Bilan

«Genève vit une transition positive»

Pour le conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet, l’enjeu essentiel sera de défendre l’économie. Et l’UDC ne sera qu’un allié partiel dans ce domaine. Rencontre.

Face au franc fort, le conseiller d’Etat chargé de la sécurité et de l’économie estime que «l’économie suisse doit trouver un maximum de débouchés hors de la zone euro».

Crédits: Yvain Genevay/le matin

Au printemps 2015, Bilan a publié un dossier qui détaillait tous ces domaines où Vaud dépasse désormais Genève, parmi lesquels le dynamisme économique et les finances publiques plus saines. Lors d’un déjeuner avec le conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet, ce dernier estime que Genève, avec ses infrastructures qui profitent à l’ensemble de la région, - comme Genève Aéroport, qui annonce 15,8 millions de passagers pour 2015, - ne peut être aussi aisément comparé aux cantons voisins.

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Le chef du département de la sécurité et de l’économie élu depuis 2012 au Conseil d’Etat relève que l’agence de notation S&P «n’a pas déclassé Genève», ayant maintenu la notation AA- en novembre dernier. «Une baisse de notation aurait pu engendrer une perte de crédibilité auprès des grands réviseurs, qui sont par ailleurs nos relais économiques.»

Pierre Maudet rappelle aussi que Genève est mal servi sur certains plans, à commencer par le système de la péréquation financière intercantonale. Ce dernier, selon lui, ne correspond plus à la réalité: «Nous ne pouvons pas continuer à être un canton contributeur à hauteur de 245 millions de francs, quand notre dette s’élève à 13 milliards de francs, alors que Vaud va recevoir 11 millions de francs en ayant très peu de dettes.»

En outre, les taux d’intérêt négatifs, mis en place l’an dernier par la BNS dans l’espoir d’affaiblir le franc, n’arrangeront pas la situation des finances publiques, juge-t-il. «Le maintien prolongé de taux négatifs va fragiliser les caisses de pension, dont les taux de couverture vont encore se dégrader.»

Sur la réforme de la fiscalité des entreprises (RIE III), Genève fait traîner les choses alors que Vaud a déjà fixé le nouveau taux d’imposition des entreprises. Pour le conseiller d’Etat, annoncer un taux indépendamment des décisions fédérales revient à prendre un risque, et à mettre les autres cantons dans une situation politiquement peu favorable.  

Impôts et franc fort

Au-delà, Pierre Maudet relativise l’importance de la RIE III, soulignant qu’elle n’arrive qu’en troisième lieu des préoccupations des entreprises, derrière la question de l’immigration et le franc fort.

«La preuve en est, ajoute-t-il, que des négociants de matières premières trouvent Genève attrayante, à l’instar de Wilmar, le géant singapourien du sucre, qui s’est implanté en octobre dernier dans notre canton, où ces sociétés trouvent un personnel hautement qualifié.» Dans ce secteur, Genève cherche notamment à attirer des banques chinoises afin de diversifier les partenaires de financement du négoce, aux côtés d’acteurs historiques comme BNP Paribas.

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Aujourd’hui, rappelle le conseiller d’Etat, le négoce représente 21% du PIB genevois, la place financière 16,5%, et l’horlogerie 8%. Certes, Genève n’est de loin pas aussi internationale que Londres. Pierre Maudet souligne qu’il travaille à l’attractivité économique du canton, qui traverse une période de transition et qui voit des secteurs plus traditionnels – comme le bancaire - vivre une «mise à jour», et le segment du business se renouveler et devoir renoncer à une ancienne clientèle internationale pour favoriser des acteurs plus innovants dans les domaines technologiques et des sciences de la vie, qu’attirent des succès comme le Campus biotech et son Human Brain project.

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Du fait des deux politiques publiques qu’il dirige, le conseiller libéral-radical a dû se consacrer en 2015 à divers dossiers chauds, à l’instar de celui des Ports francs de Genève, mêlés au scandale des œuvres d’art supposément surfacturées à l’oligarque Dmitri Rybolovlev par le marchand d’art genevois Yves Bouvier.

