 6 millions de francs. 

«Je n’ai absolument rien contre Blocher que j’ai rencontré personnellement, ni contre l’UDC. Il s’agissait ici plutôt d’une démarche émotionnelle.» En effet, à 76 ans, l’administrateur ne se voyait pas prendre sa retraite en laissant derrière lui son bébé, dirigé aujourd’hui par son fils. Car Christoph Blocher avait l’ambition de racheter à terme les 100% des deux titres gratuits. 

L’épisode a démontré à l’entrepreneur genevois – outre l’intolérance de certains partis politiques qui ont menacé de boycotter le journal si Christoph Blocher en faisait l’acquisition – que son modèle d’affaires est bien le seul qui prévaut aujourd’hui. Le visionnaire est, en effet, l’un des seuls – avec 20 minutes, lui aussi gratuit – qui gagne de l’argent actuellement dans le secteur de la presse. Avec 14 millions de chiffre d’affaires, 270 000 exemplaires du GHI et 180 000 de Lausanne-Cités, l’affaire est toujours très rentable, même si les belles années – qui ont rapporté jusqu’à 25 millions de francs de chiffres d’affaires – sont désormais derrière lui. 

Nombreux combats

Petit retour en arrière: Jean-Marie Fleury a commencé sa carrière comme comptable avant de rejoindre le monde de la publicité. A l’âge de 25 ans, alors qu’il ne connaît rien à ce domaine, il rejoint IVA, société sœur d’Annonces Senger où il travaille comme courtier en publicité. La petite régie est alors spécialisée dans les annonces collectives consacrées au tourisme. Il apprécie rapidement ce métier, notamment en côtoyant de nombreux hôteliers qui placent alors des annonces publicitaires dans les journaux étrangers. 

Après des désaccords avec son patron, il décide de monter sa propre régie publicitaire (Publirégie) à 26 ans. Il lance en parallèle le mensuel Ensemble distribué gratuitement dans la commune de Meyrin et dans lequel il place ses encarts. Il récidive l’expérience à Carouge avec le Journal de Carouge devenu Flash Infos, toujours sous forme de mensuel gratuit, faisant la part belle aux news locales. Avec 35% de commission sur chaque pub vendue, le courtier s’en sort relativement bien. 

Mais il veut viser plus haut en contournant les géants de la pub tels que Publicitas. Après avoir analysé le marché, constatant l’absence de journaux gratuits en Suisse romande, il lance Genève Home Informations, mensuel distribué dans tous les ménages destiné principalement aux «femmes au foyer». 

Rapidement, les journaux locaux lui mettent des bâtons dans les roues. Le combat le plus difficile a été contre les institutions genevoises, mais aussi face à des imprimeurs  et au Trade Club, groupement qui réunissait les plus grandes entreprises de commerce de détail de la ville du bout du lac. «Les principaux éditeurs ont pensé que j’allais mettre en péril la presse d’opinion. Ils ont ainsi offert aux magasins des rabais supplémentaires de 10% sur leurs annonces publicitaires s’ils acceptaient de boycotter GHI». Cela pousse le frondeur à créer la zizanie au sein de ces commerces en réalisant des comparaisons de prix de produits dans chaque parution du journal. Ainsi, la rubrique «Le sou de la ménagère» levait le voile sur les différences de prix entre les enseignes: «Le Grand Passage pratiquait souvent des prix deux fois plus élevés que ses concurrents, ce que révélaient nos enquêtes.» 

Afin de compenser les sept années de boycott des commerces genevois, Jean-Marie Fleury ira chercher des annonceurs du côté de la Suisse alémanique. C’est le tissu, aujourd’hui en voie de disparition, des commerçants de petite et moyenne taille qui a aussi fait son succès. 

Par la suite, il fera l’acquisition de ses propres rotatives car les imprimeries genevoises se sont fait menacer par les éditeurs si elles s’avisaient de fabriquer l’hebdomadaire. Dans la foulée, Jean-Marie Fleury lance Lausanne-Cités, un gratuit qui connaît, lui aussi, rapidement un fort succès. «A Genève, plus de 3000 personnes faisaient la queue tous les mercredis matin pour obtenir un exemplaire du journal gratuit», se souvient l’homme d’affaires. 

Entre news piquantes et annonces coquines

Après de multiples rebondissements, les principaux quotidiens et les commerces locaux diminuent la pression sur le titre genevois. GHI devient alors une sorte de Canard enchaîné romand où l’on peut découvrir des news piquantes. C’est en effet dans ses pages que Pierrette Le Pen, alors en plein divorce, viendra dénoncer en 1987 le compte en banque offshore de son mari Jean-Marie. En 1988, GHI encarte 200 000 préservatifs dans ses pages en pleine période de prévention contre le sida.

C’est aussi lui qui invente les petites annonces et notamment la rubrique «Amitié et rencontres». A cause de certaines «annonces coquines», Jean-Marie Fleury se retrouve même à quatre reprises devant les instances juridiques. Accusé, il est condamné pour «incitation à la débauche» à payer une amende de 1000 francs à la suite de l’annonce «Trois Gai Luron cherchent trois jeunes femmes pour des soirées grande bouffe». Il signe alors un article sur «la censure à Genève» qui freine rapidement ses détracteurs.
Et la suite, on la connaît. 

Le web? Pas rentable

Quel avenir aujourd’hui pour son titre? Jean-Marie Fleury reste ouvert à la discussion. Pour l’instant, il entend fêter son demi-siècle, puis «wait and see». Quant au modèle de l’«online», il n’y croit pas du tout. Celui qui fut précurseur avec son journal gratuit, puis en offrant un accès non payant à internet aux Genevois, est persuadé que pour la presse, le web n’est pas rentable. «Les journaux imprimés vont bientôt tous mourir. Mais avec sa formule gratuite, ses petites annonces et ses nouvelles locales, le GHI a encore quelques belles années devant lui.» En attendant, l’insoumis continue d’être actif au sein du conseil d’administration, levant petit à petit le pied pour pratiquer ses activités préférées: la chasse, la pêche et le golf. 

 

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