Ayant récemment visité les Ports francs de Singapour, Pierre Maudet note que leurs surfaces sont consacrées quasi à 100% au marché de l’art, alors que les Ports francs de Genève ne sont exposés à ce secteur qu’à hauteur de 40% des objets entreposés. «Mais ces œuvres changent souvent de propriétaires, voient peu la lumière, le tout dans un contexte de financiarisation accrue du marché de l’art contemporain», observe le responsable politique.

Départs de grandes entreprises?

Optimiste, il estime que la place économique genevoise résistera à la comparaison internationale, en raison de sa diversité, mais que l’enjeu sera de défendre mieux l’économie. «Si le franc s’apprécie encore, craint-il, il y aura un risque de départs de grandes entreprises.» Dans cette perspective, l’économie suisse doit, selon lui, trouver un maximum de débouchés hors de la zone euro.

Il cite entre autres le marché iranien, auquel se destinera une mission économique en avril pour explorer les secteurs aéronautique, l’industrie lourde, les pharmas, le négoce de matières premières et le luxe. «Mais les faits sont têtus, note-t-il: l’Europe est notre premier partenaire et reste le principal débouché commercial de la Suisse.» 

A cet égard, il observe que la Suisse reprend l’essentiel des normes et directives et se retrouve membre passif de l’UE, ce qui est loin d’être idéal. Si son parti, le PLR, n’est pas pour autant pro-adhésion – loin s’en faut – il veut à tout prix préserver les bilatérales, contrairement à l’UDC, ajoute Pierre Maudet, «qui ne séduit pas les électeurs par ses économiques».

Si l’UDC progresse, poursuit-il, ce n’est pas au détriment du PLR. Le pays est en général plus à droite, «mais la droite économique, ce n’est pas l’UDC, même si sur les assurances sociales, la fiscalité et la lutte contre la bureaucratie, PLR et UDC se retrouveront sur la même ligne.» En revanche, sur le soutien à l’innovation, l’accès au marché du travail et le partenariat social, les deux partis seront clairement divisés, précise-t-il.

Il faut en outre tenir compte du clivage Romands-Alémaniques. Ainsi, la droite alémanique est nettement plus à droite que la droite romande. La droite romande se montre davantage favorable à la réglementation de l’économie et se veut gardienne de l’Etat de droit.

«Elle se pose en médiateur qui travaille pour l’entente entre partenaires sociaux et garantit, par l’existence et le respect des règles, des conditions loyales pour les entreprises.» Même si c’est la droite, elle peut jouer un rôle protecteur, notamment des travailleurs, dans le cas de la motion Lombardi sur l’extension des heures d’ouverture.» 

Sécurité: un budget en hausse

La sécurité restera un volet essentiel pour le conseiller d’Etat, la Suisse ayant conscience que sa proximité avec la France peut lui attirer des risques importants. A la question de savoir si l’estimation des risques terroristes sur Genève ou en Suisse n’est pas exagérée, Pierre Maudet estime qu’«on aurait tort de se croire à l’abri». Certes, observe-t-il, il n’y a pas eu d’attentats commis, «mais il y a eu des activités de recrutement – y compris de personnes d’origine balkanique – et de financement du terrorisme sur notre sol».

A cet égard, la réglementation des fondations va évoluer sous la férule du conseiller d’Etat: «Nous allons promouvoir l’implantation de fondations à Genève, et notamment les fondations religieuses, et en renforcer la surveillance.» 

Depuis cinq ans, le budget annuel de la sécurité a augmenté de 20%. Celui de la police genevoise est passé de 310 à 370 millions de francs, et celui des prisons a augmenté de 80 à 120 millions. Au total, quelque 600 millions consacrés à la sécurité, qui représentent moins de 10% du budget. Il y a un consensus au sein du Conseil d’Etat, souligne Pierre Maudet, pour soutenir et développer cette politique publique.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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